Souvenirs de la « banque » par René Genin (Pour Vous 1938)


Cela fait longtemps que nous voulions saluer la mémoire de l’un des grands seconds rôles du cinéma français, ou plutôt « acteurs de composition » comme on disait à l’époque : René Genin.

C’est le genre de comédiens dont vous connaissez forcément le visage si vous aimez le cinéma des années trente et quarante mais pas forcément le nom. Il a beaucoup joué pour Marcel Carné par exemple : Jenny, Drôle de drameLe Quai des brumes,  Le Jour se lève et Juliette ou la Clé des songesMais vous pouvez l’apercevoir dans Le Crime de Monsieur Lange de Jean RenoirLes Disparus de Saint-Agil de Christian-JaqueL’assassin habite au 21 de Henri-Georges ClouzotLes Amants de Vérone d’André Cayatte,  Si Paris nous était conté de Sacha Guitry. pour ne citer que les plus connus.

« On admire à juste titre la précision et le pittoresque des seconds rôles américains. René Genin, acteur « bien de chez nous » mérite semblables compliments. En manches de lustrine ou la vareuse déboutonnée, la tignasse hirsute ou le faux col irréprochable, en soutane voltigeante pour faire rimer barette et burette, en gilet rayé, en casquette ou en jaquette, il a réussi – avec le sourire – le difficile équilibre d’être perpétuellement ni tout à fait lui-même, ni tout à fait un autre. »

Ainsi est-il célébré par Olivier Barrot et Raymond Chirat dans leur livre « Noir et Blanc, 250 acteurs du cinéma français 1930-1960 » chez Flammarion et nous ne pouvons que nous joindre à cet éloge.

*

Signalons que René Genin a débuté en faisant la « banque », c’est-à-dire qu’il faisait partie d’une troupe de comédiens ambulants qui allaient de village en village et jouaient sur une place publique d’où la saveur de ces souvenirs qui témoignent d’une époque révolue.

*

Bonne lecture !

 

Souvenirs de la « banque » par René Genin

paru dans Pour Vous du 27 avril 1938

Pour Vous du 27 avril 1938

Pour Vous du 27 avril 1938

La « banque » : c’est ainsi qu’on appelle, dans le vocabulaire du théâtre, les comédiens ambulants qui vont de village en village, dressent leurs tréteaux sur les places publiques et qui, chaque soir, devant des braves gens assemblés, renouvellent les exploits fameux des vieux héros du mélodrame.
Héritiers des troubadours du moyen âge et de la « commedia dell’arte », il leur arrive souvent d’improviser leur texte dans le feu de l’action…

Plusieurs acteurs de l’écran ont été, dans leur jeunesse, des « banquistes ».
C’est le cas de Genin, l’interprète de Ramuntcho, des Disparus de Saint-Agil, de tant d’autres films qui l’ont classé parmi nos meilleurs acteurs de composition. Véritable « enfant de la balle », Genin a bien voulu évoquer pour vous quelques souvenirs. Nous lui laissons la plume…

 

Deux roulottes viennent d’arriver sur la place du village, un de ces villages du Midi que l’on voudrait presser sur son cœur tant ils sont beaux. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le théâtre est monté. Il est là, ce palque (sic!) adossé (avec la permission du curé) contre le mur de l’église… touchante réconciliation de deux ennemis d’antan.

Le comédien ambulant, le « banquiste », ne fait aucune politique, il sait qu’il aura besoin, pour la Porteuse de pain, de la soutane du curé et des bancs de la mairie, les jours d’affluence.
Attachée à un platane de la placette, l’affiche… un panneau de toile cirée noire, et, tracé au blanc d’Espagne par un spécialiste de la troupe, le programme pour ce soir-là : « Avec permission des auteurs et des autorités, la Paix chez soi, comédie en un acte, et la Folle par amour, drame. »

Dans ces petits théâtres en plein vent, en avril et en septembre, il est rare qu’on affiche le nombre d’actes, car si la soirée est fraîche, de ce canevas en quatre actes on en fait trois au dernier moment ; évitons d’enrhumer le public, la recette du lendemain s’en ressentirait !

Il fait beau, les oiseaux chantent dans les platanes, les paysans partent pour les champs, les bruits des charrues se mêlent au bruit du forgeron tapant sur son enclume, les enfants vont à l’école. Après l’avoir lue, ils malmènent quelque peu notre affiche, mais j’évite de gronder trop fort ; cela encore nous porterait tort pour le soir !
On frappe à la porte de la caravane… Une vieille femme nous souhaite la bienvenue et nous offre une belle salade.
Je vous en fais cadeau, ici on aime beaucoup les comédiens.

