La Terre qui meurt de Jean Vallée (1936)


Nous avions déjà évoqué la somme fantastique sur le cinéma français (plus de 3h !) de Bertrand Tavernier,Voyages à travers le cinéma français (ici notamment), édité en DVD en 2017. Il l’a poursuivi depuis pour la télévision avec plus de 7 h ! et huit épisodes dans lesquels il peut évoquer (notamment) des cinéastes oubliés ou méconnus (cf ) dont celui qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui : Jean Vallée (dans l’épisode rediffusé samedi dernier sur Ciné + Classic).

Jean Vallée est l’auteur des deux premiers films couleurs français : Jeune fille à marier (1935) et La Terre qui meurt en 1936.

*

Jeune fille à marier sortira sans faire de bruit, semble-t-il, le 5 juillet 1935. Dans la foulée, Jean Vallée tournera La Terre qui meurt, avec le même procédé, et cette fois-ci l’écho médiatique sera assez conséquent comme vous le verrez avec les articles que nous avons retrouvé en fouillant dans les méandres de Gallica.

*

Vous allez pouvoir lire les articles parus dans les quotidiens et revues suivantes : L’Intransigeant, Comoedia, L’Action FrançaiseSept, Le Matin, Le Petit Parisien, Pour Vous.

*

Jean Vallée utilisera un procédé qui fit long feu, le procédé Francita, dont le principe consistait à filmer plusieurs images à l’aide de filtres, bleu, rouge, vert pour les superposer ensuite et reconstituer une image unique sur l’écran. Ce procédé ne sera utiliser que pour ces deux films de Jean Vallée.

D. R.

D. R.

*

Mis à jour le 6 février 2018 = Lucien Logette de la revue Jeune Cinéma nous prévient que La Terre qui meurt sera projeté (dans une version restaurée) le 9 mars prochain à la Cinémathèque française dans le cadre de la 6° édition du Festival Toute la mémoire du monde. Plus de renseignements ici.

*

Bonne lecture !

 

 La Terre qui meurt, film en couleurs

paru dans L’Intransigeant du 5 octobre 1935

L'Intransigeant du 5 octobre 1935

L’Intransigeant du 5 octobre 1935

Jean Vallée va commencer à tourner La Terre qui meurt, de M. René Bazin, d’après un scénario de M. Charles Spaak. Ses principaux interprètes seront : MM. Larquey, Paul Azaïs, SinoëlAlexandre Rignault, Jean Cyrano, — sans Gardoni ! — Robert Arnoux, Lucien Gallas, Mmes Simone BourdayLine Noro, Germaine Sablon et Mady Berry.

Ce matin, Jean Vallée est parti avec l’opérateur Lucien, à Saint-Jean-des-Monts, en Vendée, où il doit repérer dans les environs, les coins où il situera ses extérieurs. Ses interprètes le rejoindront dans quelques jours et l’on espère que les premiers tours de manivelle seront donnés dimanche.

Ajoutons que La Terre qui meurt sera un film en couleurs traité par le procédé Francita auquel on doit déjà Jeune fille à marier.

*

La vie d’artiste !  Jean Cyrano

paru dans L’Intransigeant du 18 octobre 1935

L'Intransigeant du 18 octobre 1935

L’Intransigeant du 18 octobre 1935

10 heures du soir, devant un grand cinéma de Billancourt. Un élégant gentleman, en costume de sport, sort de l’établissement et se dirige vers une puissante six cylindres rangée au bord du trottoir.
— Tiens, Jean Cyrano !
Soi-même… 
— Et où courez-vous si vite ?

Jean Cyrano, qui vient de faire son tour de chant, répond, avec dans la voix un soupçon d’ironie :
A Challans, Vendée.
Et d’expliquer complaisamment qu’il est attendu en cette lointaine localité le lendemain matin, pour y tourner un film :
J’ai 400 kilomètres à faire. J’arriverai à 5 heures. A 5 h. 10, je me coucherai pour quelques instants, et à 8 heures, je serai au travail, tournant les extérieurs de la Terre qui meurt, sous la direction de Jean Vallée, qui réalise le film d’après le roman de René Bazin. A 15 heures, je reprendrai le volant… et je chanterai ici demain soir. Après la représentation, je repartirai et ainsi de suite !… 
Et Jean Cyrano de conclure :
Ce n’est pas gai, la vie d’artiste ! 

L.-R. D.

 

*

Des nouvelles de « La Terre qui meurt » par Simone Bourday

paru dans L’Intransigeant du 9 novembre 1935

L'Intransigeant du 9 novembre 1935

L’Intransigeant du 9 novembre 1935

De Saint-Jean-de-Monts où l’on tourne actuellement « La Terre qui meurt », Simone Bourday, l’une des vedettes féminines de ce film, nous adresse cet article écrit pendant les longues veillées vendéennes.

Saint-Jean-de-Monts (Vendée).

— Rien ne vaut une belle plage pour y jouer aux boules : sur le sable humide, les boules roulent avec une allégresse tout à fait sympathique. Pierre Larquey est des plus habiles à ce jeu : il y consacre ses loisirs, mais je crois bien qu’il y pense même quand ce n’est pas l’heure d’y jouer. Aussi, avons-nous eu la délicate attention, l’autre soir, de mettre dans son lit toutes les boules que nous avons pu trouver ; nous espérons qu’harassé de fatigue il ne s’apercevrait pas de notre facétie, et, la nuit, aurait la joie de se livrer, même dans ses rêves, à son jeu préféré. Il n’en fut rien ! Et il est venu nous bombarder dans nos chambres avec les munitions que nous avions commis l’imprudence d’accumuler à son intention.

Au fait, ce n’est pas de boules que je voulais vous parler, mais de La Terre qui meurt, le film tiré du roman de René Bazin, que Jean Vallée réalise en Vendée. Nous vivons dans le marais depuis trois semaine ; nous, c’est Line Noro, Germaine Sablon, Pierre Larquey, Alexandre Rignault, Lucien Gallas, Robert Arnoux, Jean Cyrano, l’opérateur Lucien, l’ingénieur du son Havadier, et  moi.

Jean Vallée, qui a déjà tourné Jeunes filles à marier, est désormais un spécialiste des films en couleurs naturelles. C’est le meilleur des amis ; d’ailleurs nous sommes tous d’excellents camarades et travaillons dans la joie.
Mais en fait de couleurs naturelles, c’est surtout la couleur dé la pluie que nous voyons…

Comme il fait sombre des quatre heures de l’après-midi, nous pouvons consacrer une bonne partie de nos journées aux boules et à la belote. Pour mon propre compte, je consacre tous mes loisirs au ping-pong, et Robert Arnoux, qui est passé maître en la matière, est pour moi le plus sévère des professeurs. Quant à Larquey, il n’a que mépris pour ce jeu : parlez-lui d’une bonne partie de boules… Alexandre Rignault et Germaine Sablon, dans un coin, complotent interminablement.
Car, j’ai oublié de vous le dire, notre sport principal, ici, consiste à nous faire réciproquement des blagues aussi féroces qu’inoffensives, mais qui exigent presque toujours l’intervention  directoriale de Jean Vallée.

Simone Bourday

*

UN GRAND FILM EN COULEURS : LA TERRE QUI MEURT

paru dans la revue Sept du 22 novembre 1935

Sept du 22 novembre 1935

Sept du 22 novembre 1935

D’après l’œuvre immortelle de René Bazin, de l’Académie Française, Jean Vallée termine actuellement un grand film en couleurs naturelles, dont les « extérieurs » ont été réalisés dans le cadre même et dans les admirables paysages où est située la prenante action du roman.

« La Terre qui meurt » a été profondément « sentie » par le jeune metteur en scène qui a fouillé son sujet des années durant et a su communiquer à ses interprètes toute la foi qu’il convenait pour faire revivre ce grand drame de la terre, si actuel à plus d’un point de vue.

Pour les prises de vue au studio, un effort hautement louable a été fait dans le sens d’une reconstitution fidèle de l’atmosphère si particulière des intérieurs. Les interprètes de « La Terre qui meurt » sont Larquey, père Lumineau de très grande allure et qui montre un aspect inattendu de son immense talent, Alexandre Rignault dont la composition du rôle de Mathurin est saisissante, Robert Arnoux, Lucien Gallas, Jean Cyrano ; Mmes Mady Berry, Line NoroSimone Bourday, sensible et touchante Roussille, et Germaine Sablon qui a fait du rôle de Félicité une création vraiment attachante.

Un grand film, bien actuel, répétons-le, d’une haute tenue morale, réalisé avec un soin et un goût que l’on souhaiterait rencontrer fréquemment et dont le proche achèvement est rehaussé en intérêt par le fait de là couleur qui convenait particulièrement au cadre et au sujet de « La Terre qui meurt ».

**

A BILLANCOURT : « La Terre qui meurt »

paru dans Comoedia du 02 décembre 1935

Comoedia du 02 décembre 1935

Comoedia du 02 décembre 1935

Jean Vallée termine actuellement aux studios de Billancourt les intérieurs de La Terre qui meurt dont il a tourné précédemment les magnifiques extérieurs en Vendée, dans le cadre même, où René Bazin avait situé son immortel chef-d’œuvre.

Une distribution à laquelle il a su communiquer la foi que lui inspire ce drame poignant de la terre a été réunie par le jeune metteur en scène  pour cette grande production en couleurs naturelles, notamment : Larquey dont le personnage du Père Lumineau est une prestigieuse création, Alexandre Rignault, Lucien Gallas, Jean Cyrano, Simone Bourday qui est sensible et touchante à souhait dans le rôle de Roussille et s’oppose à merveille au jeu attachant et passionné de Germaine Sablon.

 Le 12 janvier 1936, Comoedia re-publie le même article sans en changer une ligne…

paru dans Comoedia du 28 novembre 1935

paru dans Comoedia du 28 novembre 1935

*

paru dans Comoedia du 27 décembre 1935

*

Présentation à la presse de LA TERRE QUI MEURT

paru dans L’Action Française du 19 avril 1936.

L'Action Française du 19 avril 1936

L’Action Française du 19 avril 1936

— La Société Paris Color Films et la Société Films Sonores Tobis présenteront à la presse le mardi 21 avril, à ? heures précises, à la salle F.I.F., 33, avenue des Champs-Elysées, au 1° étage, le film tiré de l’oeuvre célèbre de René Bazin : La Terre qui meurt, mise en scène de Jean Vallée.

Ce grand film français en couleurs naturelles, entièrement tourné d’après le procédé Francita, licences Réalita, constitue un immense progrès dans le domaine de l’industrie cinématographique.
Cette présentation privée est strictement réservée à la presse.

*

paru dans L'Intransigeant du 21 mai 1936

paru dans L’Intransigeant du 21 mai 1936

*

Critique de La Terre qui meurt par Lucien Wahl

paru dans L’Intransigeant du 25 avril 1936

L'Intransigeant du 25 avril 1936

L’Intransigeant du 25 avril 1936

La Terre qui meurt, de René Bazin, avait inspiré un film, il y a dix ans, à M. Jean Choux. Cet ouvrage, parfois poétique grâce à des images où l’on sentait l’amour des champs, était joué par le regretté Dalleu, par Mlle Madeleine Renaud, MM. Georges Melchior et Jean Dehelly.

Aujourd’hui le même sujet est traité dans un film qui non seulement parle, mais encore a été fait en couleurs suivant le procédé utilisé dans Jeunes filles à marier, mais, alors que dans ce vaudeville, les décors représentaient souvent des salles, des chambres, presque tout le nouveau drame se passe en plein air. Si nous remarquons les nuances diverses, les tons, nous voudrions aussi les oublier de façon à nous laisser prendre par l’intrigue. Dire que ce souhait est exaucé en l’occurrence serait exagérer.

La Terre qui meurt, c’est l’histoire d’un vieux cultivateur vendéen qui voit plusieurs de ses enfants quitter la campagne. Restent auprès de lui, son fils, Mathurin, rendu infirme par un accident, et sa fille, Roussille, éprise d’un brave serviteur de la maison, Jean Nesmy, mais ce garçon est congédié par le maître, le père Lumineau, qui refuse de l’admettre pour gendre.

Un autre fils de Lumineau, André, revient du régiment, mais pour peu de semaines, et quelque temps il a pu sembler le rival de Mathurin, car tous deux ont courtisé Félicité, une coquette qui,  à son tour, part pour la ville. Elle s’y fera même entretenir par un homme peu recommandable. A la suite de plusieurs circonstances, Mathurin incendie, par vengeance, une grange, et meurt. André revient et épouse Roussille.

Le sujet est si simple que la parole y est à peu près inutile, et pourtant M. Charles Spaak l’a prodiguée ; M. Jean Vallée a mis le film en scène avec soin, mais la couleur a encore bien des progrès à accomplir, st surtout dans le ton des figures. En admettant que les teintes doivent être naturelles, ce qui est discutable, on devra parvenir, à des nuances moins mêlées.

