Louis Jouvet vie d’un grand comédien (Cinémonde 1946) – part2 1 commentaire


Après notre récent hommage à Raimu, et alors qu’à la fin de l’année nous fêterons le 130° anniversaire de la naissance de Louis Jouvet,  il nous a semblé important de partager cette série de 5 articles sur sa carrière (plutôt axée sur le théâtre) publiée dans la revue Cinémonde du 24 septembre au 5 novembre 1946.

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C’est donc en 1946 que paraît cette série d’articles écrit par Christine Cournot dans la revue Cinémonde dans lesquels elle revient sur la carrière abondante de Louis Jouvet.

Nous pouvez lire la première partie de cette série à cette adresse :

Louis Jouvet vie d’un grand comédien – part1 (Cinémonde 1946)

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Voici donc la seconde et dernière partie, toujours aussi axée sur la grande carrière théâtrale du Patron !

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Redécouvrez au cinéma à partir du 18 octobre 2017 Louis Jouvet dans l’un de ses derniers grands rôles Knock en version restaurée.

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Bonne lecture !

Louis Jouvet, vie d’un grand comédien par Christine Cournot – part 3

paru dans Cinémonde du 22 octobre 1946

Cinémonde du 22 octobre 1946

Cinémonde du 22 octobre 1946

JOUVET A NEW-YORK

En 1916, Clemenceau demande à Copeau d’aller servir la propagande français en Amérique. Après une tournée de conférences. Copeau revient en France et obtient de faire revenir du front Dullin et Jouvet pour offrir aux futurs alliés d’Amérique le divertissement d’un théâtre français.

Par suite d’erreur dans la transmission des paperasses officielles, Jouvet est considéré pendant quelques jours comme déserteur et sa femme rencontre mille difficultés pour aller le rejoindre. La troupe s’installe au théâtre Carrick à New York, et de mai 1917 à juin 1919, ils montent un spectacle nouveau chaque semaine dont Jouvet porte toute la responsabilité. Épuisés, ils rentrent en France bien heureux de retrouver leur petite salle et leur cher public parisien.

C’est alors que Jouvet, qui fait dans la troupe aussi bien fonction d’acteur que de régisseur, montre ses capacités d’électricien, d’accessoiriste, de menuisier, de peintre et de décorateur, ainsi qu’il le raconte dons la préface du « Curé de Sabbattini » :

« Plus tard, j’ai eu la joie et l’orgueil de construire trois scènes, de commander les maçons et les charpentiers et même l’architecte. Tout en faisant j’ai appris à jouer la comédie. Mais tout ce que je sais, tout ce que je pouvais formuler n’est que le résultat d’une pratique. Ce n’est pas tellement des explications que j’apporte, mais des témoignages. Le Conservatoire avant refusé catégoriquement, et à plusieurs reprise de m’instruire, c’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage du théâtre.

« j’avais fait d’innombrables « épures » et d’innombrables « bleus » pour calculer la hauteur d’un praticable dans la crainte que l’acteur qui y serait juché ne fût pas entièrement vu soit par les spectateurs de côté dont la vision souvent est arrêté par les bords du cadre de la scène, soit par ceux de l’amphithéâtre dont les regards coupés par la partie haute horizontale du même cadre. Le matin qu’on amena le praticable, Alphonse, le chef machiniste, indulgent et paternel, me regardait d’un sourire apitoyé jouir de ces quelques morceaux de bois qui avaient fait l’objet de mes soucis ; je circulai du haut du praticable pour en éprouver la solidité et jetai de ce promontoire un coup d’œil circulaire dans la salle. Mes calculs étaient-ils justes ? Verrait-on bien l’acteur tout entier de la salle. Je contemplai le vide des fauteuils et des loges avec angoisse et je donnai l’ordre à Alphonse de circuler parmi les fauteuils et les loges pour s’assurer de la totalité de cette vision.

