Le Numéro Spécial Alla Nazimova de Cinéa (1923)


Le nouveau cycle de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé rend hommage aux Pionnières du cinéma muet jusqu’au 25 septembre 2018. C’est donc l’occasion de voir des films très rares réalisés, produits, scénarisés par des femmes dont l’histoire a facilement oublié l’importance, et notamment la première d’entre eux : Alice Guy dont ce cycle commémore les 50 ans de sa disparition.

Ce cycle met en valeur ces femmes : la scénariste et réalisatrice Marie Epstein, la réalisatrice Lois Weber, la comédienne Mary Pickford, la réalisatrice Germaine Dulac, la comédienne et réalisatrice Musidora et donc la comédienne (et productrice) Alla Nazimova qui nous intéresse aujourd’hui.

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Alla Nazimova a été l’une des grandes stars du cinéma muet. D’origine russe, elle débuta au théâtre à New York en 1906 avant de tourner son premier film en 1916, War Brides (considéré comme perdu) et d’être pris sous contrat avec la Metro (futur M.G.M) pour laquelle elle tournera onze films en trois ans. Mais elle produisit elle-même plusieurs films dans lesquelles elle joua comme La Fin d’un roman (The Brat) de Herbert Blaché (le mari d’Alice Guy) en 1919, mais surtout Salomé d’après Oscar Wilde en 1923 qui fut un échec dont elle ne se remit jamais, film qui est considéré maintenant comme son chef d’oeuvre. Elle mourut ruinée en 1945.

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Alla Nazimova fût également l’une des personnalité les plus sulfureuses de l’époque à cause de son homosexualité et de soirées de débauches dans son manoir sur Sunset Boulevard à Hollywood, surnommé le Jardin d’Allah. Elle fût marié avec l’acteur, lui aussi homosexuel, Charles Bryant, lors d’un mariage « arrangé », qui sera son partenaire dans plusieurs films. C’est d’ailleurs Charles Bryant qui réalisera le film qui lui tiendra le plus à coeur : Salomé.

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Nous comptons poursuivre notre hommage à ces pionnières françaises du cinéma muet cet automne, notamment à Germaine Dulac prochainement.

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A suivre…

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La couverture du spécial Alla Nazimova dans Cinéa du 18 mai 1923

La couverture du spécial Alla Nazimova dans Cinéa du 18 mai 1923

Le Numéro Spécial Alla Nazimova

paru dans Cinéa du 18 mai 1923


Nazimova par Louis Delluc 

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Elle a eu bien de la chance, Nazimova. Actrice de drame, tragédienne d’Ibsen, comédienne pathétique — des metteurs en scène l’ont pourtant traitée comme une danseuse. Ils avaient raison. Trop de fois nous voyons l’erreur de cinéastes qui ne transposent même pas une interprète de la scène à l’écran, qui ne songent même pas à modifier des détails de costume, de coiffure, de jeu, excellents pour la scène, déplorables pour le moving picture. On a engagé Mme Une Telle, vedette théâtrale, c’est bien suffisant ! Pourquoi s’inquiéter de questions puériles ?