Le rôle du père est joué avec naturel et même avec foi par M. Larquey. Mlle Germaine Sablon, en coquette de campagne, prouve des qualités de séduction et de pittoresque. Les autres personnages sont interprétés par Mme Simone Bourday, qui serait parfaite « en noir et blanc », Line Noro, Mady BerryMarcelle Monthil ; MM. Alexandre Rignault, Robert Arnoux, Lucien GallasJean Cyrano, Goupil, Romain BouquetG. Flamant, Beuve et Mansuelle.

Lucien Wahl

paru dans Le Matin du 24 avril 1936

*

Critique de la Terre qui Meurt

paru dans Le Matin du 24 avril 1936

Le Matin du 24 avril 1936

Le Matin du 24 avril 1936

C’est un événement que la projection au cinéma Madeleine de la Terre qui meurt, grand film français en couleurs, réalisé par Jean Vallée, d’après le chef- d’oeuvre de René Bazin.

Avant toute chose, il convient de louer la qualité technique du procédé qui, tout en restituant la couleur réelle des choses, même dans ce qu’elle peut avoir de plus vaporeux et de moins matériel, confère aux images un relief saisissant. Les figures des acteurs y gagnent en intensité d’expression. Telle finesse de regard, tel imperceptible changement de physionomie dont le cinéma en noir nous prive, apparaissent cette fois dans la lumière naturelle de ce beau film.

Un drame poignant se joue autour de la ferme de la Fromentière, au cœur de la Vendée. Le fermier y verra un à un ses fils abandonner la terre pour la ville, et finira par consentir au mariage de sa fille avec un valet, qui, lui, est solidément attaché à là terre.

Larquey, dans le rôle si lourd du père Lumineau, ne cesse d’étreindre les cœurs. Alexandre Rignault, Simone Bourdet, Germaine Sablon, Lucien Gallas, Jean Cyrano, Mady Berry, et encore Line Noro et Robert Arnoux jouent autour de lui des figures profondément humaines.

Abandon des campagnes pour les villes, la Terre qui meurt émeut encore plus profondément par son actualité.

C’est un film que tout Français se doit de voir et qui, en dehors de sa valeur artistique, trouvera un accès au cœur de tous les spectateurs soucieux de l’avenir de la France.

Non Signé mais sans doute Gilbert Bernard.

*

LES NOUVEAUX FILMS — MADELEINE : La Terre qui meurt

paru dans Le Matin du 25 avril 1936

Le Matin du 25 avril 1936

Le Matin du 25 avril 1936

Lorsque René Bazin écrivit son roman, la terre mourait déjà, faute de bras pour la faire vivre. Donc, ce qui se passait hier est encore vrai aujourd’hui jusqu’au jour où la ville mourra à son tour, tuée par le machinisme à outrance. Il faut espérer, ce jour-là, que la terre revivra, et à ce moment un successeur de René Bazin écrira peut-être la Ville qui meurt, livre dans lequel on verra ses campagnes fertilisées par des bras nationaux.

C’est M. Jean Vallée, aidé pour le découpage par M. Charles Spaak, qui a porté à l’écran le destin de la Fromentière, ferme vendéenne et prospère. Ce domaine appartient au père Lumineau, amoureux de sa glèbe et qui a bien des malheurs, car ses fils abandonnent tour à tour les travaux des champs : l’aîné devient infirme, le cadet devient docker et le troisième devient émigrant et la Fromentière risquerait de ne plus donner de froment si l’ancêtre, revenant sur une brutale décision, ne mariait son valet, Jean Nesmy avec sa fille Roussille. Et en définitive la terre sera sauvée par la mer, puisque ce vaillant valet est marin, à ses heures perdues.

La matière de cet ouvrage était noble, peut-être un peu surannée. Il semble que les réalisateurs et surtout le découpeur aient été gênés par la technique du film en couleur.
En effet, la Terre qui meurt a été tournée en couleurs naturelles et cette technique ne permet pas toutes les fantaisies ; voilà pourquoi le rythme de la réalisation est plus lent que les deux bœufs blancs bordés de roux que Lumineau possède dans son étable et, à certains instants, l’étincelant progrès nous ramène aux temps héroïques du cinéma d’avant guerre !

Pourtant ce procédé est intéressant lorsqu’il sera tout à fait au point, lorsque les rouges ne domineront plus, au point d’imposer sur les visages un eczéma peu photogénique, on pourra crier « Alléluia ». Toutefois, il faut adresser au metteur en scène un reproche : trop occupé à ce que, les interprètes bavardent le plus possible, il n’a pas songé assez à cette terre qui était le fond du film : il pouvait forcer sur les belles images puisque la nature venait mieux sur la pellicule que les traits des acteurs.