C’est ce matin-là qu’Alphonse m’a enseigné le premier aphorisme en matière de découverte : « C’est pas la peine, me dit-il, que je me dérange, ceux que tu vois, ils te voient. » Un autre jour, il a miné tout mon savoir mécanique et tout mes calculs sur le treuil et le tambour en faisant l’équipement rideau d’avant-scène par de simples recettes qui rendaient inutiles le papier et le crayon. Comme tous les machinistes autrefois, il était ancien gabier de marine. C’est Alphonse qui ma montré comment équiper une « cassette » pour les apparitions, empêcher le bois de crier, dessiner des courbes surbaissées et des anses de panier avec trois, cinq, sept ou neuf centres sans sortir une boite de compas.

J’étais ébloui, mais une après-midi, où ma science de la géométrie l’avait particulièrement exaspéré, il m’a mis au défi de tracer une coupe à 45 degrés sur le tronc cylindrique d’un tuyau de poêle. Ce fut une honte et un émerveillement pour moi quand Alphonse, plus laconique que jamais, après avoir longtemps considéré mes essais prétentieux et ridicules, apporta un seau d’eau et un fil à plomb et fit tremper, incliné à l’angle voulu, le tuyau dans le plan horizontal du liquide. »

Cinémonde du 22 octobre 1946

Louis Jouvet et Fernand Gravey dans Mister Flow (Cinémonde du 22 octobre 1946)

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JOUVET COMMENCE SA VRAIE CARRIÈRE

Mal son métier si passionnent de régisseur ne l’empêcha pas d’être de tous les spectacles. Il est Anselme dans Cromedeyre le Vieil de Jules Romains, un grand-prêtre dans Saül  d’André Gide, Antolycus dans le Conte d’Hiver de Shakespeare, Truchard dans La folle Journée de Mazeaud, l’évêque de Lima dans Le Carrosse du Saint-Sacrement de Mérimée, Gérante dans Les Fourberies de Scapin, qu’il joue avec une ombrelle, Sganarelle du Médecin malgré lui. Brid’oison dans Le Mariage de Figaro, dont il dit que le rôle s’exprime « vestimentairement », le docteur dans La Jalousie du Barbouillé, Fedor Pavlovitch des Frères Karamazov. C’est dans cette pièce que Dullin, en scène, lui joua le tour de lui verser d’authentique vodka, dont son personnage avalait sans broncher, coup sur coup, deux grands verres à la régalade. La tête lui tournait tandis qu’il voyait le visage de Dullin (Smerdiakoff ) qui l’épiait et qui, sans cesser d’avoir l’air peureux aux regards du public, avait parfaitement l’air de se moquer de lui, qui parvint tant bien que mal à dissimuler ce qu’il ressentait.

Enfin Jouvet s’arrache à ses rôles de vieillards ou de niais en interprétant Philinte du Misanthrope avec Copeau, dans Alceste et Valentine Tessier, qui s’appelait alors Mme Gautier dans Célimène. Ce qui avait été jusqu’ici chez Jouvet raideur convenue, devint élégance, délicatesse, intuition.

Mais Dullin quitta le Vieux-Colombier, Jouvet ne tardera pas à le suivre, appelé par Jacques Hébertot  à la mise en scène du théâtre des Champs-Elysées qui lui semble d’un profit certain. N’oublions pas, en effet, que « le théâtre doit être d’abord une entreprise commerciale florissante, c’est alors seulement qu’il lui est permis de s’imposer dans le domaine de l’Art. »

JOUVET AU THEATRE DES CHAMPS-ELYSEES

De metteur en scène, Jouvet devient directeur ; aux anciens du Vieux-Colombier viennent se se joindre de nouveaux éléments. Pierre Renoir, qui plus tard partagera avec lui la direction de ses théâtres, la fidèle Raymone, Lucienne Bogaert, Alexandre Rignault, André Moreau, Robert Moor, Maurice Castel, Michel Simon, transfuge des Pitoeff, qui de trompette à crinière rouge dans Amphytrion 38, aboutit à Cloclo, la gouape ignominieuse de Jean de la Lune.

Mauvaise langue, Michel Simon raconte : « Je jouais aux Champs-Elysées, Jouvet ne pouvait pas me sentir parce que j’avais plus de succès que lui, il me payait très mal, alors un jour je suis allé le trouver : « Tu viens me demander une augmentation ? » me dit-il. Je lui répondis : « Non, mais tu vois mes chaussures, eh bien ! c’est avec elles que je jouerai le rôle du millionnaire. » Et je lui exhibais mes souliers troués dont les semelles bâillaient. Savez-vous ce qu’il fit ? Il I fit ressemeler mes chaussures. »

Cependant Jouvet sait choisir ses auteurs et connaît, peu d’échecs, il crée un répertoire moderne de comédies modérées et ironiques, et reprend quelques.classiques. De 1923 à 1934, époque où il quittera les Champs-Elysées, il joue Monsieur Le Trouadec saisi par la débauche de Jules Romains, Malborough s’en va-t-en guerre de Marcel Achard, Knock, qui restera un de ses plus gros succès et dans lequel il retrouve la veine de ses premiers rôles comiques tout en créant un personnage qui ne permettra plus de dissocier Jouvet de Knock.

A ce propos, Jouvet raconte que « après lecture de Knock nous étions fort satisfaits, Jules Romains de mon enthousiasme, et moi de la perfection neuve de cette farce dont le comique s’élève au lyrisme. Il écoutait mes innombrables questions et interrogations avec le plaisir de l’auteur. Une série d’interprétations, de suggestions et de propositions me venaient à l’esprit. De temps en temps il répondait évasivement à l’une d’elles par un « Pourquoi pas ? » souriant, étonné et un peu ironique, je le sentais gêné, reconnaissant et stupéfait. A la fin, il m’arrêta : « Ecoutez, toutes vos idées sont très intéressantes, mais je ne peux rien vous expliquer de ma pièce, je ne peux pas vous dire précisément comme je voudrais qu’elle soit jouée, je ne peux pas le voir encore et je ne peux pas vous expliquer ce que je veux. Mais pendant les répétitions, je dirai très bien ce que je ne veux pas. Commencez donc à la distribuer, montrez-moi les acteurs que vous aurez choisis et quand ils répéteront ce sera très simple. »

Louis Jouvet dans La Kermesse Héroïque (Cinémonde du 22 octobre 1946)

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Après Knock, Jouvet monte et joue Le Mariage de Monsieur Le Trouadec  de Jules Romains, La Jalousie du Barbouillé, Le Carrosse du Saint-Sacrement, Le Dictateur de Jules Romains, Léopold le bien aimé de Jean SarmentDomino de Marcel Achard

En 1928, Jouvet fait la connaissance de Giraudoux, qui s était essayé au théâtre en transposant quelques passages de son roman Siegfried et le Limousin. C’est le début entre l’écrivain et l’acteur d’une amitié dont la mort même semble n’avoir pas marqué la fin et fera dire plus tard à celui-ci : « N’aurais-je d’autre titre de gloire dans l’exercice de mon métier et de ma carrière que d’avoir joué ses œuvres, cela me suffirait. »

Après Siegfried, Jouvet interprète Jean de la Lune de Marcel Achard, dont le personnage tendre et confiant semblait « à priori » mal convenir à sa nature lucide et cynique, mais sa puissance de composition en triomphe comme elle en triompha d’ailleurs dans Pétrus de Marcel Achard.

A ce sujet, un de ses amis racontait que venant lui lire une oeuvre récente alors qu’il se grimait das sa loge et, s’asseyant auprès de lui, au bout de deux pages, il le regarde et une angoisse le saisit Qu’était-il arrivé ? Quelle obscurité du texte lui valait le regard étonné, lointain, incompréhensif de son interlocuteur. Soudain il se prit à rire, rassuré, Jouvet n’était plus là, tel qu’il allait entrer en scène, Pétrus le fixait à présent d’un œil naïf, ahuri.

