Entretien avec Sergueï Eisenstein (Comoedia 1929)


Il y a quelques semaines nous avions déjà rendu hommage à l’un des grands réalisateurs russes : Sergueï Eisenstein.

Conférence de S. M. Eisenstein à Paris (La Revue du Cinéma 1930)

Par manque de temps nous n’avons pu mettre en ligne plus tôt cet entretien sur lequel nous sommes tombés par hasard lors de nos recherches précédentes.

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Il s’agit d’un entretien pour Comoedia à l’occasion du passage à Paris d’Eisenstein, à l’automne 1929, alors que ses films sont toujours censurés en France. Les Parisiens ne pouvaient les voir que lors de séances spéciales organisées par Léon Moussinac et Jean Lods au sein de l’association Les Amis de Spartacus.

Mais même celles-ci furent interdites au bout de quelques mois par le préfet de police, le fameux Jean Chiappe.

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Bonne lecture !

 

UNE CÉLÉBRITÉ DU FILM MONDIAL : EISENSTEIN

paru dans Comoedia du 2 décembre 1929

Comoedia du 2 décembre 1929

Comoedia du 2 décembre 1929

— Monsieur Eisenstein, on n’a vu aucun de vos films en France. Cependant, l’on sait ici que vous êtes, avec Pudowkine (Poudovkine. ndlr), le plus illustre réalisateur des Soviets. M. Moussinac nous a appris que vous êtes né à Riga, en 1898, que vous avez étudié l’architecture, été décorateur au Théâtre Protecult. On sait les titres de vos films : La Grève, Le Cuirassé Potemkine, Octobre, La Ligne générale.
« Potemkine surtout sonne d’un bruit connu aux oreilles des profanes : film formidable, ont-ils entendu dire, mais film révolutionnaire, interdit par la censure. Le sentiment que l’on éprouve à Paris pour votre personnalité est fait du regret d’ignorer vos œuvres, et cependant aussi d’une sourde admiration, d’une sympathie anticipée, inexplicable. »

Eisenstein, charmé, sourit. La photographie qui accompagne ces lignes ne donne de lui qu’une idée approximative. D’abord, Eisenstein n’est pas sombre ; une grosse tête sur un corps assez court. Un visage large, épanoui, où se dessine un sourire d’une extraordinaire finesse ; de petits yeux, vifs, pétillants, mobiles à l’excès. Tout à l’heure, nous traversions Paris en taxi : son regard se  posait et se reposait sans cesse sur les mille détails de la ville, entrevus à travers les carreaux de la voiture.

Pendant ce temps, l’interviewer s’escrimait en vain à interroger. Il ne répond pas. Ou évasivement. Il ne veut rien dire. Il sait que ses idées paraîtront si extraordinaires, si fantasques, si hors de propos, aux gens qui, en France, s’occupent de cinéma, qu’il ne veut pas se donner la peine inutile de les émettre.

— Que pensez-vous du cinéma français ?
Je ne peux pas répondre à cela. On vous couperait votre « papier ».

La phrase en dit long. Ne croyez pas cependant qu’il joue le moins du monde au pontife ou au doctrinaire.

Le mépris qu’il éprouve pour le cinéma bourgeois d’Allemagne, d’Angleterre ou de France se teinte d’une aimable et parfaite sérénité : aucune hostilité dans les paroles ; aucune amertume non plus. Bien plus que cela : une indifférence complète, amusée, l’indifférence inaccessible des sages.

Avec ça, il adore la France.

J’aime Paris. J’aime la bonne humeur des gens. La fraîcheur, la vivacité de la rue, des visages. Et la culture française.

Ces paroles, il les dit avec une sincérité plus grave qui découvre la profondeur de son affection. Puis à nouveau il refuse de parler. Eloge de la paresse :

Je me repose. J’ai un an de vacances. Je passe la première semaine à Paris. Je ne veux connaître que la volupté de ne rien faire. Je veux la faire partager aux autres. Et d’abord il est immoral de travailler ! Vous entendez : immoral ! Lâchez votre stylo.

Après s’être dérobé aux questions, il y répond maintenant. Mais avec une malignité rare. Il cultive le faux-fuyant, le paradoxe ; il fait preuve d’une insigne mauvaise foi. Il est incorrigible, insupportable.

Comoedia du 2 décembre 1929

Comoedia du 2 décembre 1929

Figurez-vous qu’il n’y a pas d’ours blancs dans les rues de Moscou ! Figurez-vous — chose incroyable ! — que les films sont projetés chez nous comme dans tous les autres pays du monde : au moyen d’appareils de projection ! 

Imperturbable, le journaliste prend des notes avec application. Alors Eisenstein, qui s’est bien débattu, bien défendu, se sent forcé. Il se rend.

Il veut bien dire qu’il aime Sternberg — « un homme exquis » — Stroheim, quelques autres, Fernand Léger aussi.

Les meilleurs films que j’ai vus ? La série des dessins animés sonores « Mickey ».

— Le film parlant ?
Intéressant, à condition de ne pas parler. Trois pour cent de dialogue au plus. Pour le reste, on utilisera le son, les bruits de la nature. 
Mon prochain film russe, Le Capital, d’après Karl Marx, sera sonore. Je ne veux rien dire sur ma formule d’emploi du son : je ne vais tout de même pas « dépuceler » mon secret.

— Vos projets ?
J’ai un an de vacances, je vous l’ai dit. Mais je suis très occupé, trop occupé. Je viens d’Allemagne et de Suisse. Dans une semaine, je donnerai à la Film Society de Londres, pendant six soirées, des cours cinématographiques. Je suis invité par Douglas à Hollywood. Je ne sais pas encore si j’irai, et si j’y ferai quelque chose.

« Je suis en pourparlers avec une importante maison française pour faire un film ici. S’ils aboutissent, je vais rester plusieurs mois en France. Je vous informerai de la décision dès qu’elle sera prise ».
Ah ! si Eisenstein pouvait faire un film en France!

— Le cinéma en Russie ?
C’est la distraction principale. Tout le monde va au cinéma. Les salles sont modestes, mais confortables. Lorsqu’un film sort, c’est sur tous les écrans à la fois. L’exclusivité est réservée aux films étrangers, en petit nombre d’ailleurs, et surtout américains. Le cinéma soviétique se consacre maintenant au sonore et parlant ; d’immenses studios se construisent à Kiev et à Moscou. L’organisation de l’exploitation est parfaite. 
On veut appliquer au cinéma le système en vigueur dans les théâtres : la représentation est donnée après que tous les billets ont été vendus : les usines placent les billets auprès des ouvriers, leur font crédit si ceux-ci le demandent, et se remboursent sur leur solde. Ainsi, pas de spectacle devant les banquettes. Un public sûr. Des comptes sûrs.

— Le prix des places ?
Sensiblement entre 5 et 15 fr. dans les salles. Mais un droit d’entrée minime dans les clubs — très nombreux — de cinéma.

Comoedia du 2 décembre 1929

Comoedia du 2 décembre 1929

Alexandroff, grand russe blond aux yeux bleus, le principal collaborateur d’Eisenstein dans la réalisation de tous ses films, Alexandroff, dont Eisenstein nous disait qu’il avait été funambule, accessoiriste, pâtissier, décorateur, costumier, opérateur, Alexandroff écoutait sans rien comprendre.

Autour de nous, à la terrasse du Dôme, les gens passaient. D’autres étaient assis. Eisenstein, engoncé dans un large manteau de sport, le kodak en bandoulière, semblait un touriste yankee, comme les Montparnos en voient tant.

Il a ceci de commun avec les Anglo-Saxons que c’est un « réalisateur », sans calembour ; avec les Latins que c’est un dilettante. Il possède la passion, le lyrisme et la sensibilité des Slaves. Une pensée qui dépasse les cadres des races.

Ah ! Si Eisenstein pouvait faire un film en France !

Pierre Ogouz

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Pour en savoir plus :

Le site de la Cinémathèque française consacré à Eisenstein.

« Ce jour là… Eisenstein » reportage sur sa carrière diffusé en février 1968 au journal télévisé de 20h.

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L’extrait le plus connu, la scène de la crème, de La Ligne Générale.

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L’analyse de La Ligne Générale par Samuel LACHIZE, critique de cinéma à L’Humanité (INA 1973).

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Extrait de La Ligne générale « Le Koulak ».

 

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