Une troupe de bons comédiens habitent la Fromentière. Ils sont tous hauts en couleurs et aussi peu Vendéens que possible, depuis le père Lumineau : Larquey, les fils Lumineau :  Mathurin. Alexandre Rignault, François. Robert Arnoux, André. Lucien Galas jusqu’au valet Jean Cyrano. L’élément féminin est représenté par Germaine Sablon, vamp du bocage, Simone Bourday, la Roussille. et Line Noro, Eléonore.

Gilbert Bernard

 

paru dans L’Intransigeant du 25 avril 1936

*

« LA TERRE QUI MEURT » EST PAR INSTANTS D’UNE SINCÈRE EMOTION

paru dans Le Petit Parisien du 25 avril 1936

Le Petit Parisien du 25 avril 1936

Le Petit Parisien du 25 avril 1936

(Nous reproduisons ci-dessous un extrait relatif à l’utilisation de la couleur, car le reste de la critique raconte l’histoire du film et évoque les comédiens et comédiennes déjà largement cités dans les autres articles que nous reproduisons. NDLR)

M. Jean Vallée avait réalisé il y a quelques mois Jeunes Filles à marier en couleurs grâce au procédé Francita ; il présente, cette fois, en couleur également, par le même procédé, la Terre qui meurt d’après René Bazin. Avant tout autre considération, notons les progrès de la couleur ; certains tons sont encore un peu violents, mais tournées largement en plein air, les images nous restituent souvent la douceur de la campagne vendéenne en des demi-teintes d’une tonalité exquise. L’emploi de la couleur a fait, depuis Jeunes Filles à marier, de grands progrès en France nous ne saurions trop en louer ceux qui en furent les bons artisans, bien que le procédé doive être travaillé encore et amélioré.

(…)

Pierre Larquey dans Le Petit Parisien du 25 avril 1936

Pierre Larquey dans Le Petit Parisien du 25 avril 1936

*

Critique de la Terre qui Meurt

paru dans La Croix du 10 mai 1936

La Croix du 10 mai 1936

La Croix du 10 mai 1936

Le roman du grand écrivain catholique René Bazin est trop connu, également, pour que je résume le sujet du film de MM. Jean Vallée et Charles Spaak.

La Terre qui meurt, c’est le mirage de la ville, la basse cupidité de l’un, la légèreté de l’autre, les mauvais calculs de celui-ci, les entêtements de celui-là.
La terre mourrait, en vérité, si ne survenait un jeune gars qui l’aime et remet tout en ordre.

D’excellents artistes interprètent les personnages qui vous sont familiers : Larquey, c’est le père Lumineau, Alexandre Rignault, c’est Mathurin le destructeur, Simone Bourday est la fine et sensible Houssille. Nommons encore : Germaine Sablon, Lucien Galas, Line Noro, Robert Arnoux, etc.

Le malheur est que c’est un film en couleurs, dites naturelles.

Nous ne critiquons pas systématiquement un procédé qui, nous l’espérons, donnera plus tard de bons résultats. Mais nous sommes bien obligés de trouver ceux-ci mauvais pour l’instant.
Les plus belles photos ont l’air de chromos des rouges et des verts à vous lever le cœur.

Quant aux personnages, on risque la conjonctivite à les vouloir trop regarder. Ils évoluent dans une sorte de brouillard.

Enfin, les premiers plans sont catastrophiques, on se demande où ces braves gens se sont fait enluminer la face de semblable manière. Leur teint brique est si brillant qu’il en crève la toile.
C’est dommage, car l’œuvre offrait beaucoup d’unité, et les extérieurs, en noir et blanc, auraient été sans doute fort beaux.

Devant eux, tels qu’ils sont, vous éprouvez le même malaise que devant une mauvaise peinture, preuve que les couleurs sont antinaturelles au possible.

Signé : Fauteuil 22

paru dans L’Intransigeant du 3 mai 1936

 

Le lendemain, dans Le Figaro du 11 mai 1936, apparaît cette brève annonçant que Jean Vallée tournera une nouveau film en couleur pour la même firme.

Signalons que La Dame de Malacca sera réalisé en 1937 par Marc Allégret et en noir et blanc…


Paris-Color-Film, qui a déjà tourné deux films en couleurs dont le dernier est La Terre qui meurt, a acquis les droits d’adaptation cinégraphique du beau roman de Francis de Croisset, La Dame de Malacca.