Giraudoux et Jouvet se retrouvent pour Amphytrion 38 puis pour Intermezzo, dans lequel Valentine Tessier joue avec les spectres. Entre temps Jouvet a connu deux demi-échecs avec la Margrave d’Alfred Savoir, et Le Taciturne de Roger Martin du Gard.

A Suivre

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Louis Jouvet, vie d’un grand comédien par Christine Cournot – part 4

paru dans Cinémonde du 29 octobre 1946

Cinémonde du 29 octobre 1946

Cinémonde du 29 octobre 1946

En 1934, il quitte les Champs-Elysées et s’installe à l’Athénée : « En manière d’offrande et de justification aux dieux lares qui avaient abrité Debureau, nous avons pensé nécessaire de représenter d’abord Amphitrion 33, de Giraudoux ».

Sans quitter la mythologie, Jouvet s’adresse alors à un autre auteur et crée La Machine infernale, de Jean Cocteau, dans laquelle Jean-Pierre Aumont apportait une fougue toute juvénile, et dont les ravissants décors de Christian Bérard marquaient le commencement d’une collaboration toujours féconde. C’est une autre entente qui fit le succès de Tessa. Cette adaptation de Giraudoux nous révéla, en effet, la diaphane Madeleine Ozeray ; son influence devint telle que Giraudoux transforma le personnage légendaire de la « belle Hélène », qui, sous sa plume, devint l’inconsciente et futile petite fille de La Guerre de Troie n’aura pas lieu. C’est dans cette pièce que Jouvet sut montrer, dans le rôle d’Hector, des dons de puissance et de sensibilité que ses interprétations précédentes ne laissaient pas supposer.

Dans le même spectacle, on pouvait voir une amusante pochade, Supplément au Voyage, de Cook, qui permettait d’apprécier les qualités physiques de José Noguéro, puis de Paul Cambo. Ce dernier trouva le rôle de sa carrière dans Oreste, de l’Electre, de Giraudoux, que Jouvet monta ensuite avec L’Impromptu de Paris, plaisante parodie de L’Impromptu de Versailles, dans lequel Jouvet et sa troupe jouaient leurs propres personnages, à l’exception de Romain Bouquet, qui campait un ineffable représentant de l’Etat.

Cinémonde du 29 octobre 1946

Cinémonde du 29 octobre 1946

Le Corsaire, de Marcel Achard, qui nous introduisait dans un studio de cinéma, rompit avec la tradition de légende qui semblait s’être instaurée sur la scène de l’Athénée ; Le Château de cartes, de Steve Passeur, y fit la courte apparition que son titre laissait prévoir. Ondine, de Giraudoux, déçut ses admirateurs, mais non ceux de Jouvet et Ozeray qui les jugèrent dignes d’interpréter les amoureux légendaires.

Entre temps ils avaient abandonné le moderne pour une reprise de L’Ecole des Femmes, qui valait une création. Que l’on se souvienne de l’ingénieux décor de Christian Bérard qui s’ouvrait à volonté, des lustres aux lignes pures qui empêchaient les spectateurs d’oublier qu’ils étaient au théâtre ; de l’Arnolphe, pittoresquement caricaturé par Jouvet ; de l’Horace bondissant et ingénu de Julien Bertheau, qui au Théâtre Français, peut maintenant tout à son aise s’adonner à son goût du classique, et surtout de Madeleine Ozeray, qui, admirablement conseillée, fut une Agnès passionnément amoureuse, bien éloignée de l’interprétation classique du rôle que l’on donne dans les cours de théâtre aux petites filles en chaussettes qui sortent du lycée pour apprendre le métier choisi.

