Comment êtes-vous venu au Cinéma ? Germaine Dulac, Jacques de Baroncelli (Cinémagazine 1933)


C’est en 1933 que la revue Cinémagazine eut l’idée de demander à plusieurs cinéastes comment en sont-ils venus à faire du cinéma ?

La première partie de cette enquête d’André Robert est paru en octobre 1933 avec les réponses de Georges MélièsMarcel L’Herbier et Jean Renoir.

Comment êtes-vous venu au Cinéma ? Méliès, L’Herbier, Renoir (Cinémagazine 1933)

Voici donc la suite de cette enquête, malheureusement trop courte, qui se termine avec les témoignages de Jacques de Baroncelli et l’une des rares réalisatrices françaises de l’époque : Germaine Dulac.

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Signalons qu’étaient annoncés les témoignages de Abel Gance et Julien Duvivier qui n’ont pas été publiés.

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Bonne lecture !

 

Comment êtes-vous venu au Cinéma ?
Enquête d’André Robert

paru dans Cinémagazine de décembre 1933

Cinémagazine de décembre 1933

Cinémagazine de décembre 1933

MADAME GERMAINE DULAC

Germaine Dulac est assise devant devant un bureau où les dossiers s’amoncellent et les nations fraternisent.

Au mur, de vieilles estampes, un délicieux petit navire qui n’est plus seulement un ornement choisi avec un goût sûr mais bien un symbole, celui du départ…

Tout le jour, on est ici en contact avec la terre et le ciel, Rome et Londres, la course en sacs de Carpentras et les palabres ministérielles. Toute la semaine, une femme harmonise les faits internationaux, peut réduire à quarante secondes un discours d’Hitler qui fait trembler le monde et organiser un concours de beauté dans la rue de Monceau. Car Germaine Dulac, premier metteur en scène féminin de France, est maintenant la très active directrice de France-Actualités.

Cinémagazine de décembre 1933

Cinémagazine de décembre 1933

« Je suis venue au cinéma d’une bien curieuse façon. J’adorais la musique et la photographie, et j’avouerai sans ambages que toutes mes économies de gosse passaient dans l’achat d’appareils photographiques et le développement des plaques. Par contre, j’avais le cinéma en horreur et, si j’étais une fidèle habituée du Gaumont-Palace, c’est que j’y allais pour son excellent orchestre, mais pas du tout pour ses films. Cependant, en 1907, j’avais connu Napierkowska, et je fréquentai dès lors les milieux cinématographiques. En somme, je suivis un métier que je n’avais pas choisi pour gagner ma vie.

En 1912, coup de foudre. Coup de foudre cinématographique par émotion photographique.
On présentait un film sur Na
poléon, et la réalisation de la bataille de Waterloo me bouleversa. Je sortis tout émue et, ce jour-là, j’entendis mal l’orchestre… Je continuai toutefois à faire du journalisme, et les hasards de cet étonnant métier me conduisirent en Italie pour une enquête. Ce voyage fut pour moi la plus utile des documentations. Le cinéma italien était à cette époque particulièrement développé, et je pus poursuivre mon éducation cinégraphique, beaucoup voir et même un peu critiquer. Survint la guerre…

En 1915, avec deux de mes amies, nous décidâmes de produire un film en mettant chacune la royale somme de 4.000 francs. Avec ces 12.000 francs devaient naître Les Sœurs ennemies. Certes on n’y trouvait pas trace d’esthétique, mais un grand souci de la réalité. Faire vrai. Ainsi pouvait se résumer mon premier essai.

Avec mon deuxième film, tourné avec Suzanne Desprès, puis dans Vénus Vitrix avec Napierkowska, j’ai commencé la recherche d’une harmonie des plans et d’un rythme purement cinégraphique. Enfin, dans Âme de Fou, j’ai fait jouer l’appareil. Poussée par une sorte d’inconscient, je n’hésitais pas à multiplier les plans. Ah ! si vous aviez vu un jour Ève Francis affolée par une scène que l’on avait tournée dans quatorze plans différents : « Mais, ma pauvre amie, vous n’allez jamais vous y retrouver ! » Oui, c’était le bon vieux temps…


JACQUES DE BARONCELLI

Cinémagazine de décembre 1933

Cinémagazine de décembre 1933

Jacques de Baroncelli est heureux d’évoquer ses souvenirs. Cela lui rappelle les belles heures de ses débuts journalistiques, et il semble avoir une prédilection pour ce métier :

— J’étais l’un des principaux collaborateurs de L’Éclair, le journal d’Ernest Judet. J’adorais le journalisme, et je me demande encore aujourd’hui comment j’ai pu quitter ce métier passionnant.
La graisse chaude, l’huile lourde des rotatives, le papier fraîchement imprimé, c’est l’ivresse des ateliers de composition, les nuits de veille auprès des typographes… et puis, comme le cinéma, le secrétariat de rédaction est un métier d’odeur.

— ? …

— Mais oui, la pellicule. Aujourd’hui ce sont les aides-opérateurs qui « chargent » l’appareil de prises de vues ; c’est le plus souvent la monteuse qui découpe le film, mais, autrefois, le metteur en scène prenait plaisir à manipuler cette pellicule qui sentait bon le celluloïd.
Voyez-vous, dès que j’évoque ces souvenirs, je me laisse aller à la rêverie…

J’avais écrit un roman, La Maison de l’espion, et des amis me poussaient à le réaliser à l’écran quand la guerre éclata. En 1916, je réalisais Luminapuis Le Roi de la Mer, qui avait pour principaux interprètes Signoret, Emmy Lynn, Henry Roussell. C’était l’un des premiers films, — sinon le premier, — dans lequel on utilisa les gros plans. Tout cela ne nous rajeunit pas, et, voyez-vous, si j’avais à refaire ma carrière, je ne sais pas qui l’emporterait du cinéma ou du journalisme, mais je crois bien que ce serait ce dernier.

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour en savoir plus :

Critique des « Ecrits sur le cinéma, de Germaine Dulac » sur le site Il était une fois le Cinema.

« Soyons unis » : un aperçu des activités syndicales de Germaine Dulac dans la revue 1895.

« GERMAINE DULAC SAUVÉE DES EAUX » paru dans Libération en 2005.

Le Colloque Jacques de Baroncelli au Musée d’Orsay (2005) dans la revue 1895.

La souriante madame Beudet de Germaine Dulac (1923).

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Le fameux « La coquille et le clergyman » écrit par Antonin Artaud et réalisé par Germaine Dulac.

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