La réalisation en couleurs sera assurée, comme pour les précédentes productions de la même firme, par Jean Vallée.

**

Maintenant, voici la critique parue dans Pour Vous ainsi que celles de deux spectateurs.

paru dans Pour Vous du 30 Avril 1936

paru dans Pour Vous du 30 Avril 1936

*

Critique de La Terre qui meurt par Lucienne Escoube

paru dans Pour Vous du 30 Avril 1936

paru dans Pour Vous du 30 Avril 1936

paru dans Pour Vous du 30 Avril 1936

La Terre qui meurt
(Film français en couleurs)

La Terre qui meurt fût adapté autrefois à l’écran par Jean Choux ; sa tentative se révéla excellente ; il y a, en effet, dans La Terre qui meurt, à côté de l’expression des sentiments — qui appartient uniquement à l’auteur — un sujet toujours, hélas ! d’actualité et que les hommes de 1936 peuvent exprimer avec force ; malheureusement, je ne crois pas que cette conviction ait effleuré le réalisateur qui s’est contenté de suivre l’histoire telle que le romancier la lui offrait ; d’autre part, des dialogues et un découpage qui manque de rythme augmentent encore l’impression d’inactualité du film.

L’interprétation, cependant, fait tout ce qu’elle peut ; on sait l’artiste sincère, sobre et émouvant qu’est Larquey ; il n’est évidemment pas responsable de tous les grands mots qu’il prononce. Rignault, le « vilain », est également bon, tout comme Simone Bourday, qui fait une charmante figure de paysanne ; mais la nouveauté de La Terre qui meurt tient à une autre cause dont il faut parler maintenant : c’est un film réalisé entièrement en couleurs par le procédé Francita (procédé direct et optique par trichromie), à qui nous devons déjà Jeunes filles à marier. La Terre qui meurt marque, à coup sûr, un progrès sur ce dernier film, mais n’est pas encore au point ; des documentaires qu’il nous avait été donné de voir réalisaient, à notre avis, des progrès plus sensibles ; mais, dans La Terre qui meurt, à part certains paysages sobres de tons et heureusement « venus » à l’écran, il y a encore beaucoup trop de vues « carte postale » ; il y a encore bien à faire du côté de la mise au point, la bande rouge ayant tendance parfois à se révéler de façon insolite ; enfin, ce qui paraît le point où faire porter les nouvelles recherches — d’ailleurs en cours et qui, affirme-t-on, marquent déjà de nouveaux progrès — ce sont les intérieurs ; ils paraissent tous plongés dans une sorte de brouillard d’où émergent des visages indistincts ; les couleurs y sont nettement à étudier ; en ce qui concerne les personnages, le film voulait des teints assez brûlés de soleil : le résultat a été atteint.

La conclusion d’une telle tentative est donc riche à la fois d’enseignements et d’indications précieuses pour l’avenir ; mais ce serait méjuger d’un procédé excellent dans son principe et qui est sans aucun doute appelé à un grand avenir, que de prendre La Terre qui meurt pour autre chose que ce qu’il est : une expérience, une nouvelle étape sur la route de la complète réussite qui, elle aussi, surviendra.

Lucienne Escoube

*

Il nous a paru intéressant de retranscrire également les deux avis, ci-dessous, de spectateurs tels que publié dans la rubrique « La Parole est aux spectateurs » de la revue Pour Vous.

paru le 21 Mai 1936

paru le 21 Mai 1936

paru le 21 Mai 1936


Par Mon Coeur est un Accordéon (Paris) :

« Je viens d’aller voir La Terre qui meurt. C’est un très beau film que l’on n’oublie pas. L’action est simple et se déroule dans un cadre qui lui convient et qui ne sent pas la reconstitution en studio. Tout y est vrai, et jusqu‘au moindre détail. C‘est la vie dure et laborieuse de la campagne, et tous les interprètes sont si bien dans la peau de leur personnage que l’on pourrait croire que ce sont d’authentiques paysans. Il faut surtout louer Larquey, qui a créé là un rôle tellement humain et vrai ! A. Rignault a campé un personnage ingrat, mais avec quel art ! S. Bourday est une gentille petite paysanne fidèle à ses affections, et c‘est grâce à elle si tout s’arrange à la fin. Le rôle de Jean Nesmy est très bien tenu par Jean Cyrano, qui a, pour la première fois, un rôle nous révélant ses dons de parfait comédien, et nous prouve qu’un chanteur ne doit pas forcément chanter dans un film. Par de simples paroles, il sait aussi bien nous plaire et nous émouvoir.