Louis Jouvet dans Mademoiselle Docteur (Cinémonde du 29 octobre 1946)

Avec une reprise de Knock, ce furent là tous les spectacles que nous avons pu contempler à l’Athénée avant la guerre, mais Jouvet n’arrêtait pas là ses occupations ; c’est ainsi qu’en 1930 il fit une tournée triomphale en Italie, en Suisse et en Belgique. De 1934 à 1942 (où il sera remplacé par Denis d’Inès), il est professeur dans ce Conservatoire qui, enfin, veut bien de lui, et il donne à ses élèves une formation toute personnelle, qui n’en faisait pas des candidats au premier prix, mais des comédiens épris de leur art. Jouvet, indulgent aux non favorisés du sort, fait un cours tout en haut du théâtre de l’Athénée, dans cette grande pièce réservée aux répétitions à l’italienne, mais, trop pris, ce sont ses élèves, Alfred Adam, Jean Meyer, qui le remplacent bien souvent.

Cinémonde du 29 octobre 1946

Louis Jouvet et Jany Holt dans L’Alibi de Pierre Chenal (Cinémonde du 29 octobre 1946)

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En 1936, il refuse d’être nommé administrateur à la Comédie Française et suggère la nomination d’Edouard Bourdet, qui lui donnera le nouvel essor dont elle avait besoin. Celui-ci l’appelle à son aide, ainsi que Baty et Dullin ; conseiller technique, il est destiné à restaurer les oeuvres maîtresses d’un répertoire unique au monde. C’est alors qu’il monte L’Illusion Comique, de Corneille, dans laquelle la machinerie s’égale à la magie ; Le Cantique des Cantiques, de Giraudoux ; Tricolore de Lestringuez.

A la même époque, il est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur, hommage rendu à celui qui consacre sa vie & servir le théâtre français.

Mais Jouvet ne borne pas là son incroyable activité ; aux Annales, il fait des conférences très applaudies sur son dieu, Molière ; sur l’interprétation de Molière . « On est nourri par un personnage de Molière » ; sur le métier de directeur de théâtre, et il publie un livre : Réflexions d’un Comédien, dans lequel il fait l’analyse pénétrante et souvent cruelle des œuvres de Becque et de Beaumarchais dans un style éblouissant.

(A Suivre)

Louis Jouvet, vie d’un grand comédien par Christine Cournot – part 5

paru dans Cinémonde du 5 novembre 1946

Cinémonde du 5 novembre 1946

Cinémonde du 5 novembre 1946

Enfin, le cinéma consent à s’apercevoir que Jouvet existe.

En 1928, il fait un essai avec un maquillage qui efface toutes les rides des vieilles dames et leur rend la peau unie. Mais il n’était guère attiré par ce métier qu’il trouvait si différent du sien, il pensait devoir tout réapprendre et se plaisait à dire que le cinéma était la fin du comédien. Un timide essai, en 1932, ne l’encourage guère, bien que Topaze et Knock (on y apercevait Madeleine Ozeray en petite bonne) ne soient pas des échecs. Néanmoins, en 1933, Feyder lui fait faire sa rentrée au studio, et Jouvet campe, dans La Kermesse héroïque, un moine paillard du plus plaisant effet. Jouvet a conquis ses grades, les metteurs en scène ne le laisseront plus s’échapper ; sans y attacher grande importance, en dilettante, il tourne sans arrêt : « Le cinéma est un repos. Quand j’ai mis en scène une pièce de Giraudoux, que je me trouve au studio, j’ai d’impression d’être en vacances. Bien sûr, je pense à mon rôle, je l’apprends, je le travaille, mais ensuite, pour moi, c’est un jeu d’enfant que de le détailler, ce rôle, par petits bouts, en laissant à d’autres le soin de les ajuster ».

Il est Mister Flow, l’aventurier bredouillant dont l’expression benoîte est encore dans tous les yeux ; l’épave des Bas-Fonds, le cynique élégant du Carnet de Bal, qui n’oublie pas qu’il est poète et se laisse arrêter en murmurant du Verlaine ; l’évêque irlandais de ce film fol et désarmant, Drôle de drame de Carné. Et je cite pour mémoire Mademoiselle Docteur, Ramuntcho, avec Ozeray et Cambo ; Forfaiture, La Maison du Maltais, avec Dalio, qui s’était fait arranger le nez pour jouer un jeune premier ; Alibi, Education de Prince avec Robert Lynen, qui devait mourir si tragiquement ; Entrée des Artistes, Le Drame de Shanghaï, Hôtel du Nord, où il formait, avec Arletty, un couple interlope dont la classe dépassait de loin les pâles amoureux incarnés par Annabella et Jean-Pierre Aumont, teint en noir pour l’occasion ; La Fin du Jour, dans lequel, cabot vieilli, il poussait au suicide la petite bonne du cabaret pour se prouver sa séduction ; La Charrette fantôme, où il était un pauvre hère, cynique et cruel, hanté par l’approche de la mort. Enfin, juste avant la guerre, Sérénade et Volpone.

Son activité cinématographique, arrêtée par les événements, Jouvet reprend pendant quelques mois L’Ecole des Femmes, puis, écœuré de jouer devant les Allemands, qui lui interdisent Jules Romains et Jean Giraudoux, le 1er janvier 1941, il part en Suisse avec sa troupe : ils y interprètent L’Ecole des Femmes, le prologue de L’Annonce faite à Marie, que Claudel lui a enfin abandonné, des extraits d’Ondine, Il ne faut jurer de rien, Georges Dandin et La Jalousie du Barbouillé. Il continue ensuite sa tournée en zone non occupée, sur des scènes dont il déplore l’abandon et la vétusté, puis, à Lyon,, il accepte les propositions sud-américaines. En mai, ils s’embarquent à Lisbonne avec 34 tonnes de matériel..dont il déplore l’abandon et la vétusté, puis, à Lyon, il accepte les propositions sud-américaines. En mai, ils s’embarquent à Lisbonne avec 34 tonnes de matériel.

Cinémonde du 5 novembre 1946

Cinémonde du 5 novembre 1946

TOURNEE EN AMÉRIQUE LATINE

Le 27 juin, ils arrivent à Rio et commencent leurs représentations devant une salle silencieuse et fervente. Leur répertoire comprenait vingt pièces, composant seize spectacles, qu’ils jouèrent trois cent soixante seize fois tout au long de l’Amérique du Sud : L’Ecole des Femmes, Knock, Monsieur le Trouhadec, Electre, La Guerre de Troie n’aura pas lieu, Ondine, La Jalousie du Barbouillé, La folle Journée, La Coupe enchantée, Je vivrai un grand Amour.
Puis : L’Annonce faite à Marie, Le Médecin malgré lui, le premier acte du Misanthrope, Tessa, Leopold le-Bien-Aimé, On ne badine pas avec l’Amour, Judith, La Belle au Bois, de Jules Supervielle ; L’Occasion, de Mérimée, et ils créent avec un grand retentissement, le 16 janvier 1942, à Rio de Janeiro, L’Apollon de Marsac, que Giraudoux leur avait fait parvenir de Suisse.
Malgré le succès de leur nouvelle saison à Rio, les dépenses ont été telles que les finances sont basses et le froid sans précédent qui sévit à Sao Paulo, raréfiant les spectateurs, compromet les recettes.
La compagnie est poursuivie par la déveine. A Buenos-Aires, en septembre 1942, un incendie détruit la presque totalité des décors apportés avec tant de peines de Paris. A Montévidéo, les recettes sont déplorables ; de retour à Buenos-Aires, ils subsistent grâce à l’appui d’Argentins francophiles.

Cinémonde du 5 novembre 1946

Cinémonde du 5 novembre 1946

Malgré la chaleur suffocante et les difficultés sans nombre, ils partent pour Santiago du Chili où le succès les récompense de leur courage. A Lima, où ils se rendent peu après, Robert Bogar, André Moreau, Madeleine Ozeray quittent la troupe pour voler de leurs propres ailes. Celle-ci s’amourache d’un chef d’orchestre barbu, César de Mondoza Lasalle, qui se révèle aussi médiocre imprésario qu’excellent séducteur, et la troupe Ozeray aboutit à un échec. La jeune femme est remplacée au pied levé par Monique Mélinand, que Jouvet, prévoyant, a fait venir de Paris. Malgré les abandons, la troupe subsiste, pleine d’ardeur. Ils partent pour Quito, dans l’Equateur, où ils sont la première troupe française venue depuis Sarah Bernhardt, puis en Colombie où il n’en est jamais venue. C’est alors qu’ils apprennent la mort de Romain Bouquet, l’ami de toujours, qu’ils ont dû laisser dans; une clinique de Santiago du Chili.
A Caracas, , ils reçoivent un accueil si cordial que la confiance renaît. Continuant leur voyage, ils partent jouer à la Havane, puis à Haïti, où les noirs rivalisent d’érudition. Au Mexique, Paul Cambo s’envole vers les séductions cinématographiques.
Mais le voyage est près de sa fin. C’est à la Martinique que, bouleversés, ils apprendront la libération, de Paris. Ils s’empressent de rentrer en France. Le voyage de retour prendra soixante-deux jours.

RETOUR EN FRANCE

Dès son Arrivée, Jouvet s’occupe de récupérer son Athénée, puis de trouver les fonds nécessaires pour monter l’oeuvre que lui a laissé Giraudoux : La Folle de Chaillot, où il interprète un chiffonnier qui n’est pas une de ses meilleurs créations.
Renonçant à renseignement classique, il n’en passe pas moins quelques heures par semaine à faire partager sa foi à de jeunes acteurs anciens prisonniers. Les réalisateurs de cinéma n’oublient pas qu’il est l’acteur le plus aimé du public. Il vient de tourner Le Revenant avec Christian Jaque, et Calef l’a réclamé pour Les Chouans.

Il a renoncé à monter Othello dans la traduction de Pierre Lelièvre. Est-ce parce que Desdémone n’est plus là ou, plus simplement, parce que Jouvet entend se consacrer désormais aux chefs d’œuvre de la littérature française ? Ne projette-t-il pas un Don Juan, un Misanthrope ? Qui, mieux que lui, parait digne de nous les présenter, « telles qu’elles ont été créées, brillantes de fraîcheur, sans retouche et sans fard, avec, sur leurs joues, la couleur même de la jeunesse et dans tout leur corps ressuscité l’exacte respiration de la vie»

FIN

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

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Pour en savoir plus :

Le site (très complet) sur Louis Jouvet.

L’Adieu à Louis Jouvet dans l’Ecran Français (1951) sur notre site hommage à Marcel Carné.

La page biographique de Louis Jouvet sur le site de l’Encinémathèque.

L’hommage à Louis Jouvet sur le site Mon Cinéma à Moi.

La conférence de Louis Jouvet à Boston le 3 mars 1951 : « De Molière à Giraudoux » sur France Culture.

« Bizarre, Bizarre, vous avez dit bizarre ? » avec Michel Simon dans Drôle de drame de Marcel Carné (1937).

Louis Jouvet dans Entrée des artistes de Marc Allégret.

Louis Jouvet et Louis Jouvet ! dans Copie Conforme de Jean Dréville (1947).


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Commentaire sur “Louis Jouvet vie d’un grand comédien (Cinémonde 1946) – part2

  • Guilhem Claude

    J’ai dans mes archives sonores de Sacha Guitry une déclaration semblable à celle de Louis Jouvet sur Molière :
    « quand nous parlons de notre divin patron Molière il se trouve toujours dans le public quelqu’un pour nous dire : ce n’est quand même pas le bon dieu ! »
    Et bien nous répondons SI !