Marcel Dalio par Jean-Charles Tacchella (L’Ecran Français 1951)


Il y a quelques semaines nous avions partagé un article du cinéaste (et) critique Jean-Charles Tacchella à propos de Suzy Delair paru dans l’Ecran Français en 1948 (à lire ici). Comme il a été un grand contributeur de cette revue indispensable de l’après-guerre en France, nous avons décidé de publier plus ou moins régulièrement ses articles écrit il y a donc plus de 70 ans. Signalons qu’il vient de sortir ses mémoires aux Editions Séguier.

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Cette fois-ci nous nous intéressons à un autre second rôle du cinéma français qui eut les honneurs d’une belle carrière à l’international : Marcel Dalio ou plus simplement Dalio né Marcel Blauschild.

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On dit Dalio et c’est tout un pan du grand cinéma français des années trente qui revient à notre mémoire :  Pépé le Moko de Julien Duvivier en 1935 son premier grand rôle, suivront l’inoubliable Rosenthal qui chante « Il était un petit navire » et jamais cette comptine n’a été aussi tragique que dans  La Grande Illusion en 1937 sous la direction de Jean Renoir. Renoir qui lui offrira un admirable rôle dans La Règle du jeu en 1939. Mais il ne faudrait pas oublier La Maison du Maltais de Pierre Chenal (1938).

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Fuyant la France et ses lois anti-juives, on le retrouve à Hollywood pendant la guerre où il eut la chance de tourner dans le mythique Casablanca de Michael Curtiz, avec sa seconde épouse Madeleine Lebeau.

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Il est l’un des rares acteurs français à avoir joué ainsi sous des prestigieux réalisateurs américains, citons-les : Joseph von SternbergHenry KingHoward HawksBilly Wilder, etc.

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A l’époque de cet article, Dalio, qui partagera sa carrière entre les Etats-Unis et la France, vient de tourner Dédée d’Anvers d’Yves Allégret et Les Amants de Vérone d’André Cayatte.

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Signalons pour la petite histoire que nous apprenons, dans cet article, qu’il s’est marié en 1945 avec la comédienne Agnès Laury ce que la fiche Wikipédia ne précise pas.

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Pour finir nous ne pouvons que vous recommander la lecture de son autobiographie : Mes Années Folles publié en 1976 chez Jean-Claude Lattès.

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Bonne lecture !

 

Marcel Dalio par Jean-Charles Tacchella

paru dans L’Ecran Français du 20 février 1950

L'Ecran Français du 20 février 1950

L’Ecran Français du 20 février 1950

« Je gagne sur ma vie sur une erreur » m’a dit Dalio qui trouva son pseudonyme grâce à « La Veuve Joyeuse » et débuta comme « Lon Chaney burlesque » en mangeant des rideaux de théâtre.

Est-il un comédien en France aussi « catalogué » que Dalio ?
Dès qu’un producteur pense à un vilain, il téléphone à Dalio… Et dès que Dalio apparaît sur l’écran, le public a compris : pas besoin de dialogue pour le dire, il s’agit d’un mouchard… A qui la faute ? A qui doit-on reprocher cette spécialisation excessive ? Le talent de Dalio est, au contraire, tellement divers, tellement complet qu’il ne peut être mis en cause. « Je gagne ma vie sur une erreur, m’a dit Dalio. Le personnage qu’on me fait jouer, je ne le connais pas ».

Curieuse carrière que celle de Dalio qui joue depuis son plus jeune age. Et qui fut connu longtemps en tant qu’acteur comique avant de venir au cinéma et d’y trouver un emploi qui devait, hélas ! être définitif… Lorsqu’il avait vingt ans, Dalio se servait du maquillage pour faire « passer » son visage. Aujourd’hui, ce visage le condamne à se répéter…

 

L'Ecran Français du 20 février 1950

L’Ecran Français du 20 février 1950

Originaire de Paris, rue de la Bûcherie, dans le 5e, Dalio commença le Conservatoire en 1917, mais il fut appelé sous les drapeaux… A sa démobilisation, il rencontra un camarade acteur, Robert Arnoux, qui ne pouvait pas jouer une revue : Le Cochon qui sommeille, au Moulin-Bleu, rue de Douai ; Arnoux fit avoir le rôle à Dalio. Puis, Dalio auditionna dans Les Précieuses ridicules, à La Pie-qui-chante, où il est engagé, Roger Ferrol le remarqua et le fit venir à Bataclan. C’était le début d’une carrière qui devait le mener sur les principales scènes des théâtres de chansonniers.

Dalio jouait tout dans les revues : depuis la bonne d’enfant jusqu’au vénérable aïeul, Branquignol avant la date, il tirait son comique d’excès en rapport avec le maquillage. Dans les théâtres où il passait, on venait voir « le fou » : l’homme qui se tordait les pieds, mangeait les décors, tombait sur la tête. « Je jouais avec une sincérité effrayante, dit Dalio. Il n’aurait pas fallu me donner une hache sur scène. J’aurais été capable de tuer quelqu’un ! ».

Il était un jeune homme (âgé de quelques années de moins que Dalio), qui venait toujours avec sa maman voir les spectacles où passait Dalio. Le jeune homme voulait connaître « ce vieux monsieur » qui se faisait six têtes dans la soirée. Un jour, il se présenta à Dalio et lui montra des caricatures prises par lui pendant le spectacle : c’était Pierre Brasseur. Et une grande amitié venait de naître.

Le Lon Chaney burlesque qu’était Dalio ne semblait pas attiré par le cinéma.

Certes, il a fait de la figuration aux mauvais jours de sa jeunesse. Mais il ne se sentait pas mûr pour le nouveau moyen d’expression. Il était trop excessif. La Paramount française voulut lui faire faire un sketch aux débuts du parlant, mais Dalio ne chercha pas à s’intéresser à l’affaire.

En 1932, Les Tricheurs, pièce de Steve Passeur, qu’il créa à l’Atelier et où il jouait plusieurs personnages, lui valut d’être définitivement « catalogué ». Et plus tard, si des metteurs en scène ou des scénaristes proposaient Dalio comme interprète, on leur répondait invariablement : « Ah, non ! surtout pas de Dalio ! Il en ferait trop ! » Pourtant, Henri Jeanson le fit engager pour Cargaison blanche, mais en agissant par ruse vis-à-vis du producteur, auquel il ne donna que le vrai nom de Dalio. Dans sa jeunesse, Dalio accompagnait parfois un choriste ami de ses parents dans les coulisses; il jouait La Veuve joyeuse, et le nom de Danilo avait impressionné l’enfant ; c’est ainsi que Dalio trouva son pseudonyme: en « condensant » Danilo.

L'Ecran Français du 20 février 1950

L’Ecran Français du 20 février 1950

Après Cargaison blanche de Siodmak, Dalio fut choisi par Jean Renoir pour être l’un des principaux interprètes de La Grande Illusion. Désormais les films se succédèrent à une heureuse cadence : Les Pirates du rail de Christian Jaque ; Pépé le Moko de Julien Duvivier ; Sarati le terrible ; Les Perles de couronne de Sacha Guitry ; Baiser de feu d’Augusto Genina ; La Maison du Maltais de Pierre Chenal (avec Jany Holt qui était à l’époque la femme de Dalio) ; Capitaine Molenard de Robert Siodmak ; L’Esclave Blanche de G.W. Pabst ; Conflit de Léonide Moguy ; Entrée des artistes de Marc Àllégret ; La Tradition de minuit de Roger Richebé ; Chéri-Bibi ; La Règle du jeu de Jean Renoir ; Tempête de Bernard Deschamps ; Le Bois sacré.

En 1940, après l’armistice, Dalio s’embarque au Portugal à destination du nouveau monde. Là, il fit un peu de théâtre au Canada avant de se rendre à Hollywood. Dalio ne parlait pas anglais, et ce fut un dur apprentissage que d’apprendre une langue afin de pouvoir dire quelques mots et décrocher des rôles. Sa première panne, il la trouva dans un film de Sternberg, Shanghaï Gesture, où il incarnait un croupier français. Non seulement Dalio était heureux de tourner, mais encore était-il fier de débuter dans un film de l’auteur de L’Ange bleu. On peut dire que Sternberg causa une certaine impression à Dalio : il dirigeait toutes les scènes allongé sur un lit ambulant, Dalio prit cela pour une habitude ou un snobisme… jusqu’au jour où il sut que Sternberg souffrait des reins.

 

L'Ecran Français du 20 février 1950

L’Ecran Français du 20 février 1950

Outre Sternberg, le metteur en scène américain qui lui causa la plus grande impression fut Howard Hawks, l’auteur de Scarface, avec qui il tourna To have and have not (Le Port de l’angoisse). Sur le plateau de ce film, il était toujours un petit bonhomme timide qui fumait tranquillement sa pipe, un petit bonhomme que les ouvriers bousculaient et dont tous se désintéressaient. Dalio pensait que c’était un « mouchard de la maison » qu’il était là pour surveiller quelqu’un. Un jour ce petit bonhomme vint demander à Dalio si dans un dialogue sur la France on pouvait mettre telle ou telle réplique. Il se présenta. C’était William Faulkner, l’un des plus illustres romanciers contemporains, et qui travaillait pour un salaire fort minime en tant que co-scénariste.

Parmi les films tournés en Amérique par Dalio, citons : The night is ending, Wilson, The Song of Bernadette (Le Chant de Bernadette), A Bell for Adano, Secret Mission, The Pied Piper, Casablanca, etc.

L'Ecran Français du 20 février 1950

L’Ecran Français du 20 février 1950

Dès 1945, Dalio était de retour en France. Et depuis lors il a tourné dans Bataillons du ciel ; Son dernier rôle ; Petrus de Marc Allégret ; Temptation Harbour (Le Port de la tentation) film anglais ; Les Maudits de René Clément ; Dédée d’Anvers d’Yves Allégret ; Sombre dimanche ; Les Amants de Vérone d’André Cayatte ; Hans le marin ; Le Portrait d’un assassin ; Black Jack de Julien Duvivier. Dalio a pour projets de reprendre Les Tricheurs au Théâtre de l’Œuvre. La dernière pièce créée par Dalio à Paris date de 1936 ; il s’agit du Corsaire de Marcel Achard et de tourner dans le second film que mettra en scène Henri Jeanson.

Dalio va une ou deux fois par semaine au cinéma : « Je suis toujours épaté par la lanterne magique ». Les films qui l’impressionnèrent le plus furent : Caligari, L’Ange bleu et Le Cirque (le film de Chaplin qu’il préfère). Dalio va voir tous les films de Cary Grant : « C’est un phénomène. Il est toujours un grand comédien ». De tous les metteurs en scène avec qui tourna Dalio, c’est encore à Jean Renoir que va sa plus grande admiration. Dalio tourna deux films avec Renoir : « C’était extraordinaire… Il se servait de nos défauts pour nous faire jouer ».

« Duvivier, dit Dalio, donne une impression de sécurité. Il sait mieux que personne placer les gens dans le décor ». Yves Allégret est pour Dalio « Le metteur en scène de l’avenir ». Dalio aimerait tourner avec Marcel Carné.

Dalio est marié depuis 1945 à une jeune comédienne, Agnès Laury, Agnès Laury, qui étudie l’art dramatique avec Gabrielle Fontan, interpréta une revue aux Capucines ; on la remarqua dans Scandale aux Champs-Elysées ; elle vient de trouver un rôle plus important dans Mademoiselle de la Ferté. Dalio vit dans un appartement moderne en bordure de la Seine, dans le quartier de Passy. Dalio va parfois au cirque « Mais je n’y ris que très rarement. Le comique de cinéma a tout déforméDalio parle anglais et un peu l’allemand (il dût prendre trois mois de cours d’allemand avant La Grande Illusion). Il s’intéresse à la grande musique ( « Mon goût musical s’est formé en vieillissant ») et particulièrement à Debussy. En littérature, il aime Kafka, mais se passionne surtout pour les classiques : Beaumarchais d’abord puis, par ordre, de préférence : Marivaux, Racine et Molière.

Dalio, qui fut souvent employé par quelques-uns des plus grands metteurs en scène contemporains, est trop oublié par les journalistes, à mon sens.

Les héros et les héroïnes des films ont toujours droit a des pages entières… Et tous les rédacteurs en chef du monde, préfèrent passer la vamp en photo que le vilain.

Voilà pourquoi, en raison de quelques routines vieilles comme le monde, on ne parle pas assez de Dalio dans les journaux.

Et c’est un tort.

J.-C. T. (Jean-Charles Tacchella)

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

Pour en savoir plus :

La notice biographique de Dalio sur le site de l’Encinémathèque.

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La scène du « petit navire » dans La Grande Illusion avec Jean Gabin.

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Avec Julien Carette dans La Règle du Jeu « Y’a Schumacher qui m’court après »…

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« Les jeux sont faits » dans Casablanca de Michael Curtiz avec Humphrey Bogart.

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Marcel Dalio en 1983 dans Cinéma, Cinémas, à l’époque où la télévision savait encore parler du vrai cinéma.

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Un diaporama hommage à Dalio.

 

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