Et la conversation s’engage.
Les récoltes, cette année, ont été bonnes ; alors vous aurez du monde ; et puis, et puis il n’y a pas de deuils en perspective ! (C’est que dans ces pays un deuil, un mariage, une naissance suffit à faire baisser les recettes de la moitié; eh oui ! ils sont tous parents…)

Le maire et le curé, ce dernier la pipe au bec et les deux mains dans les poches de sa soutane, devisent près de l’affiche. Ils viennent vers moi. Je m’approche, on bavarde. Le curé trouve charmante notre installation et me demande, comme promis, que nos pièces restent morales. Le maire, lui, s’en fiche ; mais il ne veut pas entendre un coup de feu sur notre scène après dix heures du soir. Vous comprenez, l’Hôtel des Voyageurs est en face ; et puis cela peut effrayer des gosses endormis dans les maisons voisines. L’ennui c’est que dans nos soirées c’est toujours vers minuit que le châtiment du traître a lieu. Enfin je suis averti, passé dix heures, le traître ne mourra que par le feu, le fer ou le poison. Le brave curé, qui pense à tout, m’apprend que, les jours de pluie, nous pouvons jouer dans la salle du Café de la Place ; le patron met gratuitement sa salle à la disposition des artistes de passage.

Pour Vous du 27 avril 1938

Pour Vous du 27 avril 1938

Je quitte ces deux personnalités, car quelqu’un semble m’attendre plus loin, près de ma roulotte. Ce monsieur vient près de moi ; il a une serviette sous le bras.
C’est vous le directeur ?
— Oui.
Eh bien ! si je veux, vous ne jouerez pas ce soir.
— Ah ! Pourquoi ?
Voilà. Je suis le représentant des droits d’auteurs. La Folle par amour, ce drame, je ne l’ai pas sur mon répertoire; c’est peut-être une pièce de vous. Mais la Paix chez soi, c’est de M. Courteline. Alors, ça paie ; je suis le clerc de notaire du pays et c’est moi qui perçois…

Voyant qu’il est intraitable, je lui dis que je ne jouerai pas la Paix chez soi, mais une autre pièce de ma composition : les Embêtements du ménage

Il est deux heures de l’après-midi, le ciel se couvre. A trois heures, il pleut ; et, ma foi, le temps est bien pris ; les paysans déjà rentrent des champs. Je bondis au Café de la Place ; le tuyau est bon car le cafetier est charmant. Il est entendu que nous jouerons ce soir dans là salle de café ; nous fixerons l’entrée à trente centimes et demi-place pour les enfants ; lui se contentera des consommations. A sept heures, après que les joueurs auront terminé leur partie, on poussera le billard dans le fond de la salle. Recouvert d’un grand plateau de bois, il constituera notre scène. Mais les derniers comédiens qui avaient passé dans cette salle avaient détérioré le plafond avec leurs petits décors. Le patron du café ne veut aucun décor et aucune pointe dans la tapisserie.
— Faites passer le tambour par le garde champêtre, vers les cinq heures, quand ils seront tous rentrés des champs.
Non monsieur ; l’annonce, c’est nous qui la ferons ; ça produit meilleure impression sur le public.

Au dehors, la pluie tombe toujours.
A sept heures et demie, à l’heure où nous devons transporter le fameux billard dans le fond de la salle, deux joueurs font une partie acharnée en cinquante points et ils queutent à tout bout de champ. Les derniers points sont interminables… et l’heure du spectacle approche… Oh ! ce dernier point ne viendra donc jamais ?

Dans un coin du café, le « fada » du pays amuse quelques joueurs de cartes en faisant la danse du ventre tout en chantant la Marseillaise.
Un beau couillon, celui-là, dit le patron. Vous devriez bien l’embaucher avec vous; il ferait bien l’andouille sur les planches !

J’approuve en riant, mais mon cœur de comédien n’approuve pas la plaisanterie…
Ah ! ce que les deux joueurs de billard peuvent m’énerver…

Huit heures. Enfin le billard est libre. Vite nous montons notre estrade ; il y a un petit paravent dans le coin pour faciliter les entrées et les sorties. Mais, malheur ! le plafond est si bas qu’il nous faudra jouer les quatre actes la tête baissée !

Neuf heures. Nous plaçons un petit guéridon à l’intérieur et à l’entrée du café ; c’est le contrôle. Dans la salle qui sent encore le vin et la fumée, le patron du café, sa femme et la bonne terminent leur repas du soir. Je suis à mon contrôle. Au dehors, le bruit de la pluie et des pas… Enfin, une personne arrive ; non, elles sont trois… C’est ma vieille à la salade ; elle est avec sa fille et son gendre…
Vous me reconnaissez, qué ! C’est moi qui vous ai donné la petite saladette ! Alors on vient pour rien ce soir ; demain je vous porterai une petite fricassée de champignons…

Je n’ose pas refuser ces entrées gratuites ; il suffit d’un rien pour produire un mauvais effet dans le pays.
Une autre personne se présente : c’est mon représentant des droits d’auteurs, l’air plus mauvais que le matin.
J’ai droit à trois places, et pas de banc, hein ! des chaises.

Je fais effort pour être aimable.
— Bien, alors trois chaises près de la scène, votre famille va venir tout à l’heure ?
Non, je suis veuf. Les deux autres places resteront inoccupées, tant pis. J’y ai droit ; et ne jouez pas la Paix chez soi, ou je signale…

La vieille m’envoie son gendre pour me demander si on commence bientôt… Alors là, je l’envoie au bain !

Pour Vous du 27 avril 1938

Pour Vous du 27 avril 1938

La porte du café s’ouvre ; une femme parait, un fardeau sur les bras; deux gosses la suivent.
Monsieur, les deux petits ne payent pas ; ils sont trop petits, même pour payer demi-place. Voici pour moi : six sous, et trois sous pour l’enfant que j’ai dans les bras.

L’enfant ! Oh ! cette chose restera pour moi inoubliable. L’enfant pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans, ses deux longues jambes traînaient par terre ; je ne sais même pas si cette demi-place n’avait pas une alliance au doigt !

Enfin, le public arrive… On entre. La salle se remplit. La petite troupe d’acteurs s’habille dans une pièce… Un débarras, plutôt, qui nous sert de loge, près de la scène. La bonne du café surveille les spectateurs retardataires et perçoit le montant de la place. Tout en nous maquillant, nous entendons une maman mécontente qui menace son gamin :
Si tu n’es pas sage, je te fais manger par le monsieur du théâtre !

Il est tard, près de dix heures. Vite, frappons les trois coups. Le marteau est introuvable. Il est resté sur un coin de l’estrade. Il y restera du reste toute la soirée. Je m’empare du démêloir et, assez fort pour que le public entende, et assez doucement pour ne pas briser le peigne… les trois coups sont frappés.

Une annonce est de rigueur :
— Mesdames et messieurs, excusez cette modeste installation. Cette soirée ne sera qu’un aperçu de nos prochaines représentations ; ici, pas de décors, pas de rideau, mais, après chaque acte, nous nous inclinerons et à vous, cher public, d’applaudir si nous avons mérité vos éloges.

Je m’incline et le public applaudit. Au premier rang j’aperçois mon représentant de droits d’auteurs qui a cédé une de ses deux chaises libres au curé qui, la pipe au bec frappe des mains, lui aussi.

Notre première pièce : les Embêtements du ménage, est terminée. Le public a bien ri. Maintenant c’est la pièce à costumes Louis XIII : la Folle par amour. A chaque entrée d’artiste on entend, dans la salle : « Oh ! les beaux costumes! » Il faut des « chut! chut! » pour les faire taire. Il est vrai qu’ils ne sont pas plus gênants que les irascibles joueurs de cartes qui annoncent leur carte, chacun leur tour, et cela à haute voix, pendant la scène d’amour et de désespoir ! « Atout ! pique ; je prends, etc. »

De temps en temps l’acte est coupé par de faibles bravos ; c’est au moment où le marquis s’incline pour saluer la comtesse ou quand le domestique salue bien bas son maître. Eh ! mon Dieu, c’est qu’on lui a dit, à ce public, que les acteurs s’inclineraient pour signifier la fin de l’acte. Ma foi, à chaque révérence, il applaudit, croyant que c’est fini.
D’un commun accord entre les artistes, pour les actes suivants, le serrement de main sera utilisé, la révérence ne sera que pour la fin du tableau.

Et la représentation se termine ; le public a bien ri, a bien pleuré ; c’est un succès. La salle se vide. On frappe à la porte de notre petit débarras où nous nous déshabillons. C’est mon « droit d’auteurs ». Il me tend la main : il est ravi. Il me transmet les félicitations du curé qui a dû regagner aussitôt sa cure, et dame ! il a sa messe du matin à cinq heures.
Vous voyez, vous avez bien fait de jouer votre pièce les Embêtements du ménage. Le public s’est tordu de rire, tandis que si vous aviez joué la Paix chez soi ça vous aurait coûté dix francs de droits et ça n’aurait peut-être pas si bien marché.

Pardon, Courteline ! C’était bien ta Paix chez soi que nous avions jouée !

Pour Vous du 27 avril 1938

Pour Vous du 27 avril 1938

La salle du café est vide, nous nous apprêtons à regagner nos caravanes sur la place.
Cependant un spectateur est encore installé a une table ; il est bien mis ; un voyageur de commerce arrivé du dernier train, sans doute. Il invite toute la petite troupe à prendre bière et limonade. C’est un beau parleur. Il nous félicite ; il a déjà aperçu notre installation sur la place. Il nous questionne. Dans sa conversation il emploie des mots très laborieux, trop laborieux pour nous, moins que des primaires. Mais il parle bien… bien…, le théâtre moyen-âgeux, les baladins, Molière, Scaramouche, le chariot de Thespis, etc.
Nous sommes suspendus à ses lèvres. Le beau canevassier, si nous l’avions avec nous, pensai-je !
Puisque vous êtes ici pour un mois, nous dit-il, gardez-moi tous les soirs une chaise au premier rang.

Je risque une indiscrétion :
— Vous voyagez pour les liqueurs, pour les draps, monsieur ?
Mais non, je suis Jean Aicard ; je viens ici tous les ans chez des amis. Alors, à demain !

Dehors le ciel était tout étoilé… et l’air sentait bon… bon comme les paroles de Jean Aicard.

René Genin

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

La page biographique sur René Genin par Jean-Paul Briant sur le site de l’Encinémathèque.

Une autre page biographique sur le site CinéArtiste.

René Genin avec Jean Gabin dans Le Quai des Brumes de Marcel Carné (1938)

 

 

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *