Colette et le cinéma muet, souvenirs de Musidora (L’Ecran Français 1950)   Mise à jour récente


Pour saluer la mémoire de Musidora à l’occasion du 60° anniversaire de sa mort ce jour, nous vous retrouvé dans nos archives cet article de 1950, paru dans L’Ecran Français, dans lequel elle évoque ses souvenirs à l’époque du Muet et de sa grande amie Colette.

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C’est l’occasion pour elle d’écrire à propos des films qu’elle réalisa (ce qu’on a tendance à oublier trop souvent) notamment La Flamme Cachée (avec co-réalisateur Roger Lion) en 1918 d’après un scénario de Colette et Vicenta en 1919, un film qui fut longtemps considéré perdu (et projeté récemment à la Cinémathèque française).

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Rappelons que Musidora avait déjà interprété deux personnages tirés de romans de Colette : La Vagabonde (1917) qu’elle réalisa, L’Ingénue Libertine (1916) pour le film Minne qui restera inachevé.

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Nous avions déjà mis en ligne ces articles sur Musidora :

La Vie d’une vamp par Musidora (Ciné-Mondial 1942)

et

« Ce que je suis devenue »par MUSIDORA (Pour Vous 1938)

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Bonne lecture !

 

Colette et le cinéma muet, souvenirs de Musidora

paru dans L’Ecran Français du 13 Fevrier 1950

L'Ecran Français du 13 Fevrier 1950

L’Ecran Français du 13 Fevrier 1950

Voici de notre « Cinémathèque française », une photo de 1918.

Elle nous montre Lagrenée, Yonnel et Musidora, amis de jeunesse, étudiants, devant la Sorbonne.

Ce soir, dans l’amphithéâtre Richelieu, commencent les cours sur l’Histoire du Cinéma. Mais, le jour où fut prise cette photo, le cinéma n’était pas encore considéré comme une des expressions importantes, de l’Art.

Il sortait, à peine, de chez les forains.

Le cinéma étendait ses tentacules transparentes dans tous les pays du monde, et Gaumont, Pathé, Eclair ne pouvaient satisfaire aux multiples demandes qui leur parvenaient.

Et, déjà, on sentait qu’il fallait du nouveau…

L'Ecran Français du 13 Fevrier 1950

L’Ecran Français du 13 Fevrier 1950

 

L’idée me vint de demander à Colette d’écrire un scénario pour moi. Non pas un scénario tiré d’un roman connu ; mais un scénario qu’elle inventerait… en images… J’avais bien peur que Colette m’envoyât « bouler ».

Louis Feuillade, il est vrai, avec ses « Vampires » et « Judex » m’avait donné, très jeune, une grande célébrité.

Mais ma seule célébrité arriverait-elle à convaincre Colette ?… Il me fallait un argument décisif, autre que ma jeunesse et mon inexpérience. Pour ce faire, je décidai donc de m’improviser, d’abord, metteur en scène.

Et j’écrivais un scénario. Je le découpai en images, très en détail, mon oeil de peintre, élève des Beaux-Arts et de l’Atelier Schommer, m’y aidait fameusement. J’étais audacieuse, entreprenante. Ce film, « Vicenta » était une histoire romanesque : mêlée des influences de Mérimée, de Musset, mélangée à la manière de l’Ecole Feuillade ! Il fut le film décisif de son apprentissage. Guéraud-Rivière, le sculpteur, jouerait un rôle principal. Pourquoi pas ? je rompais avec le jeu « Théâtre », ne le trouvant plus en rapport avec les exigences de l’écran.

Et, comme j’avais raison ! Bien, raison ! A mon point de vue, le cinéma, c’était la vie même, surprise et notée par un œil intelligent.

L'Ecran Français du 13 Fevrier 1950

L’Ecran Français du 13 Fevrier 1950

Notre étonnement fut grand devant un choix de paysages étourdissants. Nos journées ressemblaient beaucoup plus à des vacances en plein air, bourrées de souvenirs photographiques qu’à un travail.

L’opérateur de ce temps-là, Welle, lent, dogmatique. persuadé… et sûr de lui, ne nous laissait regarder le viseur que très rarement. Et, encore, fallait-il lui demander bien gentiment… Peut-être était-il le véritable chef de sa « pellicule ». C’est probable ! Vous me croirez si vous voulez, l’idée ne m’était pas venue de lui demander d’apprendre et d’étudier les objectifs et le maniement de l’appareil de prises de vues, pas plus qu’à tourner la manivelle au rythme de « Sambre et Meuse ».

