Le Cinéma « art de la vie » par Robert Flaherty (Bordeaux-Ciné 1929)


C’est par hasard que nous sommes tombé sur cet article du grand documentariste américain, le pionnier en la matière : Robert Flaherty.

Un bon prétexte pour saluer ce grand réalisateur des années 20 et 30 à qui l’on doit ces chefs d’oeuvres que sont Nanouk l’Esquimau (1922), Moana (1926) et L’Homme d’Aran  (1934).

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Cet article, Le Cinéma « art de la vie », a été écrit par Flaherty au moment où il vient de fonder avec Murnau une société de production qui produira le film Tabou dont ils avaient écrit ensemble la première mouture du scénario. Mais les deux grands réalisateurs ne vont pas s’entendre lors du tournage, surtout à cause de l’évolution du scénario (trop occidentalisé pour Flaherty). Tant et si bien que Flaherty, qui devait co-réaliser  le film avec Murnau, ne tournera que la première séquence et sera remplacé par le chef opérateur Floyd Crosby, qui recevra l’Oscar de la meilleure photographie…

A la fin du tournage Flaherty vendra sa part à Murnau pour 25 000 dollars… Puis, quelques jours avant la première du film à Hollywood, Murnau se tua d’un accident de voiture.

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Cet article est paru dans la revue Bordeaux-Ciné du critique Marcel Lapierre, mais la source de cet article est inconnue.

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Puis, nous avons rajouté un article, paru dans Pour Vous, écrit par le réalisateur Alberto Cavalcanti à propos de Flaherty et de la sortie de son film L’Homme d’Aran en 1934.

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Pour finir, par un entretien passionnant avec Lucienne Escoube paru dans l’Intransigeant en 1934, justement à propos de L’Homme d’Aran.

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Bonne lecture !

 

Le Cinéma « art de la vie » par Robert Flaherty

paru dans Bordeaux-Ciné du 19 juillet 1929

paru dans Bordeaux-Ciné du 19 juillet 1929

paru dans Bordeaux-Ciné du 19 juillet 1929

 

Robert Flaherty, le talentueux auteur de Nanouk et de Moana, le collaborateur de Van Dyck pour la réalisation d’Ombres Blanches, vient de fonder avec F. W. Murnau, le metteur en scène du Dernier des Hommes et de l’Aurore, une Société pour la production de films documentaires sonores.

Dans l’article qui suit, Flaherty expose ses projets :

Si je n’ai jamais mis en scène des films de fiction avec des acteurs et grands décors, ce n’est nullement par dédain, c’est probablement par insuffisance parce que je ne m’en sens pas capable, parce qu’il me déplairait infiniment de composer une de ces histoires destinées à plaire et à ménager un bon moment au public, où un directeur intelligent, aidé de nombreux directeurs artistiques, superviseurs, techniciens, a réussi quelque chose, [?] fera gagner de l’argent aux directeurs de salles. Tout ce que je vois là dedans est souvent très bien, rendu avec talent et je m’abandonne volontiers à la séduction des images. Mais je supporte avec peine que tel acteur sente sa propre présence, ait conscience de ce qu’il est obligé de « jouer ».

Si je tournais une production en studio, un drame, une comédie ou une histoire quelconque, je voudrais, lorsqu’on passerait le film en public, que personne ne puisse douter qu’il a devant lui la vie, et non des acteurs qui, après, changeront d’âge, de coiffure et de façon de se comporter. Je n’ai jamais vu de film où il n’y avait pas de nombreux moments qui laissent tout paraître absolument faux. Le mieux alors est de styliser sa vision, de montrer quelque chose d’un peu général, en dehors de la vie courante, humain d’après plusieurs autres cas humains.
Mais pour réussir cela, il faut être Murnau, il ne faut pas s’appeler Flaherty.

Le cinéma doit être « l’art de la vie ». Il doit s’occuper de tous les peuples, de tous les genres d’hommes dans le monde entier, montrer comment ces hommes vivent, se battent, souffrent, adorent les dieux, que ce soit en Alaska, New-York ou dans les mers du Sud.
I.e plus grand plaisir qu’on ait pu me dire au sujet de
Moana, je l’ai éprouvé quand on m’a dit : « c’est un spectacle de vie magnifiquement vécue ».

Les Samoans sont une race magnifique, braves, intelligents, de bonne humeur, instinctivement artistes dans leurs expressions les plus courantes. L’art n’est pas ce que l’on va chercher dans les musées et les concerts ; c’est la sensation de la beauté, comme les Samoans en tatouant leur peau, en composant les dessins teintés de leurs vêtements d’écorce, en s’ornant les cheveux de fleurs, en dansant, en taillant leurs canots ou leurs dieux de bois.

… Avez-vous remarqué combien les animaux et les enfants dans n’importe quel film semblent ne pas jouer, ils semblent faire partie de l’atmosphère au même titre que les objets, les plantes, le vent. Je pense que dans Moanj’ai pu — beaucoup mieux que dans Nanouk par exemple — éviter tous les détails inutiles, ne montrer que ce qui pouvait contribuer à renforcer l’expression que je voulais donner de la vie de quelques personnes choisies à Samoa.

Dans la Caravane vers l’Ouest, il y avait une histoire d’amour sans espoir, qui n’avait rien à faire avec le développement de l’action qui concernait les peines des pionniers de la prairie — vrai sujet véritable spectacle du film. Et le traître était seulement un traître professionnel. Il n’était pas amené à trahir par quoi que ce soit dans la situation des personnages. Je déteste ces genres de concessions au goût du public. D’ailleurs, ce n’est son goût que parce qu’on lui a donné de mauvaises habitudes.

J’ai essayé de réaliser un film dans le même esprit que Moana chez les derniers Indiens qui aient encore quelque caractère en Amérique du Nord ; j’ai vécu six mois parmi eux dans des villages indiens de Nebraska et du Dakota du Sud, entre la rivière Platte et le fleuve Republican. Il reste là des vestiges d’un peuple admirable, aux mœurs nobles et dont la musique possède un rythme beaucoup plus pénétrant encore que celle des nègres des Etats du Sud. J’ai dû abandonner — une fois de plus.

Le moment n’est toujours pas venu pour ce genre d’oeuvres (Moana est sans doute le résultat d’un miracle),  ou alors c’est que je ne suis pas fait pour le cinéma — le cinéma, ou si vous voulez, l’incroyable institution qu’on en a fait.

Maintenant, associé avec F.-W. Murnau, un homme presque totalement différent de moi que j’admire infiniment, j’espère pouvoir de nouveau enregistrer à mon goût l’existence des peuples qui ont une belle vie.

Je voudrais approcher tout près des choses qui ont une signification si forte dans nos vies, la mer, la forêt, un bras dressé vers le ciel, la sensibilité d’un visage… C’est seulement avec le cinéma que l’on peut enregistrer les sensations que l’on a devant la nature. Encore une fois, c’est par humilité que je me tourne vers les régions lointaines qui, je l’avoue, sont pour mon travail un terrain plus facile…

Si je pouvais seulement rendre la vie authentique du policeman qui se tient au coin de ma rue, au milieu des bruits et des complications de la circulation, sa vie telle qu’elle est exactement, aussi « sauvage » que celle de Moana ou de Nanoukje ne m’enfuierais pas vers l’Océanie et ses richesses tentantes.

Robert D. Flaherty

Quelques années plus tard, Robert Flaherty tournera un très beau documentaire L’Homme d’Aran.

Le réalisateur Alberto Cavalcanti évoque la carrière de Flaherty, dans Pour Vous, à l’occasion d’une soirée passée chez son confrère John Grierson.

Une Soiree a Londres avec Flaherty par Alberto Cavalcanti

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

Une de mes premières soirées à Londres m’a fait retrouver avec plaisir, à l’Holborn Empirel’atmosphère d’un véritable music-hall populaire anglais — il y avait Nervo and Knox, les étonnants clowns ; — cependant le spectacle sur la scène m’intéressait moins que les gens qui, comme moi, étaient invités par John Grierson ce soir-là. C’est qu’en dehors de Grierson lui-même, il y avait R. Flaherty et tous les pêcheurs irlandais venus à Londres pour sonoriser leur dernier film : The man of Aran.

Après le spectacle, chez Grierson, devant un tonneau de « porter », sans que personne ne leur ait rien demandé, parce que ça nous faisait plaisir et parce que ça leur faisait plaisir, sans aucun cabotinage, mais bien au contraire, avec cette condescendante dignité qui les caractérise, le vieux Patcheen a raconté des histoires d’Aran, des histoires inventées par lui, que Pat Mullau traduisait excellemment ; puis Maggie a chanté. Vous ne connaissez ni Patcheen, ni Pat Mullau, ni Maggie, mais dans quelques mois vous les connaîtrez comme vous avez connu Nanouk et Moana.

Tous ces gens n’étaient jamais sortis d’Aran, à l’exception de Pat, qui a été marin et qui, lui, a voyagé par le monde. Pat était une sorte de régisseur assistant de Flaherty là-bas : grâce à lui, bien des difficultés ont été aplanies et le réalisateur a pu parfaire son œuvre. Pat est un beau géant, à la fois débonnaire et futé…

Je ne voudrais cependant pas, séduit par le pittoresque des habitants d’Aran, oublier de vous parler de Flaherty. Sait-on qu’il a commencé sa vie comme explorateur et que ses travaux géographiques, au Labrador, furent d’une importance capitale? (C’est au Labrador probablement, que lui est venue l’idée de Nanouk.)

Peu importe : ce qui vraiment compte quand on veut évoquer Flaherty, c’est le fait qu’il a été le premier créateur utilisant des éléments naturels dans le film, envers et contre tous ceux qui n’envisageaient l’écran que comme un succédané du théâtre ou du music-hall.

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

Pour Nanouk, Flaherty a employé pour la première fois une caméra Bell-Howell et cette avance dans la technique est, elle aussi, une des grandes caractéristiques du réalisateur.

Appelé par Lasky, à la suite du succès de son premier film, à travailler pour lui, Flaherty décide d’employer pour photographier sa prochaine production, Moana, le Nanouk du Sud, de la pellicule panchromatique. Kodak elle-même veut l’en empêcher, lui assurant que la « panchro » ne supportera pas la chaleur ni la lumière ( !) du Sud !

Flaherty insiste et, grâce à son insistance, réalise photographiquement l’une des œuvres les plus parfaites de l’écran, et fait faire encore un sérieux pas en avant à la technique du cinématographe.

Puis, ce furent pour Flaherty les aventures d’Ombres blanches et de Tabou. Il abandonna plus ou moins le premier de ces deux films, non sans y avoir laissé une indiscutable empreinte de sa personnalité. Il entreprend ensuite un film sur New-York, un autre sur les poteries américaines, et le résultat est admirable, quoique d’un retentissement moins universel que celui des deux films précédents. Et, avant Eisenstein, il réalise au Mexique une esquisse cinématographique très réussie sur Les Danses de la pluie.

C’est alors que Flaherty, invité par les Allemands, vient en Europe, à Berlin. La Friedrichstrasse ne comprendra pas davantage le grand réalisateur. Malgré le formidable succès en Allemagne de ses œuvres précédentes, on le fait traîner, on remet de jour en jour le commencement de son film en Russie.

Grierson lui propose à ce moment-là de réaliser un film sur l’industrie en Angleterre. Flaherty se remet au travail. Et aussitôt après cette réalisation, il commence L’homme d’Aran.

 

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

paru dans Pour Vous du 10 mai 1934

Chez Grierson, Maggie chante toujours. C’est un très vieux chant celte, âpre et triste comme ces îles du Nord battues par la mer impitoyable, où le vent hurle sans trêve ; ces îles où la vie n’est qu’une perpétuelle succession de dangers et de peines…

Depuis cette soirée, je n’ai plus revu Flaherty, trop occupé par les derniers coups de main à donner au film que l’on présente ces jours-ci, tandis que, d’un autre côté, je travaille moi-même à la préparation de mon premier film anglais.
On m’a dit qu’il allait partir en Australie pour y réaliser sa prochaine œuvre.

En venant chaque matin aux bureaux de la S. P. O., je passe devant une vitrine de Wardour Street, où gît le requin empaillé rapporté d’Aran par Flaherty. Il a fallu le couper, le raccourcir, pour le mettre là. L’humour anglais n’a pas manqué de souligner la saveur involontaire d’une telle publicité. L’industrie anglaise s’est adjugé certainement en la personne du grand réalisateur un des plus précieux atouts internationaux.

Et L’Homme d’Aran vient compléter, aux côtés de Nanouk et de Moanaune trilogie qui peut se placer parmi les œuvres les plus pures et les plus poétiques de l’écran.

Alberto Cavalcanti

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Le prochain film de Flaherty, auteur de “Nanouk ” et de “ Moana ”, évoquera la vie des pêcheurs irlandais

paru dans L’Intransigeant du 21 avril 1934

paru dans L'Intransigeant du 21 avril 1934

paru dans L’Intransigeant du 21 avril 1934

Robert Flaherty est ce cinéaste amateur qui, il y a déjà un certain nombre d’années, rapporta d’une exploration lointaine ce film admirable : Nanouk, histoire d’un esquimau

Indifférent au tapage fait autour de ce film, Robert Flaherty continua paisiblement sa carrière — carrière librement choisie par cet indépendant.
Après Nanouk et le Nord, il se pencha sur Manhattan et ses tours fabuleuses avant de cingler vers les paradis ensoleillés : ce fut Moana et la révélation des beautés sans pareilles des mers du  Sud…

Le parlant survint alors. Engagé pour collaborer avec M. S. Van Dyke à la réalisation d’Ombres blanches, il abandonne le travail avant la fin du film, le scénario ne lui convenant pas.

Et de ce départ date la réputation de M. S. Van Dyke en tant que metteur en scène explorateur. C’est à cela qu’il doit d’être envoyé, plus tard, en Afrique pour Trader Horn et, ajoute Robert Flaherty avec malice, « croyez-moi, cela doit lui être tout à fait odieux, c’est un homme qui n’aime pas les voyages… »

« Quand j’ai l’idée d’un film, dit Flaherty, je songe immédiatement à le réaliser, sans plus attendre. Je réunis le matériel nécessaire et me voilà parti pour m’installer au pays choisi par moi.  J’y demeure aussi longtemps qu’il est nécessaire pour obtenir ce que je veux et pour l’obtenir sans truquage. Je ne me soucie ni des producteurs, ni des bénéfices, ni du public, ni de quoi que ce soit. Aussi longtemps que je peux faire face à mes dépenses, tout va bien. Ce n’est pas là les conceptions d’Hollywood, mais ce sont les miennes et je m’en trouve bien.

« Mon idée de film sur Aran a plu et les directeurs m’ont fait confiance. Cette idée avait pris naissance en moi après une conversation sur Aron, conversation que j’avais eu au cours d’une traversée de l’Atlantique ; j’avais parlé de la crise ; mon interlocuteur m’affirma que l’on ne pouvait connaître vraiment la lutte pour la vie dans toute sa rudesse quand on ne connaissait pas Aran, cette île sauvage, tout au nord-est de l’Irlande.

« La mer menace éternellement le pays, souvent elle recouvre les champs fabriqués par les soins des hommes à l’aide de poussière de rocs, d’algues et de sable. Ces pauvres terres sont ravagées par les tempêtes et la récolte de toute une année est ainsi perdue, sans remède.

« Cette terre désolée m’attira et je m’y installai en compagnie de ma femme et de mon frère qui m’aident dans mes réalisations.

« Nous y sommes restés dix-huit mois — dix-huit mois de vie primitive et dure — mais j’aime cela. J’étouffe dans les villes ; j’aime le grand air, les pays rudes où la vie est forte et simple et nous avons été heureux à Aran.

« Les insulaires sont des types splendides. Très sympathiques, ils sont parfaitement courtois et hospitaliers. En dépit de leur vie fruste, ils sont d’une vive intelligence qui s’accompagne d’une certaine puérilité.

« Le penchant aux croyances merveilleuses est très développé chez eux. Presque tous croient aux fées, aux lutins. L’un d’entre eux, un conteur étonnant, se faisait appeler le Cordonnier des fées ; il affirmait avoir été volé, tout enfant, par le « petit peuple » qui lui avait enseigné son métier… 

« Mais c’est sur mer qu’il faut admirer les hommes d’Aran. Sur leurs fragiles « curraghs », ils chevauchent des vagues susceptibles d’engloutir un grand bateau. Rien ne les effraie, ni tempêtes, ni orages. Je crois avoir enregistré de belles tempêtes.

« De nombreux ennuis nous vinrent du temps. Vent, nuages, tempête, nous avons appris à les connaître dans leur vérité. Et l’installation sommaire, nous força à nous débrouiller dans des huttes de pierre qui nous servaient de maisons, de laboratoires et de salles de projection ! 

« Enfin, nous avons eu à souffrir du manque d’eau ; rare en cette île, elle est donc précieuse. En temps de sécheresse, nous ne pouvions en obtenir suffisamment pour développer et laver nos  films. Cependant, l’heure du départ arriva et ce ne fut pas sans regret que nous nous séparâmes de nos camarades de dix-huit mois. »

Ainsi parle Robert Flaherty, l’aventurier de la Caméra. Vers quelle autre terre lointaine va-t-il se diriger à présent ? Peut-être les mystérieuses forêts encore inexplorées des sources de l’Amazone, peut-être certaines des hautes vallées des indes…

Lucienne Escoube

L’Homme d’Aran sortira en France, à Paris le 11 décembre 1934 au Cinéma des Champs-Elysées.

paru dans L'Intransigeant du 11 décembre 1934

paru dans L’Intransigeant du 11 décembre 1934

Source :

Bordeaux-Ciné = Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française
Pour Vous = Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse
L’Intransigeant = gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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Pour en savoir plus :

Le portrait de Robert Flaherty sur le site DVDClassik.

La bande annonce de Tabou de Murnau.

Documentaire sur le tournage de Tabou.

La Bande annonce de Moana de Robert Flaherty.

Extrait de L’Homme d’Aran de Robert Flaherty.

« Robert Flaherty : L’homme à la caméra », un sujet de 3 minutes sur le site universcience.tv.

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