Daïnah la métisse de Jean Grémillon (Pour Vous 1931)


La 6° édition du Festival international du film restauré, Toute la mémoire du monde, vient de débuter à la Cinémathèque française et dans les salles partenaires (jusqu’au 11 mars).

Comme nous le faisons dans ce cas là régulièrement, voici notre petit clin d’oeil à cette programmation avec un film qui sera projeté dans une version restaurée en 4K demain, jeudi 8 mars, à 17h : Daïnah la métisse.

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Pour plus de renseignements sur cette séance exceptionnelle, visitez la page spéciale sur le site de la Cinémathèque française.

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Daïnah la métisse est un film à la destinée maudite, puisque réalisé par Jean Gremillon, il sortit en août 1932 sans le nom du réalisateur alors qu’il avait été remonté contre son gré et certaines scènes supprimées, semble-t-il par le réalisateur Léon Mathot. Le film était produit par la Gaumont-Franco-Film-Aubert d’après un scénario de Charles Spaak.

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Nous avons retrouvé un article paru lors du tournage du film au large de Calvi, puis un entretien avec Habib Benglia, l’un des rares acteurs noirs de l’époque qui fit une très belle carrière dans le cinéma français (il apparaît même dans Les Enfants du Paradis de Marcel Carné). Pour finir, vous retrouverez deux critiques de Nino Frank à la sortie du film et un court entretien avec l’actrice principal Laurence Clavius dont il s’agit de l’unique film.

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Bonne lecture !

 

 

Ciné-reportage maritime

Avec « la Métisse », sur « L’Ile-de-Beauté »

paru dans Pour Vous du 14 mai 1931

Pour Vous du 14 mai 1931

Pour Vous du 14 mai 1931

— Tout le monde sur le pont !
— Tu es bon, toi ! Le chef opérateur est dans sa cabine depuis midi, et les figurantes aux bastingages !
— Le patron attend…
— Ah ! Boudiou ! et ma palangrotte qui est à la traîne ! On aurait eu une belle friture pour ce soir !

Pour Vous du 14 mai 1931

Pour Vous du 14 mai 1931

La houle monte et secoue durement l’Ile-de-Beauté. A peine la Côte d’Azur perdue de vue, la salle à manger s’est vidée, peu à peu, aux acclamations de l’équipe de Franco-Film, qui « tient le coup ». Pensez donc ! Voilà cinq fois de suite qu’ils font le voyage — ce soir à Calvi, demain à Ajaccio, après-demain à Nice — jusqu’à la fin du film que tourne Jean Grémillon.

Une tragédie de la mer… Très couleur locale, songent les passagers roulés sur le pont, dans leurs couvertures, qui suivent d’un œil vague les vallées d’écume qui se creusent devant l’étrave du navire, et dont les crêtes viennent déferler à grand bruit par-dessus les rambardes, contre les portes verrouillées des cabines. En vain le speaker de Radio-Rome s’époumone au fumoir, où geignent des formes emmitouflées, pelotonnées sur les divans. En désespoir de cause, le stewart a fermé son bar, pour venir se dégourdir les jambes sur le gaillard d’arrière ; là, quelques intrépides : opérateurs, assistants, électriciens, au son d’une guitare que gratte un matelot accroupi, entament des tangos que le… tangage, précisément, dénature par brusques à-coups en chorégraphies fantaisistes.

Pour Vous du 14 mai 1931

Pour Vous du 14 mai 1931

Et pourtant on travaille là-haut, à l’avant du pont des premières… Daïnah la Métisse prend la pose, étendue sur un « transatlantique », auprès du commandant Dubosc, coiffé d’une casquette à galons d’or. A l’abri derrière le bastingage, tous ses cheveux au vent, Jean Grémillon, l’œil à l’objectif, donne des ordres… Les régisseurs, Ferrero et Bouet, s’activent, dessinent à la craie les places des acteurs dans le champ.
On arrête les ventilateurs, on installe les micros — un camion, arrimé plus bas, dévide ses câbles avec un ronronnement qui se perd 
dans la rumeur des machines — toile de fond sonore de tout ce décor où pas un détail n’est artificiel.
Monsieur Dubosc, penchez-vous un peu plus à droite, je vous prie…

Pour Vous du 14 mai 1931

Pour Vous du 14 mai 1931

Au bar. La côte corse est maintenant toute proche, haute et déchiquetée, avec ses pics d’où la neige semble couler en longues traînées blanches. Quelques tours d’hélice, et nous serons à Calvi. Entre deux verres, on bavarde :
C’est une sombre histoire d’amour et de mort : un navire sous l’Equateur ; l’ennui fiévreux de tous ces hommes parqués ensemble depuis des jours, sous l’implacable soleil ; et seule parmi eux, une femme : la Métisse…

Pour Vous du 14 mai 1931

Pour Vous du 14 mai 1931

Mais voici Laurence Clavius, qui interprète le rôle — son premier rôle au cinéma, me dit Jean Grémillon. Grande et élancée, un sourire de pourpre se joue sur son visage ambré, où les yeux bleus mettent un charme insolite. Et sa présence, le son un peu puéril de sa voix créole, suffisent à recréer l’atmosphère. Le film revit autour de nous : dans un coin, le mari, Habib Benglia, roule des desseins plus sombres et plus énigmatiques que son visage ; des passagers bien vêtus, comparses indispensables, jouent au poker d’as le cœur de l’héroïne ; et dans l’embrasure étroite d’une porte, ruisselant de sueur sous son bleu de chauffe, Charles Vanel, remonté de la fournaise des chaudières, essuie son front moite…

Pour Vous du 14 mai 1931

Pour Vous du 14 mai 1931

Jean Grémillon sourit. Le halètement des machines complète le rythme du jazz, que vient effleurer, au gré du vent marin, un grelottement lointain de guitare. Un univers complet se joue autour de nous, enfermant dans ses limites le drame qui va naître du choc de ces désirs affrontés, de ces vagues luisantes, de ces grondements réguliers qui sont l’âme du navire…

Accoudés aux bastingages, deux mécaniciens et deux figurantes évoquent les proches douceurs du bal musette, sur le quai de Calvi ombragé de palmes.

René Pernoud

Pour Vous du 14 mai 1931

Pour Vous du 14 mai 1931

Benglia, le noir de Daïnah

paru dans Pour Vous du 16 juillet 1931

Pour Vous du 16 juillet 1931

Pour Vous du 16 juillet 1931

Nous avons, en France, quelques bons acteurs noirs, de théâtre et de cinéma, lesquels, en général, dansent et chantent aussi bien qu’ils jouent. On connaît, entre autres, Joé Alen, un des premiers partenaires de Joséphine Baker ; on connaît également ce nouveau venu Jean Caroïffa promis à un bel avenir s’il veut travailler…
Mais le meilleur,
à coup sûr, de ces artistes de couleur, le plus intelligent, le plus cultivé, le plus élégant à la fois et le plus séduisant est Habib Benglia.

Benglia vient de se fixer à Montparnasse où il a ouvert un nouveau cabaret. Ce n’est point là, certes, ce qui nous intéresse, mais c’est là, durant que tanguaient des Martiniquaises pépiantes comme des oiseaux des îles, que j’ai interviewé cet excellent acteur découvert un soir par Régine Flory au Café Riche, lancé un peu plus tard à la Renaissance par Cora Laparcerie.

Benglia a créé des rôles de composition qui l’ont aussitôt mis en valeur. Qui ne se souvient dans Maya, la pièce à succès de Simon Gantillon, de cet Hindou étonnant ? Par ailleurs, Benglia a montré à l’écran ce qu’il pouvait faire. Avec Hugon, il a tourné dans La Femme et le Rossignol et son rôle, parmi de beaux paysages, était un des plus marquants. Aujourd’hui, nous attendons une nouvelle présentation, Daïnah !

Quel joli nom et quelle nostalgie déjà dans ce titre d’une chanson qui eut tant de succès, voici quelques années !
— Daïnah, c’est ainsi que se nomme mon prochain film, nous a déclaré BengliaMon prochain ou plutôt mon dernier, celui que j’ai terminé voici un mois et qui sera bientôt présenté à Paris. C’est une réalisation de Jean Grémillon, une de ses meilleures, je crois, et vous savez s’il en eut d’heureuses… Nous l’avons tourné avec Gaston Dubosc, Charles Vanel, Gérard et Laurence Clavius, des interprètes de choix, à Nice et en Corse. Quel voyage magnifique nous avons fait autour de la Corse avec l’Ile-de-Beauté, bateau de croisière !

Daïnah, est un film parlant ?
Bien entendu.

Pour Vous du 16 juillet 1931

Pour Vous du 16 juillet 1931

— Quelle intrigue ?
Simple et très compliquée. Un noir de culture raffinée aime une métis qui s’ennuie, qui en arrive à ne plus aimer, sinon à détester, son mari, et qui roule dans sa tête, peu à peu, les idées les plus abracadabrantes qui soient… Un soir, elle rencontre un soutier sur un pont. Elle s’arrête, parle, séduit… Le soutier finit par la jeter à l’eau parce qu’elle l’a mordu tout à coup sauvagement. C’est tout, ou plutôt non : le mari cherche sa femme, ne la retrouve pas ; il pleure sur une photographie d’elle et la vie continue… Voilà. Un sujet humain et bizarre comme, au fond, tout ce qui est humain.

— Peut-on savoir maintenant quels sont vos projets ?
Divers et assez nombreux. D’abord, je vais reprendre mon rôle dans
Maya au mois de septembre, chez Batty, sur la scène du théâtre Montparnasse. Vers le 15 octobre, sur la même scène, je jouerai dans Othello, puis je reviendrai au cinéma. Je tournerai à la fin de l’année ou au début de 1932 un film dont le scénario est spécialement écrit par Francis Carco. Le metteur en scène doit être Genina.

— Ainsi, vous vous partagez entre le cinéma et le théâtre, sans vouloir sacrifier l’un à l’autre ?
C’est précisément ce qui me plaît et pourquoi j’ai refusé de partir, comme tant d’autres,
à Hollywood. Le théâtre et le cinéma sont deux domaines bien différents. Jamais le cinéma ne tuera le théâtre.
« Au théâtre seulement, excusez-moi cette image, il semble bien que le sang, la vie même, passent et s’injectent de l’acteur au spectateur. Chose impossible
à l’écran. Cependant, le théâtre permet tous les truquages qu’on ne peut admettre au ciné. Le cinéma parlant cherche encore ses formules qu’il n’a pas trouvées. Après, tout se stabilisera. On renoncera une fois pour toutes aux adaptations à l’écran qui sont si pénibles. Tenez, voici encore une chose qui différencie profondément théâtre et cinéma. Devant le micro, l’acteur doit parler faux pour être entendu vrai, cela tue l’émotion…

Pour Vous du 16 juillet 1931

Pour Vous du 16 juillet 1931

Habib Benglia, sans doute, aurait pu longuement préciser ses conceptions à ce sujet, mais on vint le chercher dans le coin de cabaret où je l’avais accaparé. C’était à lui de danser.
Au revoir, me dit-il gaîement. Nous reparlerons de tout cela ces jours-ci,
à la présentation de Daïnah !…

Marcel Sauvage

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Critique de Daïnah la métisse par Nino Frank

paru dans Pour Vous du 25 Août 1932

Pour Vous du 25 Août 1932

Pour Vous du 25 Août 1932

Le programme et les sous-titres n’en disent rien, mais ce film a pour auteur M. Jean Grémillon, qui fit Tour au large et La Petite Lise : cependant on nous raconte que le montage n’a pas été exécuté par M. Grémillon, mais par M. Léon Mathot, si bien que Daïnah la métisse n’aurait pas moins de deux pères. C est un peu trop, surtout si on ajoute que l’un des techniciens responsables de cette œuvre, l’ingénieur du son, a dû prendre sa besogne à la légère, sans se soucier le moins du monde des oreilles des spectateurs.

Le résultat est un film où on trouve du talent, quelques images réussies, mais une incohérence, une monotonie, un snobisme même, qui sont passablement insupportables. M. Grémillon (ou MM. Grémillon et Mathot) semble n‘avoir eu d’attention que pour deux ou trois éléments, deux ou trois thèmes sentimentaux ou cinégraphiques : il y a tellement insisté et si maladroitement qu’il gâte tout. Dès qu’il est pris par l’action, cela va mieux : la seconde moitié, schématique à l’excès, tient quand même debout. Mais ces masques, ces danses du début ! Néanmoins, tout compte fait, Daïnah la métisse est de ces films qu’on siffle avec le cochon de payant, mais sans en garder rancune à l’auteur : on espère même que la prochaine fois…

Pour Vous du 25 Août 1932

Pour Vous du 25 Août 1932

Daïnah est la femme d’un magnifique nègre, plus ou moins illusionniste, et très intellectuel : elle aime bien qu’on lui fasse la cour. Un soir de bal masqué, elle a du vague à l’âme et, après avoir dansé avec son âme de négresse, elle se laisse aller jusqu’entre les bras d’un blanc, un soutier. Elle a peur de lui, ensuite : et une autre nuit où il l’aborde… Un cri et le silence. Son impassible mari ne dénoncera pas le soutier, qu’il a démasqué : il se contentera de le tuer, à la loyale. C’est tout.

L’interprétation est bien confuse, peut-être par la faute du mauvais enregistrement : Mlle Laurence Clavius, qui incarne Daïnah, ne paraît pas bien photogénique et phonogénique ; elle manque probablement d’expérience. Vanel est bon, comme d’habitude, et Habib Benglia, toujours puissant, réussit, à deux ou trois reprises, à empoigner le spectateur.

Nino Frank


Critique de Daïnah la métisse par Nino Frank

paru dans L’Intransigeant du 26 Août 1932

L'Intransigeant du 26 Août 1932

L’Intransigeant du 26 Août 1932

Daïnah la métisse, film parlant français réalisé par M. Jean Grémillon.

Les sous-titres de ce-film ne citent point le nom du metteur en scène ; mais nous nous rappelons que Daïnah la tisse a été longtemps annoncée comme un film de Jean Grémillon. On nous dit que M. Léon Mathot se serait occupé du montage… En tout cas, ce film sans nom d’auteur sort dans des salles de quartier sans avoir été présenté à la presse : Pudeur ?

C’est un film qui eût pu être intéressant : on y trouve de belles images, et certains interprètes, par exemple Habib Benglia et Charles Vanel (Mlle Laurence Clavius, la métisse, manque un peu d’expérience), sont bons. Et pourtant, c’est une œuvre ratée, déséquilibrée, dont la première moitié est assez fatigante et qui — d’une façon générale — manque de vie. C’est dommage, parce que M. Jean Grémillon est un metteur en scène de talent, à qui on doit des œuvres d’une belle probité, comme Gardiens de phare ou la Petite Lise.

Daïnah la métisse, à bord d’un paquebot, coquette avec tout le monde et, une nuit d’énervement, se laisse tenter par un soutier blanc. Elle se reprend à temps, mais l’homme qu’elle a aguiché n’entend pas en rester là : une autre nuit, il l’aborde… Ils luttent. Elle tombe à la mer, disparaît. Et ici intervient son mari, un magnifique nègre intellectuel et impassible : il ne dénoncera pas le soutier, mais se vengera à la loyale…

n. f. 

Nous trouvons dans un numéro de Comoedia du 29 août 1932 cet entrefilet sur ce film mutilé par la Gaumont-Franco-Film-Aubert.

Comoedia du 29 août 1932

Comoedia du 29 août 1932

Daïnah la Métisse, un film de la production Gaumont-Franco-Film-Aubert, est aussi un film de Jean Grémillon, qui n’est plus de Jean Grémillon.

Car, quand on connaît les autres œuvres de Jean Grémillon, on peut affirmer, que si Dainah la Métisse était un film de Jean Grémillon, il serait tout autre qu’il est.
Ça se verrait, comme on dit.

Alors, de qui peut bien être ce film de Jean Grémillon qui n’est plus de Jean Grémillon.

Non Signé

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Voici les salles qui projetèrent le film à sa sortie le 19 août 1932 : Palais des fêtes (3°), Saint-Paul-Aubert (4°), Grand-Cinéma-Aubert (7°), Tivoli-Aubert (10°), Montrouge-Aubert-Palace (14°), Convention-Aubert (15°), Palais-Rochechouart-Aubert (18°), Marcadet Palace-Aubert (18°).

La Semaine à Paris du 19 août 1932

La Semaine à Paris du 19 août 1932

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Pour finir, nous avons trouvé ce court entretien avec Laurence Clavius, la vedette de Daïnah la métisse dans Le Journal des débats du 14 mai 1931.

Le Journal des débats du 14 mai 1931

Oui, nous dit Laurence Clavius, La Métisse que j’ai tourné pour Gaumont-Aubert, sous la direction de Jean Grémillon, était mon premier film. Et pour une premier film, je n’ai pas trop mal réussi, je crois !

Laurence Clavius, type curieusement exotique d’une rare finesse, rit de bon cœur à ce satisfecit personnel.

Le rôle de Dinah, mon rôle, m’a enchantée, et pourtant ce n’est pas sans crainte que j’acceptai l’offre de Jean Grémillon. J’avais un peu peur, car vous savez que l’action se passe sur un paquebot et, à la fin, Charles Vanel devait me jeter par dessus bord. Mais tout s’est bien passé et je suis encore en vie.

Laurence Clavius s’amuse au souvenir de la scène du passage de la « ligne ».

Les passagers pour fêter l’événement, avaient organisé un bal masqué. Selon le scénario, le visage couvert d’une sorte de masque de fer à claire-voie, je devais, sous d’effet du Champagne et de la chaleur tropicale, retrouver soudain les instincts de ma race et prise d’une sorte de folie, danser un charleston à perdre haleine. Mais je vous dévoile des secrets. Attendez la présentation du film pour connaître comment Dinah la métisse mourut tragiquement pour s’être montrée trop coquette.

E. D.

Source :
Pour Vous = Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

L’Intransigeant, Comoedia, La Semaine à Paris, Le Journal des Débats = gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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Pour en savoir plus :

Daïnah la métisse sur le blog Mon Cinéma à Moi.

« Piégée, sacrifiée : “Daïnah la métisse”, de Jean Grémillon » sur le blog Poto et Cabengo.

L’extrait phare de Daïnah la métisse.

 

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