C’est un tort, je l’avoue.

Un rectangle de carton à la main, je cadrais mon paysage, expliquant à Welle ce que je désirais. Je considérais l’opérateur comme un instrument ne faisant qu’un avec l’appareil de prise de vues et le pied-support.

Vous prendrez les vagues blanches, un coin de la plage, et le rocher coupé exactement avant cette villa moderne… peu ou pas de ciel… Tout en profondeur…

Welle m’écoutait et mettait un temps infini à faire une mise au point. Puis, quand nous devions tourner : « Fausse teinte, disait-il. Il faut attendre. »

C’était le cas, où jamais, de demander au ciel de nous exaucer.

Le nuage s’en allait. Le soleil venait enfin..,

Alors, Welle ? On peut tourner ?… Allons-y…

Non, répondait Welle, le soleil est trop haut, il fera sur votre visage de ces ombres verticales que vous avez en horreur car elles vous enlaidissent.

C’est vrai !

J’avais compris, depuis longtemps, la dureté d’une source lumineuse au-dessus d’un sujet. Alors nous décidions d’aller déjeuner.,.

Vers trois heures, on tournait, enfin… peu de temps… parce que « la lumière n’avait plus assez de force pour impressionner la pellicule », disait Welle, encore…

Voilà pour les extérieurs.

L'Ecran Français du 13 Fevrier 1950

L’Ecran Français du 13 Fevrier 1950

Quant aux intérieurs, j’y voulais des meubles rares, un studio chauffé… toutes sortes d’avantages. Le « Gros Chêne » louait ses meubles, toujours les mêmes, que tous les metteurs en scène de l’époque employaient. Et, dans les films, on voyait toujours les mêmes meubles, toujours les même tentures, les mêmes ramages aux tentures ; les mêmes lustres de même style.

Le studio ne fut pas chauffé (manque de charbon, cause de guerre). Les meubles du « Gros Chêne » m’attendaient. La pellicule précieuse de Welle nous donna des « effluves » et nous fûmes obligés de recommencer une bonne partie du film.

Voilà ce qui s’appelle un apprentissage de metteur en scène… Pour un début, c’est un excellent début que les difficultés accumulées.

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Je dois rendre justice à ma carrière d’artiste cinématographique qui ne fut rien moins qu’éblouissante… Deux années de travail et j’étais vedette mondiale.

La « vamp » était venue de la maison Gaumont, toute armée du magnifique cerveau de Louis Feuillade. Il avait créé avec moi : Irma Vep — anagramme de Vampire — meneuse de « jolis mauvais garçons » puis : Diana Monti, ennemie n°1 de Judex-Cresté : 2.400 mètres de film.

Mon bagage comportait encore 54 films comiques ou dramatiques. Tout cela en 104 semaines d’une véritable ardeur. Ma grande renommée attira Louis Hugon. Et je quittai Louis Feuillade pour Louis Hugon et d’autres louis. Hugon m’offrit un pont d’or ! !

Je pensai, tout à coup : « La fortune ne fait pas le bonheur. » Je m’inquiétai… avec raison…

Pour me rassurer, je guettai l’opinion de Colette, dont l’autorité totale et clairvoyante daignait me protéger.

Voici sa lettre :

« Deux lignes sur cet infâme papier pour te dire que j’ai vu, hier, ton dernier « Johannes ». Tu y as une série de têtes incomparables, en premier plan, surtout celles dans le cirque. C’est beau de traits, nuancé d’expressions, et concentré. On ne peut pas mieux faire. Le film, lui-même, où tu es très bonne (sans qu’on ait songé à tirer de toi et du personnage que tu incarne, le quart de l’effet utile) a une fin idiote, entre nous. Les auteurs et les metteurs en scène d’un film ne doivent pas se permettre de présenter au public une action qui sur un laps de temps de vingt années, en oubliant de donner de la vraisemblance à leur postulat, à l’aide des modes, du maquillage des artistes, etc…

« Tu es très belle, aussi, dans le petit épisode « Sergent » au billet de logement. Voilà j’ai à peu près tout dit. Mais il me semble — c’est peut-être pur orgueil de ma part — que te connaissant comme je te connais, et sachant bien les ressources de ton visage et de ton geste, il me semble , rien que par de simples avis, par des observations entièrement désintéressées, je contribuerais, le cas échéant, à un maximum d’effet que personne n’a tiré de toi,,. Je peux me tromper…

« Je ne peux pas discourir plus longtemps sur cet indigne papier.

« Je t’embrasse, mon petit Musi, Sois contente ; sois heureuse. C’est une façon d’être sage.

« Ta vieille amie Colette.

L'Ecran Français du 13 Fevrier 1950

L’Ecran Français du 13 Fevrier 1950

Les phrases de Colette me trottaient dans la tête : « Rien que par de simples avis… Par des observations entièrement désintéressées… Un maximum d’effets… que personne n’a tiré de toi »

Oh ! Lettre bénie de Colette !

O Colette, Grande Protectrice !

Merci…

La voilà bien cette lettre que j’attendais. Tout s’enchaînait… Plus d’hésitation ; l’occasion était là : Mon film « Vicenta » vit le jour. Donc… Colette pourrait consentir à écrire un scénario… pour moi.

Roger Lion m’aiderait dans la mise en scène. Un scénario de COLETTE ! Je n’osais pas l’aborder seule. Un « superviseur » viendrait… (on ne l’appelait pas encore superviseur, bien entendu).

Et, voici, pour l’ambiance journalistique, quelques extraits de presse — parus en 1918 — :

Propos Cinématographiques dans Spectacles, du 2 avril 1918, de Pierre Landry.

UN PROGRÈS : Notre excellent confrère J-L Croze vient de publier, dans son « Courrier des films » du Figaro, une nouvelle qui n’est pas sans intérêt, car elle nous ouvre des horizons inattendus. Madame Colette vient de terminer le scénario d’un film : « La Flamme cachée », qui va être tournée par Musidora, Lagrenée et Yonnel sous la direction de Roger Lion. Ce film offrira la particularité que ses titres et sous-titres seront réduits à un minimum.

Le public, malgré cette sobriété des légendes, pourra suivre fort aisément l’action dramatique romanesque et fantaisiste, tour à tour, rien que par les tableaux animés.

Madame Colette, dont le talent a charmé tant de lecteurs, va conquérir au cinéma, par cette tentative, tous ceux qui étaient effrayés par la longueur des sous-titres de la plupart des films que l’on présente en ce moment.

« Madame Colette semble être entrée dans une voie qui aboutira fatalement à la suppression à peu près totale des sous-titres. Si Madame Colette, avec son esprit si moderne, si clair, si français, a compris cela… Si elle est secondée, comme il y a lieu de l’espérer, par son metteur en scène et par ses interprètes, elle mènera certainement à bien la tâche qu’elle a entreprise, et nous aurons la joie, en applaudissant un bon film, de nous réjouir, parce qu’un grand pas aura été fait vers la perfection de l’Art cinématographique et, parce que, ce pas, c’est une volonté française qui l’aura dirigé… »

Dans l’Evénement, on lisait :

« Musidora vient de terminer un très beau film de Colette, intitulé « La Flamme cachée », dont le scénario a été écrit spécialement pour l’écran, et a été payé, 10.000 francs à l’auteur. Les sous-titres seront de Colette. Pour compléter ces prodigalités les objets d’art viennent de chez Heliot Perret Vibert. Il y en a pour 200.090 ‘francs », etc…

Et, le film terminé, on lisait dans l’Œuvre, fait exceptionnel :

« Cette semaine, un excellent film. « La Flamme cachée », de Colette, avec pour principal interprète, Musidora. L’auteur de « La Vagabonde » y témoigne d’un sens aigu de l’Art muet. Son scénario est émouvant et original. Musidora le joue avec une rare intelligence. La mise en scène, où le luxe ne fait pas tort au goût, est soigneusement réglée. La photographie est parfaite. »

Je rappelle peur mémoire, que L’Evénement et L’Œuvre étaient de ces journaux dont l’opinion comptait. C’était en quelque sorte, des premières critiques cinématographiques dans des journaux qui n’étaient pas corporatifs.

Le Monde et Le Théâtre, du 28 novembre 1918, m’associaient aux grandes stars, américaines, et m’y donnaient nettement le rôle d’initiatrice, avec un article intitulé : « La Mine aux Mineurs », et dont voici la rédaction.

« Musidora vient de tourner un film « La Flamme cachée », dont elle a conquis le scénario à Madame Colette, et, pour lequel, elle a contracté des engagements avec des artistes et des figurants ; dont elle a fait elle-même la mise en scène puis les découpages, et qu’elle exploitera à son compte.

« Juste retour : son initiative trouve des imitateurs en Amérique, où Mary Pickford, Charlie Chaplin, Douglas Fairbanks ont décidé, à l’exemple de la créatrice des « Vampires », de se passer à l’avenir, de tout intermédiaire pour l’édition et pour la location de leurs films. La Vérité est en marche. »

La Vérité semblait être en marche.

L'Ecran Français du 13 Fevrier 1950

L’Ecran Français du 13 Fevrier 1950

Le film de Colette devait me conduire à créer « Pour Don Carlos », dont le scénario, de Pierre Benoit, me demanda un an de travail et 500.000 francs de capitaux.

Le film fut présenté à « l’Artistic », rue de Douai, avec le Tout-Paris… et voici la lettre de Colette, qui faisait partie de ce… Tout-Paris :

« Mon petit Musy,

« Tu sais que je suis partie tout de suite après ton film, en me promettant tous les jours, de t’en écrire ce que je pensais. Tu y es tout à fait remarquable. La partie finale, qui t’appartient, est, en ce qui te concerne, véritablement sans défauts et sans reproches. Sobriété, expression, tu as tout, là-dedans. Ton passage en amazone est excellent. Rien ne vaut une reconstitution fidèle de costume… Regarde comme la taille de cheveux moderne nuit, à cet égard, au jeune Preneste… Sa gentille tête de « jeune homme de dancing » fausse l’époque. Je crois que plus une époque est proche de la nôtre, plus le souci du détail de mode s’impose, et plus l’oubli en est choquant.

A ce point de vue, ton costume d’intérieur, quand tu causes avec Preneste, est loin de valoir ton amazone.

« La partie militaire, si j’ose ainsi dire, semble un peu longue. Peut-être l’a-t-on déjà raccourcie ? Je reverrai le film avec énormément d’intérêt. Dans la fin, c’est parfait. Et tu as entendu avec quelle spontanéité on a applaudi ta mort ? Le pâlissement du regard, l’effondrement sur place, ça vaut naturellement Hayakawa : Hayakawa dans les mains de De Mille

« Et la musique… Elle m’a touchée… La première phrase musicale est celle de la « Romanichelle », de Mathé. Oh ! Mes débuts

« Je voudrais te voir, bientôt. Il y a si longtemps. Peux-tu me voir au Matin ? Si tu ne tournes pas, on pourrait déjeuner ensemble ? Sidi (1) voudrait aussi voir ton film. Il t’embrasse sans respect. Dis donc, je songe à vendre « Chéri » pour le ciné. On ne m’a pas encore fait d’offres assez précises, mais on me propose des « Chéris ».

« Je t’embrasse bien tendrement, mon petit Musy.

« COLETTE. »

(1) Sidi était le mari de Colette : Henry de Jouvenel.

J’ai cru bon de classer, avec amour, dans ma section des recherches historiques, à la Cinémathèque française, ces si périssables et si estimables trésors : Lettres de Colette…. et coupures de journaux se rapportant à Colette, un des premiers grands auteurs du cinéma : Colette qui savait apprécier « De Mille ».

L’histoire du Cinéma se classe et s’inscrit, pour ceux qui voudront l’étudier, comme il se doit, et s’y intéresser comme il le mérite.

J’espère que ce travail « documentaire » ne vous aura pas déplu.

Musidora

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

Pour en savoir plus :

Le blog officiel (et très actif) des Amis de Musidora.

L’article « Musidora, actrice et réalisatrice du cinéma muet » sur le site Upopi.

L’article « Musidora, réalisatrice pionnière du cinéma » paru dans L’Humanité en 2015.

L’émission spéciale Autant en emporte l’histoire sur France Inter, « Musidora, star du muet« , disponible en podcast.

La bande annonce du documentaire « MUSIDORA, LA DIXIEMEME MUSE » de Patrick Cazals.

Musidora évoque les tournages avec Louis Feuillade en 1945 dans Les Voix du Siècle.

 

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