Pour Alla Nazimova on s’est inquiété. Et si le hasard s’en est mêlé, il n’a pas perdu son temps. Que le cinéma enregistre des attitudes, voire des scènes entières de théâtre, c’est bien et je m’étonne qu’on ne se décide pas à constituer d’urgence cette précieuse bibliothèque documentaire… A la mort de Sarah Bernhardt on a pourtant pu en mesurer l’importance. Mais devant un film, un vrai film nous n’avons pas besoin de nous souvenir quelle fut à la scène l’artiste que nous voyons sur l’écran. Les spectateurs de La Lanterne Rouge ou de Salomé ne cherchent pas un reflet de jeu scénique de celle qui jouait à Moscou, à Berlin ou à New-York. Le style ou la vérité ou les deux de la star photogénique leur suffit. Tragédienne devant la rampe, danseuse devant l’objectif, c’est bien ainsi.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Danseuse ? Vous aimeriez mieux que je dise : mime. Je ne le dirai pas cependant. C’est le corps et non l’expression du visage qui créent le rythme du talent de Nazimova. Comme Ida Rubinstein elle est, toute entière, un spectacle et nous perdons à le fragmenter en premiers plans ou en mimiques de la face. Non que de ces masques, et surtout de celui de Nazimova il soit impossible de tirer un reflet d’émotion et peut-être même de sensibilité. L’intelligence de l’artiste est telle que son art, son expérience, sa volonté remarquable obtiendraient sans peine, par un travail délicat, ces nuances d’émotivité qui sont naturelles chez Norma Talmadge, Sessue Hayakawa ou Asta Nielsen. Mais justement cette intelligence l’avertit de ne pas entreprendre un effort inutile qui ne perfectionnerait pas, qui fausserait peut-être l’équilibre d’un ensemble puissamment harmonieux.C’est pourquoi je dis qu’Alla Nazimova est une danseuse et non une mime.

Il y a danses et danses. On a fait trop danser son rôle à Ida Rubinstein dans La Nef. De même à Maë Murray dans certains de ses films. Nazimova a toujours eu un tel sens du cinéma et de si ingénieux assistants que sa danse cinématographique est dosée, mise au point, freinée ou enrayée comme il le faut, toujours à temps, et se fond avec les idées du film ou la psychologie du rôle, dans un mouvement qui ne choque jamais, qui emporte souvent, qui séduit toujours.

La ligne générale en est magnifique. Nous n’avons pour ainsi dire pas le temps d’isoler ses gestes ou ses poses. Nous pouvons tout juste noter en hâte que ces gestes et ces poses sont beaux, voulus et normaux, vivants et stylisés, et complémentaires l’un de l’autre. Tout a été conçu pour un ensemble. De là cette impression d’arabesque savante et forte qui nous reste parfois d’un soir passé, en blanc et noir, avec Nazimova.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Certes le masque est beau et je devine et comprends ceux qu’indigneront mon refus de voir là une mime. Le plus beau masque n’est pas un visage et ne vaut pas autant d’admiration qu’un visage qui sait se masquer.
Je l’admire celui-là, pourtant, et je sais gré à Nazimova de ne pas l’obli
ger à des semblants de sensibilité et aussi de ne pas l’exagérer en ces tempêtes de muscles à quoi excellerait peut-être cette sculpture asiatique. Elle joue de ses traits avec une précision délicieuse. Deux ou trois petits plis de la bouche, un peu de tourment au front, des yeux qui chavirent sans violence, voilà l’essentiel, et c’est de quoi animer cinématographiquement l’énigme de cette face où la sensualité, la passion, la douleur ne sont que nuances esclaves de la volonté et de la réflexion.

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Qui n’a vu La Lanterne Rouge, L’Occident, Hors de la brume et La Danse de la Mort, féeries plastiques, cadres exacts à la plastique de la belle danseuse ? Maison de Poupée va paraître et déjà nous devinons Salomé par ces photos nombreuses, partout répandues, où la décoration de Natalia Rambowa met un manteau subtilement barbare à la nudité d’Alla.

La Dame aux Camélias a choqué les Français et j’avoue que le paradoxe d’un modem-style étrange — à la fois Exposition de 1900 et Foire de Munich — a de quoi dérouter ceux qui connaissent trop la pièce de Dumas fils et ses personnages, devenus à peu prés des héros. Mais ne soyons pas trop sévères ! Quand nos auteurs mettent dans leurs pièces des généraux russes, des reporters anglais, des aristocrates espagnols ; quand nos films essaient d’être américains,— hélas, que disent, que pensent les étrangers intéressés ? J’aime mieux ne pas y penser et ne pas vous le dire.

La Dame aux Camélias, comme Maison de Poupée, comme Salomévoilà, dans la carrière d’Alla Nazimova des signes d’ambition artistique. Elle y réussira, car tout est volonté en ce beau corps dansant.