« Quand à la dénomination « couleurs naturelles » appliquée à ce film, je crois qu’il y a encore un peu de chemin à parcourir avant d’en arriver là. Pourtant, les tons ne sont pas du tout choquants, et il y a de superbes extérieurs tout à fait réussis, mais, par instants, on a une impression de flou, comme une sorte de brouillard, qui rend imprécis les personnages. »

*

paru le 2 Juillet 1936

paru le 2 Juillet 1936

paru le 2 Juillet 1936

Par N. Chantal  (Lyon) :

« Ce film ne m’a pas fait une bonne impression, cela pour deux raisons : 1° le sujet est traité lourdement et une impression de malaise s’en dégage ; le procédé employé, pour la couleur n’est pas bien mis au point. Ce ne sont que des rouges, des jaunes et des cuivres, qui donnent aux acteurs des figures étamées avec du cuivre rouge ; les verts et les bleus ne sont pas beaux : le noir tire sur le rouge : le tout a une allure de chromo de calendrier.

« De plus, l’intrigue est mal menée, peu compréhensible. Il y a des longueurs et surtout aucune couleur locale. Seul le paysage y est mais les paysans sont conventionnels comme les bergers de Virgile. On n’a jamais vu des campagnards agir, parler et faire des gestes de la sorte. Ils tiennent des propos bourgeois et certaines héroïnes se donnent des genres de vamp. Seuls les extérieurs sont beaux. Il y a au moins cela.

« Les acteurs font ce qu’ils peuvent pour donner de l’allure à ce film assez faible. Une mention toute spéciale à Larquey, extraordinaire de vérité (j’entends vérité… dans le film, si on le considère comme vrai). Simone Bourday, Germaine Sablon, la vamp de village, font ce qu’elles peuvent. Les autres acteurs sont moyens, sans plus.
« Malgré tout la couleur donne un certain relief et le procédé est à étudier plus longuement »

*

Et pour clore ce post sur le premier film en couleur français, voici les articles publiés sur le film précédent de Jean Vallée, « Jeunes filles à marier » , paru dans Pour Vous.

Nous avons cherché, sans succès, dans la presse quotidienne de l’époque des articles sur ce premier film couleur français.

Voici donc la preuve que le film est bien sorti (en catimini ?) le 5 juillet 1935 à Paris à l’Aubert-Palace :

La Semaine à Paris du 05 juillet 1935

La Semaine à Paris du 05 juillet 1935

Le coin du gaffeur : « Jeunes filles à marier »

paru dans Pour Vous du 11 Juillet 1935

Pour Vous du 11 Juillet 1935

Pour Vous du 11 Juillet 1935

En attendant de nous montrer des personnages en relief et de nous permettre de les toucher, voici toujours qu’on nous les présente « en couleurs ».
« Jeunes filles à marier » est le premier film français de long métrage où aient été utilisés les nouveaux procédés de coloration. Ces producteurs, avec une louable modestie, nous préviennent qu’il s’agit de couleurs naturelles. Ils sont tout excusés : nous n’exigeons pas du cinéma qu’il invente à notre usage des couleurs non naturelles, donc nouvelles et inédites.
Chacun son rôle, ici-bas.

Eh bien, ces « jeunes filles à marier  » en couleurs m’ont beaucoup plu. Ce n’est qu’un début, évidemment, et on progressera sans doute encore beaucoup dans cet art. Mais, dès maintenant, le film en couleurs a conquis son public.

D’abord, cela m’a été un vrai plaisir de constater comme Josseline Gaël et Lyne Clevers avaient bonne mine. Je crois bien qu’aucune cure au monde ne pourra rivaliser avec le film en couleurs. Après trois mois d’été passés au soleil de la Côte d’Azur, ces jeunes filles n’auraient pas une peau cuite plus à point. Parfois même, elles ont l’air d’avoir pris un sérieux coup de soleil, mais, heureusement, elles ne pèlent pas.

Et Jules Berry, donc ! et Escande, et jusqu’à Mady Berry, quelle mine, quel teint éclatant ! On pourrait même presque regretter qu’ils aient un peu trop « profité », comme disent les nourrices, en tournant ce film. Jules Berry, notamment, que j’ai encore rencontré l’autre jour sur les Champs-Elysées, et qui est la sveltesse en personne, y a gagné un véritable embonpoint.

