L’Appel du Large (En Marge) de Jean Bertin (Cinémagazine 1929)


Cette semaine, nous allons nous intéresser à un film introuvable, L’Appel du Large (En Marge), existe-t-il seulement une copie visible quelque part ? réalisé par un metteur en scène dont nous ne savons quasiment rien : Jean Bertin.

Pourquoi ? simplement parce que nous sommes tombé par hasard sur un article de Cinémagazine de l’été 1929 relatant le tournage d’un film se situant à Marseille dont l’intrigue nous rappelait (toutes proportions gardées) certains mélos de Frank Borzage mais aussi Les Damnés de l’océan de Josef von Sternberg et pourquoi pas Marius de Marcel Pagnol ? De plus, les photographies reproduites dans plusieurs numéros de Cinémagazine nous ont donné envie d’en savoir plus.

D’autant plus, que le futur réalisateur Robert Vernay (également assistant réalisateur de Duvivier sur La Belle Équipe ! ) qui signe cet article de Cinémagazine, emploie le terme « Réalisme Poétique » et cela nous parait bien être la première fois qu’un critique emploie ce terme emblématique d’un cinéma français des années trente dans ce qu’il a fait de mieux.

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Le film fût tourné l’été 1929 à Marseille en décors naturels, également  aux Studios de la rue Francoeur ainsi que quelques extérieurs à Deauville. Le film faillit être présenter à la presse à la fin de l’année 1929 mais finalement ne le sera que le 11 mars 1930. En Marge sera rebaptisé L’Appel du Large et ne sortira que le 7 novembre 1930 en exclusivité au Carillon. Puis il disparaîtra complètement.

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Bien sûr quand on lit les critiques parus à l’époque, on se dit que L’Appel du Large ne valait pas plus. Néanmoins, nous serions curieux de découvrir ces plans en extérieurs de Marseille et ces intérieurs des bars des bas-fonds, il y a des chances pour que nous soyons surpris du résultat. Signalons que le chef opérateur était Maurice Guillemin. le film était produit par André Tinchant, qui était aussi le directeur de Cinémagazine !

Par contre lorsque le film sortira, le nom d’André Tinchant aura disparu et sera remplacé par Les Sélections Cinégraphiques Maurice Rouhier (qui avaient distribué Maupras de Jean Epstein en 1926)..

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En espérant que ce post aura éveillé votre curiosité, nous vous souhaitons une bonne lecture !

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Autour de « En Marge  » – Un soir chez « Titin », à Marseille

paru dans Cinémagazine du 23 août 1929

Cinémagazine du 23 août 1929

Cinémagazine du 23 août 1929

Prenant sans doute en pitié les malheureux cinéastes que leurs occupations retiennent à Paris loin des plages ensoleillées ou des montagnes réfrigérantes, Jean Bertin vient d’ouvrir, dans le studio de la rue Francœur, un bar dû à l’excellent décorateur Carré (Lucien. ndlr). Un bar tout ce qu’il y a de plus marseillais, un bar où semblent flotter des relents d’ail et la forte odeur saline de la mer sans doute proche, où le matelot croise le soutier sous le regard enjôleur de peu farouches jeunes femmes, le tout enveloppé, perdu dans une fumée épaisse, lourde, qu’un machiniste a d’ailleurs bien du mal à provoquer en précipitant des rouleaux de pellicule brûlée dans un seau d’eau.

Nous sommes revenus de Marseille il y a quelques jours, m’indique André Tinchant en m’invitant à une table où dans des petits verres, pour tout alcool, ne stagne qu’un peu de limonade tiède. Pendant trois semaines nous avons tourné sans arrêt dans les quartiers les plus chauds, mais aussi les plus pittoresques de la ville, nous en avons ramené, je crois, des images où le spectateur retrouvera cette atmosphère étrange, bizarre que dégagent tous les grands ports, cette sorte d’exotisme qu’apportent avec eux les navigateurs de toutes races et qui vous prend à la gorge en même temps que la senteur du poisson et du goudron. Le scénario est une histoire simple, directe, qui se joue seulement entre trois personnages interprétés par Rachel Devirys, Josyane et un artiste anglais : Walter May, qui sera une révélation en France. A Marseille également…

Cinémagazine du 23 août 1929

Cinémagazine du 23 août 1929

Mais coupant les confidences d’André Tinchant, un piano mécanique fait rageusement éclater une valse dans un mouvement précipité ; le « champ » s’éclaire, il nous faut gagner des régions moins dangereuses. Jean Bertin, en bras de chemise et verre bleu à l’œil, place ses artistes et, avec Guillemin, son opérateur, règle les éclairages. Tout est prêt, on va tourner.

Au comptoir, tenu avec maestria par Pierre Hot et Mancini, une dispute éclate entre un ouvrier et Walter May qui s’essaye, d’un poing élastique, à knock-outer son adversaire. Mais soucieux surtout du réalisme de la scène, Jean Bertin encourage.

Allez-y, Walter, tapez plus fort !

Et l’on recommence jusqu’à complète satisfaction du réalisateur qui n’est évidemment pas celle du figurant. Puis, dans le rythme catastrophique du découpage, la vie du bar et celle de ses habitués se recomposent, scandées par les accords métalliques, irritants, canailles du piano qui semble grincer de toutes les passions qui s’exaspèrent autour de lui.

A une table, une fille plaisante avec deux matelots. Rachel Devirys entraîne Walter May dont les nombreuses libations expliquent la démarche zig-zagante. Un borgne solitaire se fait des réussites. Un soutier, nu jusqu’à la ceinture, le corps noirci de poussière de charbon, joue aux cartes, impassible et mystérieux derrière son masque noir, pendant que son partenaire, méditatif, passe une main trop soignée sur une barbe de deux jours. Aux murs, des pancartes se balancent : Samedi, grand bal de nuit, ou : Etant donné le prix de la verrerie, on paye la casse ! Les deux poings sur les hanches, les cheveux éblouissants de peignes endiamantés, une femme traverse le champ. Un poivrot à l’humeur gaie exécute un pas de gigue. Un peu à toutes les tables on boit, on chante, on se dispute. Dans un coin, gravement, une fille apprend à lire à un gosse de quatre ans.

Cinémagazine du 23 août 1929

Cinémagazine du 23 août 1929

Réalisme poétique où se synthétise le drame multiple de tous les soirs et qu’aurait aimé Louis Delluc et qui enchanterait Eugène Montfort.

Cinémagazine du 23 août 1929

Cinémagazine du 23 août 1929

Un nez spirituel, deux yeux rieurs, une chevelure éblouissante, Josyane me raconte des histoires évidemment marseillaises, en attendant qu’on l’appelle sous les projecteurs. Au contraire de sa sœur qu’a si bien typée Rachel Devirys, elle incarne une petite ouvrière, une modiste dont le charme a fait naître dans le cœur du marin blasé une petite fleur bleue, hélas ! bientôt fanée. Sa blondeur et sa frêle joliesse font un contraste émouvant avec la solide carrure de Walter May, amoureux infidèle et volage dont la trahison conduira la malheureuse dans les eaux noires du port.

Tous les figurants d’ailleurs, par un louable souci d’exactitude, et bien que En marge ne soit pas un film sonore, ont pris « l’assent », le fameux « assent ».

Mais, sans doute fatigué de cette faconde provençale qui s’élève de tous les coins du studio et aussi de l’ersatz d’alcool que depuis le matin on verse dans les verres, Jean Bertin très simplement nous mène derrière le décor.
Venez donc prendre une coupe de Champagne.

Cinémagazine du 23 août 1929

Cinémagazine du 23 août 1929

Si l’on y gagne en qualité, on perd en pittoresque. Nous ne sommes plus chez « Titin », mais chez l’hôte le plus charmant qui soit et devant sa cordialité on se console rapidement de perdre cette atmosphère qui vous entraînait loin du Paris policé.

La perdre ? non, puisque bientôt sur l’écran, ces images, ordonnées, orchestrées se remettront à vivre leur vie d’un instant, comme celle d’ailleurs que Jean Bertin est parti enregistrer à Deauville où la troupe est allée tourner les derniers extérieurs du film.

Robert Vernay

Cinémagazine du 23 août 1929

Cinémagazine du 23 août 1929


Un interprète de « En Marge  » – Walter May

paru dans Cinémagazine du 30 août 1929

Cinémagazine du 30 août 1929

Cinémagazine du 30 août 1929

Il est de part le cinéma des princes russes, mais il en est d’autres authentiques qui connurent une jeunesse brillante et  qui, par une réserve sympathique et pleine de fierté, ne veulent pas faire commerce d’un passé qui n’appartient qu’à eux. Walter May, ex-officier de la marine impériale, est de ces derniers.

Réfugié en France, puis en Angleterre, c’est dans ce pays que Walter May devait prendre contact avec le cinéma, mais c’est chez nous qu’il revint pour trouver son premier rôle important dans En marge, que réalise Jean Bertin.

Cinémagazine du 30 août 1929

Cinémagazine du 30 août 1929

Grand, élégant, distingué, il offre la silhouette du jeune premier sportif en y apportant le charme d’un sourire tantôt presque puéril, tantôt ironique. Et dans la presque intimité d’une salle de montage, j’ai retrouvé Walter May, le torse nerveux moulé dans un tricot de marin, accoudé à un bar, souriant à Josyane, descendant d’un bateau, entraîné par Rachel Devirys, affalé sur un banc, portant même l’habit, car dans En marge le personnage qu’il incarne possède deux aspects très différents, buvant, chantant, fumant, passant d’une expression tendre à un masque volontaire, visage qui semble ne jamais se livrer tout entier, attrait de l’impénétrable qui séduit la sensibilité de chacun, et qui déjà chez nous assura à d’autres Slaves célèbres un succès et une carrière brillante que nous souhaitons à Walter May.

R. V

Cinémagazine du 30 août 1929

Cinémagazine du 30 août 1929


Nous avons trouvé un autre entretien avec Jean Bertin paru dans Comoedia du 10 août 1929 sous la plume de Jean-Paul Coutisson.

Comoedia du 10 août 1929

Comoedia du 10 août 1929

 Entre deux prises de vues – Marseille-Montmartre

A la vérité, je me serais cru beaucoup plus à Marseille qu’à Paris.
Tout le monde avait « l’assent » et quel « assent » !
C’était charmant, d’ailleurs cette petite réception dans les décors d’un bar marseillais. Mais ceci mérite quelques détails ou pour le moins des explications.

Jean Bertin, qui tourne aux studios de la rue Francœur les intérieurs de son nouveau film En marge, avait invité ses amis de la presse à venir boire une coupe de Champagne. Il avait même ajouté qu’il serait servi par Rachel Devyris et la blonde Josyane qui, en cette circonstance, feraient les honneurs du décor. Cela était amplement suffisant pour nous décider à l’ascension de la butte.

Nous rentrons de Marseille, me dit Jean Bertin, où nous avons tourné trois semaines durant les extérieurs de notre film. Temps superbe et séjour follement gai. Nous tournions souvent dans un quartier du port et ce ne sont pas les péripéties qui nous ont manqué. Vous voyez, nous avons même gardé « l’assent ».
« Mes principaux personnages ? Rachel Devyris et Josyane que vous connaissez, et Walter May que voici. »

Et je me trouve devant un grand garçon brun portant le costume des gens de mer avec une belle désinvolture.
Il est russe, m’explique Jean Bertin, mais a beaucoup vécu en Angleterre, c’est un excellent artiste, au jeu sobre et qui porte. Dans mon film, Rachel Devyris joue un rôle de fille, voyez-la d’ailleurs, elle a tout le physique de l’emploi, avec son accroche-cœur sur la tempe. Quant à Josyaneelle est d’abord une petite fille très pure, mais c’est éphémère car elle devient par la suite fille-mère. Il faut la voir entraîner Walter May dans sa chambre. Tout un poème ! Venez voir « sa » chambre.
C’est une petite pièce très simple, la chambre classique si j’ose dire, et qui fait penser au décor de Maya.

Une détonation, puis deux. C’est le champagne que l’on débouche. Rachel Devyris et Josyane font les honneurs de leur bistro, mais je gage que là-bas, à Marseille même, ce n’est pas tout à fait cela qu’on boit sous les quinquets jaunâtres, dans l’épaisse atmosphère bleuie de fumée. Tout le monde lève son verre et boit aux interprètes d’abord, puis au succès du film ensuite.
Magnésium. La scène est fixée pour la postérité, puis des crachements de sunlights et un grand cri : on tourne !

J.-P. Coutisson

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Dans Comoedia, le 8 septembre 1929, nous trouvons cet entrefilet prometteur à l’occasion de la fin du montage de L’Appel du Large (En Marge).

Comoedia du 8 septembre 1930

Comoedia du 8 septembre 1929

En marge de « En marge »

Jean Bertin termine actuellement le montage de son dernier film, En Marge, qu’interpréteront Rachel Devirys, Walter May et Josyane.

« Ce film, nous confie Jean Bertin, sera un cocktail, savoureux je l’espère, de ce que la vie offre de brutal et de doux à la fois, d’espoirs et de déceptions, d’amour et aussi de haineL’atmosphère elle aussi est des plus variées. A de fumeux cabarets succèdent de calmes et reposantes vues de l’Océan ; il y a un crime, certes, mais quelles délicieuses scènes d’amour aussi entre Walter May et Josyane

« Les personnages eux-mêmes se révéleront sous des aspects différents, puisque Rachel Devirys sera tour à tour une grande sœur tendre et une fille farouche et criminelle, et que Walter May nous apparaîtra successivement sous le frac impeccable du clubman et sous le maillot du pêcheur. »

Ces quelques détails suffisent à nous rendre impatients de voir la dernière œuvre de Jean Bertin, un jeune qui, aux heureuses audaces de ceux de sa génération, allie une grande expérience acquise par un rude labeur tant en France qu’en Amérique.

Non Signé

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Puis, une semaine plus tard, celui-ci annonçant la fin du montage et louant la qualité de la mise en scène de Jean Bertin.

 

Comoedia du 14 septembre 1929

Comoedia du 14 septembre 1929

Le montage de En Marge qu’interprètent Rachel Devirys, Walter May et Josyane est maintenant terminé.

Les quelques privilégiés qui ont pu voir en projection certains passages de cette bande sont unanimes à louer la qualité de la mise en scène de Jean Bertin, la lumineuse photographie de Guillemin et le jeu parfait des trois interprètes principaux. Félicitons-les tous et réjouissons-nous puisque c’est un très bon film français qu’il nous sera permis d’applaudir dès le début de la saison, et que les films français s’annoncent hélas! rares… rares.

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Nous trouvons d’autres photographies reproduites dans Cinémagazine dans les numéros qui ont suivi :

Cinémagazine du 06 septembre 1929

Cinémagazine du 06 septembre 1929

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Cinémagazine du 06 septembre 1929

Cinémagazine du 06 septembre 1929

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Cinémagazine du 20 septembre 1929

Cinémagazine du 20 septembre 1929

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Cinémagazine du 4 octobre 1929

Cinémagazine du 4 octobre 1929

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Cinémagazine du 22 novembre 1929

Cinémagazine du 22 novembre 1929


 

Finalement, il faudra attendre le 11 mars 1930 pour que le film soit présenté à la presse. Sans doute, l’essor du parlant à l’automne 1929 à Paris lui a-t-il coupé l’herbe sous le pied… Voici ce qu’en dit la revue corporative Hebdo-Film (dans laquelle écrivait Marcel Carné) dans son édition du 15 mars 1930.

Hebdo-Film du 15 mars 1930

Hebdo-Film du 15 mars 1930

EN MARGE. Drame réalisé par Jean Bertin et joué par Rachel Devirys, Walter May et Josyane.

En Marge est un film d’un intérêt moyen, qui, a pour principal mérite de se dérouler à Marseille, qui est une des villes les plus photogéniques qui soient. Le scénario, sans grande consistance, peut être résumé en quelques mots:

Un jeune homme vient de perdre, dans un quelconque casino de la Côte d’Azur, toute sa fortune au jeu, Décidé à refaire sa vie, il choisit le métier de marin. Sur le port de Marseille, il fait la connaissance d’une petite ouvrière sage qu’il séduit et qu’il abandonne peu après. Désespérée, la jeune femme, qui est sur le point d’être mère, se donne la mort.

Un soir, le triste héros de cette histoire vient chercher dans un cabaret l’oubli de sa vie passée. Là, il attire l’attention d’une fille à matelots, qui est justement la soeur de la morte. Pris de boisson, le jeune homme fait certaines confidences qui apprennent à sa compagne qu’il est responsable du suicide de celle qui représentait pour elle la seule « chose pure de sa vie ». Elle ne songe plus qu’à se venger : elle enivre le séducteur, l’emmène dans sa chambre, le poignarde et… nous retrouvons notre joueur, affalé sur un banc devant le casino. Il est mort pour de bon, tué par l’émotion au moment même où il était poignardé en rêve, car toute cette histoire n’était qu’un mauvais rêve qui avait pris naissance dans son cerveau torturé de joueur.

Cette fin à laquelle on ne s’attend pas apporte une note originale à un ensemble assez terne. On trouve cependant de bonnes photographies du port de Marseille et des vieux quartiers, mais cela ne suffit pas pour donner de l’intérêt à une production qui manque surtout de caractère.

Je tiens à signaler cependant la belle interprétation de Rachel Devirys qui atteint au pathétique avec les moyens les plus simples. Walter May possède un visage agréable mais manque encore d’expérience ; Josyane, qui est bien mal partagée, puisqu’elle meurt presque au début, est jolie. La simplicité du sujet est sympathique, mais l’ensemble de la réalisation ne se recommande, hélas ! par aucune qualité particulière.

Assez bien.

Raymond Villette


Dans la foulée paraît cette critique de Lucien Wahl dans Pour Vous du 20 mars 1930.

Pour Vous du 20 mars 1930

Pour Vous du 20 mars 1930

L’appel du large (FILM FRANÇAIS)

Voici l’illustration, correctement ordonnée, d’une anecdote assez curieuse, due à M. Jean Bertin, qui semble avoir négligé un élément très important : la cadence, qui aide à souligner une atmosphère.

Les rues du vieux Marseille, c’est bien. Le port aussi. Il manque aux intérieurs du cabaret des nuances, des notations à peine estompées ; elles eussent relevé un film qui, relativement bref, traîne néanmoins. On aurait aimé aussi, au début, une preuve, plus claire que des mots, de l’amitié dévouée et forte que la fille à matelots Cora voue à sa jeune sœur Lily, ouvrière, qu’elle veut voir suivre un chemin régulier.
Et puis ce commencement, malgré l’interprétation que j’aurai à louer tout à l’heure, paraît une sorte de mélo populaire alors que la suite dément ce genre. On dira : « Tant mieux, vous profiterez de la surprise. » Nous ne demandons qu’à nous étonner, mais de certaines façons.

Donc, il y a ces deux femmes. Mais auparavant, nous avons vu un fêtard, jeune, ruiné par le jeu, qui échoue — en habit — sur un banc où il s’endort. Il revient en pêcheur, engagé sur un bateau où il passe pour un aristocrate. Or, il a séduit Lily, la petite ouvrière qui, après s’être vue congédiée par ce garçon quand elle lui eût déclaré sa certitude de prochaine maternité, se noie.

Cora continue son métier dit de joie et, un jour, chez un marchand de boissons, se trouve en compagnie de l’homme de tout à l’heure qui porte un bracelet dont il dit : « C’est une amie qui me l’a donné. Elle a voulu me faire croire qu’elle allait avoir un enfant de moi. Je l’ai envoyée au bain. » Ou quelque chose d’approchant. Cora se dit : « Bon ! c’est à cause de lui que le bain a été meurtrier, j’emmène ce garçon chez moi. » Il est saoul, elle lui dit son fait, elle le tue.

Du début, qui a l’air drame vieux jeu, nous arrivons à une aventure d’un naturalisme à l’Oscar Méténier. Mais là, l’ingéniosité de M. Jean Bertin paraît, car l’homme, le héros, se trouve toujours en habit, sur son banc. Il a donc rêvé… mais — et l’ingéniosité n’est que là — il est mort d’avoir rêvé qu’on le tuait !

Ce dénouement surgit, mais ne saisit pas. Il est bien inventé, mais mal amené, et le style général du film se révèle ainsi très inférieur au sujet. On est déçu, après n’avoir été intéressé que dans la seconde moitié — et encore, de temps à autre.

Mlle Rachel Devirys joue avec un naturel parfait le rôle de Cora, elle donne, elle, les nuances dont manque le drame même.
Mlle Josyane, jolie, a de la justesse. M. Walter May est suffisant.

— W.

Pour Vous du 20 mars 1930

Pour Vous du 20 mars 1930

Le film eut les honneurs d’une belle chronique dans Comoedia du 12 mars 1930, signé à nouveau Jean-Paul Coutisson :

Comoedia du 12 mars 1930

Comoedia du 12 mars 1930

LES PRÉSENTATIONS – L’appel du large

Sortant d’un casino, complètement décavé le jeune homme s’assit sur un banc et rêva. Ce rêve devait se terminer fort mal ainsi que nous le verrons dans la suite.

Il rêva que, las de la vie stupide qu’il menait depuis trop longtemps déjà et de plus étant sans le sou, il rembarquait à bord d’un bateau de pêche dans le double but de se régénérer et de vivre.

Un jour qu’il flânait devant sa barque à quai, une jeune fille blonde, charmante et rieuse vint à passer. Lui la regarda intéressé puis se mit à la suivre. La gosse amusée se laissa reconduire par ce grand gars au sourire clair et dont les yeux savaient la regarder. Bientôt il devint son amant et ils connurent des jours, des semaines sans doute de bonheur. Lui savait l’aimer, la prendre dans ses bras, la serrer contre lui et la petite croyait que cela durerait toujours.
Il s’en était détaché peu à peu cependant et un beau jour la gosse apprit qu’il s’était embarqué pour trois mois.

Maintenant elle n’avait plus qu’une maigre consolation en allant voir sa soeur, fille à matelots des bas quartiers du port, mais qui se gardait bien de lui révéler sa véritable profession. Une brave fille du reste qui possédait un cœur d’or et qui avait reporté sur sa jeune sœur toute sa tendresse et son amour dans ce que le mot a de plus pur. Pour rien au monde elle n’aurait voulu qu’il lui arrivât un malheur et pourtant cela était bien près de se produire.

Lui revint au bout de trois mois passés au large. La petite, chaque jour, guettait l’entrée et la sortie des bateaux ; enfin elle aperçut le sien et courut au port. Elle le supplia de l’aimer encore, d’autant plus lui avoua-t-elle qu’elle sera mère. Mais lui, brutal, la repoussa et s’en fut. L’eau était là toute proche. La pauvre enfant n’eut pas le courage de vivre et se laissa tomber à l’eau.

Sa sœur en eut un profond chagrin, mais elle avait été obligée de reprendre son « travail ». Or, un soir, dans un bouge, elle rencontra celui qui avait pour ainsi dire tué sa sœur, cette petite fille qui était la seule chose pure de son existence infâme.

C’est tout à fait par hasard — grâce à un bracelet que portait la petite et qu’elle retrouva au poignet du marin — qu’elle apprit le drame. A moitié ivre, il lui raconta ses amours et pourquoi il avait « plaqué » la jeune fille qui prétendait être enceinte de lui. Assoiffée de vengeance, la fille emmena l’homme chez elle et l’ayant attaché sur un fauteuil par plaisanterie le tua froidement d’un coup de couteau.
A l’aube, un homme qui n’avait pu réveiller le jeune homme assis sur le banc allait chercher un médecin qui constata la mort par suite de rupture de l’anévrisme.

Rêve posthume, pourrait-on dire. Peu importe d’ailleurs, car ce drame que nul n’aurait jamais pu connaître est bien conçu, parfaitement réalisé, donc intéressant. Il y a des photographies et des paysages tout à fait remarquables en plus d’une action qui ne se ralentit pas. Il faut savoir gré à Jean Bertin d’avoir fait court avec un sujet qui lui aurait permis d’être long. Ainsi son oeuvre y gagne, concise et ramassée, sans discontinuité aucune.

Rachel Devirys et Josyane sont toutes deux parfaites dans leurs rôles respectifs de Cora et Lily, si dissemblables et d’une opposition nettement marquées.

Quant à Walter May, il est à souhaiter que ce jeune artiste trouve encore plusieurs rôles qui le mettent aussi bien en valeur afin qu’il donne toute la mesure de son talent quiest certain.

Jean-Paul Coutisson

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Comoedia du 2 septembre 1930

Comoedia du 2 septembre 1930

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Finalement, il faudra attendre le… 7 novembre 1930 pour que L’Appel du Large (le nouveau titre de En Marge) sorte en exclusivité (ou plutôt en catimini !) au Carillon, une salle de quartier, située au 30 boulevard Bonne-Nouvelle, juste à côté du Théâtre du Gymnase.

La Semaine à Paris du 7 novembre 1930

La Semaine à Paris du 7 novembre 1930

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La Semaine à Paris du 7 novembre 1930

La Semaine à Paris du 7 novembre 1930

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Comoedia du 7 novembre 1930

Comoedia du 7 novembre 1930

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Finalement, nous retrouverons Jean Bertin en 1932 lorsqu’il réalise La Femme de mes rêves pour Les Films Osso. Ce qui lui vaut cet entrefiler dans Comoedia du 12 février 1932 qui nous éclaircit un peu plus sur qui était Jean Bertin :

Comoedia du 12 février 1932

Comoedia du 12 février 1932

UN JEUNE METTEUR EN SCENE, JEAN BERTIN,
le réalisateur de « La Femme de mes Rêves »

Jean Bertin vient d’affirmer ses qualités de technique très sûre, d’originalité et de verve dans son nouveau film Osso, La Femme de mes rêves qui passe actuellement au Théâtre Marigny. L’excellent scénario que Pierre-Gilles Veber avait tiré de la pièce de Paul Franck, lui a été une occasion nouvelle de tenir les promesses de ses premiers films…

Etudiant en droit, puis en médecine, aspirant de marine, Jean Bertin part, son service militaire terminé, en Amérique, car le cinéma l’attire. Il est à Hollywood l’assistant de Maurice Tourneur, puis devient celui de Clarence Brown, avant de devenir lui-même chef de production. Il rentre en France au moment du cinéma parlant, réalise coup sur coup La Menace, Vocation, L’Appel du Large et, tout récemment encore, pour les films Osso qui l’engagent en exclusivité, l’amusant Costaud des P.T.T., en collaboration avec Rudolph Maté.

Jean Bertin prépare actuellement une nouvelle comédie filmée.


Source :
Cinémagazine Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Comoedia, Hebdo-Film gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Pour les plus curieux d’entre vous vous pouvez trouver à la Cinémathèque française, le Fonds Jean Bertin qui est « constitué d’archives scénaristiques (traitements, découpages techniques), d’archives de tournage (plans de travail) ainsi que de quelques archives de production et de distribution. Ce fonds comprend également des écrits sur le cinéma, des écrits littéraires et des écrits personnels. » Liste complète ici.

 

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