Que, spectacle, elle soit le centre d’un spectacle et peut-être, si elle le veut, réalisera-t-elle des œuvres qui seront au Cinéma ce que sont au théâtre chorégraphique les Ballets Russes.

Louis Delluc


Nazimova Intime

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Telle est sa devise :
« Pleurer un peu,
rire un peu,
travailler beaucoup,
aimer beaucoup. »

Nous demandions à la grande artiste qui va bientôt nous revenir avec « Maison de Poupée », version cinégraphique de la célèbre pièce d’Henrik Ibsen, quelle était sa recette de beauté et de bonheur. Voici ce qu’elle nous répondit :
« C’est le privilège de toute femme d’être belle, nous dit-on. Je prétends que c’est le devoir de toute femme ! Mais ce devoir ne se résume pas au miroir, car la beauté est bien au-delà de l’épiderme…
« Vous vous rappelez la citation d’Addison : « Il doit plaire à Dieu lui-même de voir que ses créatures s’embellissent éternellement à ses yeux. » Mais qui nous dit qu’Addison ne voulait point parler de la beauté intellectuelle, ou de la beauté morale, ou de la beauté utilitaire ?
« Que peut-on faire pour être belle ? Pour notre beauté physique nous devons avec diligence observer l’abnégation dans notre vie quotidienne. Il faut se nourrir avec soin et intelligence et prendre de l’exercice régulier bien approprié. Pour la beauté intellectuelle et morale, il faut lire de bons et beaux livres et se mêler aux penseurs et aux travailleurs. Pour la beauté de notre âme, nous devons entendre de la bonne musique, vivre dans la compagnie des animaux et des oiseaux, aimer et respecter les petits enfants.
« En ce qui me concerne, je trouve mon plus grand bonheur — et quelle beauté vaudrait elle plus que le bonheur — en demeurant constamment active par l’esprit et le corps. Je me lève à sept heures et travaille jusqu’à sept heures et, si je n’ai pas à travailler la nuit, je me retire à neuf heures. Je m’efforce de remplir chaque jour ma pleine tâche, de lire beaucoup et bien, d’écrire un peu, de faire une heure ou deux de musique, des exercices en plein air—sans oublier un peu de temps pour les enfants et les bêtes favorites. »

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Nazimova est arrivée aux Etats-Unis en 1904 avec une troupe russe, dont le principal acteur était Paul Orlener ; elle joua d’abord dans un théâtre Yiddish de New-York. Des cette époque, comme le remarque spirituellement Herbert Howe, elle était spécialisée — même dans son propre pays — pour jouer les rôles d’étrangers. Aussi effective d’ailleurs dans la comédie que dans la tragédie.

Le Tout New-York alla curieusement voir, dans son faubourg, la brillante étrangère. Six mois après cette découverte, elle avait appris l’anglais — en prenant soin de conserver un léger accent — et abordait directement le public américain. On dit qu’à cette époque Orlener et elle s’aimaient, mais que, prévoyant le brillant avenir qui attendait la jeune femme, il se sacrifia. Peut-être l’histoire a-t-elle été arrangée après coup…

Plus tard elle rencontra un acteur anglais, beau et imposant, qui fut son partenaire dans Trois SemainesElle l’avait déjà remarqué. Subjuguée par sa haute taille, son aspect dominateur, elle bondit sur une chaise et lui tendit la main. Et ainsi Alla Nazimova devint Mrs. Charles Bryant.

Le premier grand succès de Nazimova fut Hedda Gabler. Celui qu’elle obtint dans le personnage principal de Bella Dona (d’après le roman de Hichens), souleva quelque scandale.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Nazimova vit pour son art, nous assure Herbert Howe. Arrêtez son activité et elle mourra d’ennui faute d’autre intérêt. Son attitude défiante, parfois ironique, cache mal sa sensibilité. Elle est extrêmement susceptible en matière artistique : les critiques hostiles la touchent vivement, sans qu’elle veuille le laisser voir. Elle ne craint pas les responsabilités ; la seule déclaration qu’elle n’est pas capable de réussir tel ou tel essai suffit pour qu’elle l’entreprenne. En dehors du théâtre, pourtant, aucune obstination. En affaires, aucune capacité ; elle n’a pas mis d’argent de côté jusqu’à son mariage.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Nazimova habite, à Hollywood, sur la route qui mène aux collines de Beverley, une grande maison carrée, imposante, dont les murs sont teints couleur crème et qu’entoure un délicieux jardin, plus clos et plus intense que ne le sont d’ordinaire ceux de Hollywood.
Le salon est éclairé, le soir, par la lumière ambrée de lampes, voilées de gazes mauves et noires ; de grands divans pourpres, des laques, miroir voilé d’une dentelle d’or lui donnent une personnalité étrange.

*

La poignée de main de Nazimova est franche, directe — masculine. Elle est toujours en mouvement. Quand elle est obligée de s’asseoir, ses pieds et ses mains ne cessent de bouger.

*

Sa recette pour conserver sa taille : Premier déjeuner, de l’eau chaude, avec un soupçon de citron. Déjeuner, un œuf cuit trois minutes, une rôtie, une tasse de thé sans sucre. Dîner, un peu de viande.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

L’enfant chéri de Nazimova est Salomé. C’est l’œuvre qu’elle a réalisée selon ses idées, avec son propre argent.
« Ce qui rend malheureux les créateurs de l’écran, dit-elle, c’est l’impossibilité matérielle où ils peuvent se trouver d’exprimer ce qu’ils sentent. Un peintre peut réaliser son idéal en mourant de faim dans un grenier : il suffit qu’il ait des cou
leurs, des pinceaux, une toile. Que peut réaliser un artiste de cinéma, s’il n’a pas une fortune pour tourner un film ?
« Aussi j’ai économisé l’argent que j’avais gagné en travaillant pour les autres. Une fois libre, j’ai rapporté cet argent à l’écran qui me les avait fait gagner.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Ce qu’elle pense du Cinéma ? 

A l’un de nos confrères qui lui demandait, il y a quelques temps, ce qu’elle pensait du cinéma, Nazimova répondit :
« J’aime le cinéma. Encore que pour être digne de l’engouement du public il doive être fait de sincérité, comme d’ailleurs tous les autres arts.
« Voyez, je puis exprimer la tristesse, dit-elle en donnant un rictus à son visage ; ou la colère — nouvelle grimace. Mais si je n’éprouve pas
réellement de semblables sentiments au plus profond de mon être, je ne puis être qu’une quelconque cabotine.
« On doit
vivre son personnage si l’on veut que le spectateur prenne intérêt à ce qui lui arrive au cours de l’intrigue. Bien des gens me disent : « Mais, comment pouvez-vous vivre un rôle au cinéma, alors que tant d’interruptions se produisent à chaque instant, que cela vienne des lumières artificielles, de l’appareil de prise de vues, de l’erreur d’un partenaire, d’une sortie intempestive au dehors du « champ » ? Mais, à bien réfléchir, on retrouve d’autres sources de gêne, différentes, mais aussi ennuyeuses, dans les autres domaines, à la scène surtout. Comme dans les autres arts, la sincérité, au cinéma, doit tout primer, je le répète. Je suis sincère devant l’appareil de prise de vues comme je l’ai été devant le trou du souffleur ; et j’aime le cinéma tout comme le théâtre.
« En outre, je reconnais avec plaisir qu’au cinéma on peut parfaire tout à loisir son interprétation d’un personnage, tandis qu’à la scène, il n’y a plus à revenir sur un jeu de scène, sur une tirade, une fois qu’on les a livrés au public. Pour ma part, je n’hésite jamais à recommencer toute scène que je sens pouvoir parfaire si peu que ce soit. Evidemment cela entraîne à une consommation de pellicule qui peut paraître excessive, à première vue. Mais au total cela fait tant pour le renom de l’artiste qui se montre si difficile envers son propre travail que la compagnie à laquelle j’appartiens, entre autres ne m’a jamais reproché l’amas de pellicule que je laisse forcément de côté.
« Enfin, déclare Alla Nazimova, s’il est un défaut qu’on puisse reprocher au cinéma, du moins au cinéma actuel, c’est la fausseté, la convention des scénarios. Et, malheureusement, on ne peut réellement 
vivre son personnage que s’il agit conformément à la vie vraie, que s’il est constamment logique avec lui-même, logique avec la généralité des cas analogues connus. En tout cas, en ce qui me concerne personnellement, je m’estime très heureuse de la qualité des scénarios qu’il m’a été donné, depuis mes débuts à l’écran, de tourner. »

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Comment elle tourne

« Rien n’est plus intéressant, racontait, il y a quelque temps Mme Howells, dans La Cinématographie Française, que d’assister à une scène de prise de vue avec Nazimova. Elle entre dans la peau de son personnage avec une conscience, un oubli des contingences extérieures vraiment extraordinaires. Oubliant tout ce qui l’entoure, elle est de toute son âme, de toute sa force à son rôle ; aucune gêne, aucun préjugé mesquin, elle vit pendant un moment la vie du personnage qu’elle a décidé de représenter.
« J’ai eu le privilège de lui voir tourner quelques scènes de
Hors la Brume et jamais je ne fus impressionnée aussi vivement.
« Nazimova, en fille de gardien du phare, vêtue de haillons et pieds nus, vaque aux soins du ménage ; les pirates pénètrent dans la tour qui porte le phare, enferment le père et emportent l’enfant. La lutte entre la frêle artiste et le rude marin est épique.
« Bien que le cinéma soit muetNazimova poussait des cris d’une violence à faire frissonner. Sa voix angoissante pouvait s’entendre à un mille de là et les assistants sentaient leur sang se glacer. Elle se dégage, le marin la ressaisit de ses grosses mains velues. L’artiste se débat de plus belle ; elle mord, elle griffe, elle frappe de toute la force de ses poings et de ses pieds, tant et si bien que le colosse est obligé de lâcher prise.
« L’appareil cesse de tourner ; Nazimova demeure sans forces. Puis elle demande au marin : Vous ai-je fait mal ? Je crois bien avoir frappé un peu fort…
« L’homme sourit tout en faisant la grimace et montre sur ses rudes bras les traces rouges laissées par les dents de l’artiste, et sur ses jambes de larges taches noires. « Vous êtes très réaliste, madame, dit-il, mais j’ai dû moi-même vous faire mal en vous serrant. »
« Nazimova fait un geste négatif et saute dans son cabinet de toilette achever son sandwich et changer de costume.
« Quelques minutes après elle apparaissait dans une robe merveilleuse d’un tissu chatoyant et constellé de pierreries. En la voyant ainsi éblouissante et radieuse, je ne pouvais me figurer que c’était la même femme qui, tout à l’heure, nous faisait frissonner en petite misérable sans robe et sans souliers…
« Mais c’est le secret de Nazimova d’être tour à tour, et dans la perfection, le ver qui rampe ou le scintillant papillon. »

Quand elle tournait pour « Métro » Nazimova recevait 2 000 dollars par jour (30-000 francs au cours du jour), soit 50 dollars par minute (750 francs).

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923


Nazimova – sa vie, son oeuvre

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Elle a passé la quarantaine, ses biographies, en effet, nous indiquent qu’elle est née à Yalta, en Crimée, en 1879. Elle a vu naître le Ciné. Bien des « Stars » d’aujourd’hui ne peuvent en dire autant, puisque certaines ont à peine vingt ans. Mary Pickford, née en 1894, est exactement contemporaine de la merveilleuse invention des frères Lumière. Si Nazimova avait tourné depuis les premiers films, elle en eut, sans doute, accéléré prodigieusement les progrès dramatiques.

Mais à cette époque le Cinéma mondial était exclusivement français et Nazimova, comédienne et violoniste Russe, ne fut découverte par l’Amérique que pendant la guerre. Alors que nos studios étaient désertés par les mobilisés, les Américains faisaient des progrès de géants. Leurs efforts énergiques et leur finance généreuse, leur permirent de faire de leur Cinéma national ce qu’il est aujourd’hui.

Rien, pour leur art, croyons-nous, ne vaut, cependant, cette simple découverte d’une tragédienne de race. Sa conversion ne fut pas définitive après qu’elle eut tourné War Bridesque l’on pourrait traduire « Fiancées de guerre ». Elle jouait alors la comédie et venait de faire la connaissance de Charles Bryant. Elle avait, au théâtre, interprété avec lui la pièce dont son premier film avait été tiré. Ce ne fut qu’une incursion dans l’art cinégraphique. Peu de temps après cet essai, elle retournait à ce que les Américains appellent le « Vaudeville » et ce ne fut qu’à la fin de 1917 qu’elle décida de se consacrer au film. Parmi les raisons qui l’y poussèrent, on a dit que le grossissement des traits que comporte la lentille du Cinéma fut une des plus convaincantes.

Dans cette exaltation de l’expression. Nazimova vit une chance d’art, elle la prit. Elle sut ne pas en abuser. Louis Delluc nous a dit ici-même tout ce que nous devons à sa mesure, à son intelligence. Elle en fut la première récompensée. Son premier film important Révélationqu’elle tourna pour « Métro », fut un triomphe.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

 

Avant de passer en revue son œuvre cinégraphique, il convient donc de jeter un coup d’oeil en arrière sur sa carrière théâtrale, qui occupa la plus grande partie de sa vie d’artiste.
Son père en avait fait une bonne violoniste. Au Conservatoire de Mos
cou, elle fit de sérieuses études et suivit aussi, pendant trois années, des cours dramatiques. Presque enfant, elle paraissait dans Ivan le Terrible. Remarquée déjà, elle eut un engagement plus sérieux. Puis, ce fut l’époque des tournées de province, jusqu’au moment où elle joua dans les grands théâtres de Pétrograd. Elle tournait en Allemagne, puis en Amérique. A New-York, la pièce jouée en langue étrangère n’eut pas un grand succès. Nazimova s’en retourna à Moscou, ignorant que le grand pays neuf qu’elle quittait lui réservait le bonheur et le succès futurs.

Elle y retourna, attirée par New-York, par le destin, sans doute aussi. Les relations qu’elle ne tarda pas de faire, lui frayèrent un chemin plus rapide. Elle apprenait l’anglais et, en 1906, elle put jouer dans cette langue Hedda Gabler. Ibsen est toujours son auteur favori. D’ailleurs, quand elle fut « star » de cinéma, elle devait lui prouver à nouveau sa fidélité. Ibsen lui assura son succès théâtral, et c’est à cette foi qu’elle avait en son génial auteur qu’elle dût sa popularité.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Sa voie définitive, pourtant, ne devait s’ouvrir devant elle qu’avec les portes du studio. Après War Brides et Révélation, ce fut Hors de la Brume, La Lanterne Rouge, La Fin d’un roman. Occident, qu’elle tourna sous la direction d’un Français, Capellani, La Danse de la Mort et deux films qui, n’ayant pas connu l’édition française conservent leur titre anglais que nous donnons pour référence : The heart of a child et Billions.

Cette série de films fut tournés pour « Métro ». Nazimova avait signé avec cette compagnie un important contrat à la fin duquel ses succès l’engagèrent à former sa propre compagnie. Elle s’installa au Bunton Studio, qui devait être le berceau d’une société aujourd’hui célèbre, comptant quatre des plus grands noms de l’écran : les Artistes Associés. La Dame aux Camélias qui compte parmi ses derniers films fut baptisée en Amérique Camille. Elle n’oublia pas Ibsen avec Maison de Poupée. Enfin, son dernier film est Salomé, qu’elle préfère à tout autre.
Nous l’attendons en France avec impatience.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Quels sont ces derniers projets ?
C’est ce que nous n’avons pu savoir.
Le couple Nazimova-Bryant vit très retiré dans la jolie ville d’Hollywood. Il est des intimités sympathiques qu’il convient de ne pas impor
tuner. Mais nous surveillerons le « Stage 4 » des Studios d’United Artists où tourne Nazimova et nous espérons que les lecteurs de Cinéa seront les premiers renseignés.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Elle a passé la quarantaine et l’on peut dire qu’elle n’a déjà plus d’âge. D’une jeunesse de corps incomparable, elle conserve un visage qui sait rester impénétrable. Gestes puérils, regards d’adolescente, sourires d’enfant ne sont pas, en elle, des illusions. Ce sont toujours des vérités de l’heure. Et pourtant, ces traits, comme figés dans une immobilité de rêve, s’animent, se transfigurent. Sans rien abîmer de l’harmonie prestigieuse de ses contours, ce visage devient un instrument d’art, tout un orchestre vivant, où chante désespérément la grande symphonie de la douleur universelle. Telle est Nazimova jouant. L’humanité se concentre en son cœur, en son esprit, s’exprime par ses gestes, ses expressions. Sa pensée est enrichie par les lectures, ses volontés entretenues par les penseurs. Non, Nazimova n’a pas d’âge.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Unique, sur l’écran, elle reste. Sur la toile cruelle où tout passe, paysages, visages, femmes, joies, beautés, douleurs, laideurs, elle demeure, pareille à elle-même. Tandis que mille noms transpercent l’obscurité, brillent un instant dans la salle obscure, devant nos yeux momentanément éblouis, pour s’évanouir à jamais, le sien se grave, non seulement dans nos mémoires, mais dans nos pensées, dans nos cœurs. Et, pour la première fois, nous pensons que l’art silencieux n’a pas ouvré son œuvre sur la toile fragile, mais l’a sculpté pour toujours dans le marbre.


Nazimova Danseuse

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Peu d‘artistes ont compris à quel point la danse et le ciné sont étroitement apparentés. Certaines ont su se réserver, à quelque moment de leur rôle, une danse théâtralement présentée. Alla Nazimova qui, cependant, n’était pas une danseuse, a compris. L’art neuf qui venait de l’accueillir la contraignit à devenir cette complète harmonie qu’elle n’était pas encore. C’est ainsi, sans doute, que le plus violemment, le cinéma la conquit.

Dessin : Jacques Lux. Paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Dessin : Jacques Lux. Paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Certes, avant de commencer à tourner, elle connaissait la danse. Elle n’avait jamais appartenu à l’Académie Impériale Russe de Saint-Pétersbourg, puisque ses études musicales ne lui avaient laissé de temps que pour l’art dramatique. Mais elle avait appris par ses propres efforts, sans école, et le génie de sa race comme celui de sa personnalité, lui inspirèrent les meilleures leçons qu’elle se donnait à elle-même. Attentive à ce que chaque esprit national avait imprimé à la danse de tous les pays, elle sut prendre dans l’Europe entière le caractère particulier à toutes les chorégraphies. Mais elle ne s’attacha pas longtemps au caractère, au pittoresque, à la grâce conventionnelle. Son tempérament devait lui imposer sa danse propre et, bientôt, elle sut ce qu’elle voulait danser.

Le Cinéma lui fit perfectionner encore ce qu’elle savait déjà. Elle se mit à pratiquer la danse plus complètement que pendant sa carrière théâtrale, notamment pour interpréter le personnage de Nora, de Maison de Poupée. Pendant que l’on tournait, elle allait jusqu’à s’entraîner et s’exercer entre les prises de vues.
Nous avons vu ce qu’elle voulait danser. Ce fut : la danse bédouine 
d’Occident, la bacchanale de Révélation, la danse du lapin de la Fin d’un Roman, la danse hindoue de la Danse de la MortDemain, ce seront les danses de Salomé.

Toutes sont bien détachées, faciles à suivre, comme si nous étions au théâtre et que l’artiste fut bien visible, à quelques pas de nous, se présentant, non pas en place comme sur l’écran, mais dans sa multiple réalité. Tel est le petit tour de force de Nazimova danseuse. Rien n’est plus facile, devant les nécessités de l’objectif et du champ, que de danser de face, ce qui ne fait qu’accuser la présentation théâtrale de la danse, révéler un défaut du cinéma, le faire passer pour une reproduction imparfaite des exhibitions scéniques. La danse se voit de tous côtés, donne immédiatement, avec le relief et le mouvement complet, l’illusion totale de la réalité. De plus, ses danses, tout en étant suffisamment isolées, font toujours partie de son rôle. La transition ne se sent pas, surtout à cause de l’harmonie constante de son jeu dont le moment chorégraphique n’est qu’un sommet. Elle ne semble pas attirer l’attention sur cette danse, elle paraît plutôt s’y livrer, comme à un abandon délicieux. Telle est sa suprême habileté. S’il était à jamais possible qu’à aucun moment Nazimova jouât au lieu de vivre, il nous semblerait qu’elle cesserait alors de jouer pour se donner à elle-même.

On dit en style de théâtre qu’un mot passe la rampe. On pourrait dire de certains gestes, en argot de ciné, qu’ils passent l’écran. C’est le cas des danses de Nazimova qui nous font littéralement quitter en esprit nos confortables fauteuils pour nous mêler à son jeu — à sa vie.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Nazimova aime cet art qu’elle appelle sien aujourd’hui, et que nous appelons en effet ainsi. Elle a compris que la danse véritable en était la plus pure expression. Elle a su, pour le prouver, danser comme il faut le faire devant la petite machine merveilleuse, au mouvement fou, qui possède tant de secrets qu’elle ne livre qu’à ses fervents.

Jean Tedesco


Nous vous proposons ci-dessous les autres clichés d’Alla Azimova reproduits dans ce numéro spéciale de Cinéa.

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

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paru dans Cinéa du 18 mai 1923

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paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

Pour finir, nous trouvons dans ce numéro spécial de la revue Cinéa ce poème d’André Daven, le célèbre acteur du Muet chez Marcel L’Herbier (L’Homme du large ) et futur producteur des années 30 (Liliom de Fritz LangGribouille de Marc Allégret mais aussi en 1955 Marianne de ma jeunesse de Julien Duvivier).

paru dans Cinéa du 18 mai 1923

paru dans Cinéa du 18 mai 1923


Salomé sortira en France le 14 mars 1924 en exclusivité au Ciné-Max Linder.

Comoedia du 14 mars 1924

Comoedia du 14 mars 1924


Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque française

Pour en savoir plus

La programmation du cycle Les Pionnières du cinéma muet à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé jusqu’au 25 septembre 2018, à télécharger ici en PDF.

La page biographique (en anglais) sur Alla Nazimova sur le site Women Film Pioneers Project.

Le site hommage de la Alla Nazimova Society.

Extrait de La Lanterne Rouge de Albert Capellani (1919).

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L’essai de Alla Nazimova pour Madame Peacock de Ray C. Smallwood (1920) qu’elle produisit et dont elle écrivit le scénario.

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La danse de Alla Nazimova dans Salomé (1923).

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« Les maîtres du regard – Alla Nazimova », un documentaire de Laurent Préyale.

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L’article « Alla Nazimova, une Salomé Art Nouveau » sur le blog Les Chroniques de l’art.

https://leschroniquesdelart.fr/2016/03/18/alla-nazimova-une-salome-art-nouveau/

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