D’ores et déjà, on peut prédire que le cinéma en couleurs préfère les blondes : Josseline Gaël est absolument ravissante. Cette belle santé dont resplendissent les acteurs ne nuit aucunement à leur émotivité. Au contraire, ils s’affirment plus sensibles que jamais. Il arrive, en effet, que d’un plan à l’autre Berry ou Lyne Clevers, par exemple, donnant là une nouvelle preuve de la richesse de leur tempérament d’artistes, passent brusquement d’un acajou rutilant à une pâleur mortelle. Mais c’est affaire de quelques secondes : leurs joues ont tôt fait de reprendre leurs éclatantes couleurs.

Les tailleurs américains prévoient que le film en couleurs orientera le costume masculin vers des teintes vives. La fin optimiste de ces « jeunes filles à marier » qui, effectivement, se marient, provoquera une plus-value sur les « fonds de teint » et bâtons de rouge.

LEROY DES GAFFES, p. c c : R. de THOMASSON

Pour Vous du 11 Juillet 1935

Pour Vous du 11 Juillet 1935

Jules Berry et Maurice Escande dans une scène de « Jeunes filles à marier ».

*

Jeunes filles à marier par Roger Régent

Pour Vous du 11 Juillet 1935

(Film parlant français)
Simone et Yahne sont deux amies de pension. Leurs études terminées, chacune va de son côté : Simone dans sa riche  famille, auprès d’une mère décidée à tout pour marier sa fille au plus tôt avec un héritier, tandis que Yahne se fait, au music-hall, une situation. Les deux jeunes filles se retrouvent quelques années plus tard dans un hôtel de Cannes ; Yahne apprend alors que son oncle d’Amérique — un milliardaire qui lui sert une rente mensuelle — est sur le point de débarquer sur la Côte d’Azur. Il faut éviter à tout prix qu’il apprenne la véritable profession de sa nièce : pour tout arranger, Simone prendra sa place auprès de l’oncle à héritage.

Ce dernier, de son côté, pour se garder des solliciteurs innombrables, s’est substitué à son secrétaire, lequel se livre, au nom de son maître, à des prodigalités insensées. On devine les effets vaudevillesques de ce double quiproquo !… Tout sera finalement découvert : l’oncle épousera sa fausse nièce, et celle-ci ne sera peut-être pas insensible aux séductions du secrétaire…

Jeunes filles à marier, on le sait, est le premier grand film français entièrement réalisé en couleurs. On peut s’étonner que l’on ait choisi, pour tenter l’expérience, un vaudeville construit selon les règles les plus classiques de la géométrie théâtrale. On eût souhaité qu’un sujet plus aéré servît à cette démonstration, et la nature et ses mille couleurs semblaient plus favorables à l’expérience que la peinture des décors. On s’est efforcé de pallier cela en tournant plusieurs scènes en plein air sur la Côte d’Azur, et l’on a visiblement cherché toutes les occasions qui se présentaient de reproduire les couleurs naturelles : aquarium et ses poissons rouges, mer, ciel pur, etc.. ; on a également paré les vedettes de toilettes aux tons chauds et harmonieux.

Jules Berry prodigue toute la fantaisie qu’on lui connaît au rôle du secrétaire-patron ; Maurice Escande, le vrai milliardaire, a de la tenue ; Josseline Gaël et Lyne Clevers sont, avec esprit et joliesse, les deux jeunes filles ; Mady Berry apporte sa truculente bonne humeur au rôle de la belle-mère prématurée, et Henry Debain est avec discrétion et justesse un classique portier d’hôtel.

M. Raoul Praxy, auteur de la pièce Dollarsd’où est tiré Jeunes Filles à marier, a écrit les dialogues de ce film qu’a mis en scène M. Jean Vallée, sous la supervision de M. Henry Roussell.

Roger Régent

*

Source :

Tous les articles : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Sauf Pour Vous : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

*

Pour en savoir plus :

Le site officiel de René Bazin avec le DVD de La Terre qui meurt.

Le principe du procédé Francita sur le site Timeline of Historical Film Colors de l’Université de Zurich.

Sur TV Vendée, émission spéciale sur La Terre qui meurt avec l’arrière petite-fille de René Bazin avec quelques images du film (à partir de 5’20).

*

Lyne Clevers – T’as t’y été à Tahiti (du film « Jeunes filles à marier« , 1935)

*

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *