Louis Jouvet vie d’un grand comédien – part1 (Cinémonde 1946)


Après notre hommage à Raimu (à lire ici), et alors qu’à la fin de l’année nous fêterons le 130° anniversaire de la naissance de Louis Jouvet,  il nous a semblé important de partager cette série de 5 articles sur sa carrière (plutôt axée sur le théâtre) publiée dans la revue Cinémonde du 24 septembre au 5 novembre 1946.

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Comme Raimu (de cinq ans son aîné), Louis Jouvet était l’un des plus grands comédiens de sa génération. Même les films les plus anecdotiques de sa filmographie sont un régal lorsqu’il apparaît, nul besoin de développer bien sûr.

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C’est donc en 1946 que paraît cette série d’articles, écrit par Christine Cournot, dans la revue Cinémonde dans laquelle elle revient sur la carrière abondante de Louis Jouvet. Homme de théâtre avant tout, il est normal qu’elle y accorde une place importante comme vous le verrez.

Nous vous proposerons la suite de cette série la semaine prochaine.

D’ici là, bonne lecture !

 

Louis Jouvet, vie d’un grand comédien par Christine Cournot – part 1

paru dans Cinémonde du 24 septembre 1946

Cinémonde du 24 septembre 1946

Cinémonde du 24 septembre 1946

L’ENFANCE

Louis Jouvet naquit, le 24 décembre 1887, de père limousin et de mère ardennoise, à Crozon, dans le Finistère où son père, entrepeneur de travaux publics, construisait un pont.

Les Jouvet, de par les occupations du chef de famille, menèrent une vie errante de nomades, unie cependant, à l’esprit le plus bourgeois et le plus routinier. Le petit Jouvet y acquit sa surprenante instabilité tout en développant ses qualités de sensibilité et sa nervosité. On retrouve sa trace par les ponts qui sillonnèrent leurs routes, particulièrement dans le Massif Central, en Lorraine, à Montauban, à Nîmes, et dans le Limousin paternel non loin de la bourgade où naquit Jules Romains, dans cette province si chère au cœur de Giraudoux.

C’est dans une petite école primaire, environnée de collines et de jardins en terrasses, qui sentait l’encre rouge, les galoches et les pommes, qu’à huit ans Jouvet faisait la connaissance de Molière et se disputait joyeusement avec ses camarades en les traitant de « pendards », « maître jurés filoux », « coquins », « vrais gibiers de potence ». A douze ans il s’y enfermait en d’obscurs réduits, non pour fumer de précoces cigarettes, mais pour lire Beaumarchais qu’il considérait comme un auteur libertin.

Traîné dans toute la France, l’enfant vivait souvent chez les contremaîtres de son père qui lui apprirent à apprécier plus tard les simples artisans du théâtre, machinistes, électriciens et accessoiristes. Mais sa vraie demeure était celle de sa grand-mère maternelle dans les Ardennes, près de Rethel ; cette grand-mère, qu’il nous peint la plus rusée, la plus vieille, la plus tendre, la plus malicieuse et la plus sensée, reste le personnage le plus important de son enfance.

Cinémonde du 24 septembre 1946

Cinémonde du 24 septembre 1946

Comme un jour il lui demandait : « Grand-mère, pourquoi es-tu si vieille ? », elle lui répondit d’un ton énigmatique et guilleret : « Mon fils, c’est parce qu’on m’a fait beaucoup de chagrin. » La grand-mère et le petit-fils faisaient de longues promenades au bord de la Meuse d’où, malgré les tendres objurgations de la vieille dame, il revenait toujours pieds mouillés, habits déchirés ou tachés, sûr de l’impunité, ayant pour toute réprimande un « Tu l’as voulu, Georges Dandin », auquel il fait porter la responsabilité de son interprétation future du personnage. C’est près d’elle qu’il terminera ses études dans un collège religieux dont le professeur de littérature, collègue de Verlaine, lui apprendra à considérer Beaumarchais comme le premier révolutionnaire et l’auteur des immortels principes de 89.

C’est là que se décidera sa vocation « à l’instinct de mimétisme est venu se surajouter un besoin persistant d’évasion, d’incarnation, d’assimilation, il y a eu vocation, vocation qui se manifeste généralement de très bonne heure et fort impérieusement, vocation qui doit surmonter l’ignominie de la profession de comédien ». En effet, il déchaînera contre lui le choeur familial lorsqu’il sera surpris par ses parents déclamant Polyeucte dans le grenier, devant ses frères admiratifs. Traduit devant le conseil de guerre que représente une famille normale en cette circonstance, Jouvet lissait de vieux galets polis qui ne quittaient pas les poches de sa culotte et s’entendait, avec une aimable indifférence, répéter par mille voix que « le théâtre était un métier honteux ».

Plus tard ses oncles, disciples d’Hippocrate et de Gallien, le prièrent de choisir entre la médecine ou la pharmacie, ses tantes l’auraient préféré amiral ou dominicain ; Jouvet, qui pensait toujours au théâtre et le croyait apte à le délivrer de « toute une quotidienneté pauvre et irritante qu’on ne supporte à cet âge qu’en faisant retraite à toute heure du jour sous les marronniers du fond du jardin ou dans l’étrange et paisible grenier familial », consent à partir pour Paris et, prenant ses inscriptions à la Faculté de pharmacie, s’en va rôder autour des théâtres.

Cinémonde du 24 septembre 1946

Cinémonde du 24 septembre 1946

PHARMACIEN OU ACTEUR

C’est lui que l’on voit trembler d’excitation au poulailler « séminaire des vraies vocations et cénacle des vrais amateurs ». Il affirme avoir vu 43 fois Mounet-Sully jouer Œdipe. En 1905, c’est lui qu’on retrouve, éperdu d’admiration, chez le poète Roger Devigne qui avait créé la Revue des Chimères ; il participe à de funambulesques monômes publicitaires en soufflant dans un olifant.

A la même époque il joue au Château du Peuple une anticipation sociale où les rois de ce monde s’agitaient en l’an 2.000. Il était un de ces milliardaires qui, autour de la table à tapis vert, agitaient le sort du monde en complets râpés, qui sentaient la benzine, tout en fumant des cigares à trois sous, signe manifeste d’opulence. Néanmoins, il continue sa pharmacie, il est l’élève de Bourquelot et de Béhal qui le colle à un examen après lui avoir demandé « quel était le meilleur antiseptique ? », ce à quoi il répondit : « Celui qui ne tue pas le malade. » Cet avatar n’empêche pas Jouvet de terminer ses études avec une mention Très-Bien dont il n’est pas peu fier. Il fait un stage à Noisy-le-Sec, chez Grès, à Levallois-Perret, à la Pharmacie Rousseau.

Obligé de gagner sa vie, Jouvet est préparateur à Nogent, à Bourg-la-Reine, il est payé sept francs par jour, ce qu’il gagne en jouant concurremment à l’Université populaire du faubourg Saint-Antoine où il a travaillé avec Henri Perrin. On l’y voit dans le Colonel Chabert, avec Le Goff qu’il retrouvera au Vieux-Colombier, Vitray et Aldebert.

Puis il part en tournée avec l’imprésario Zeller et surtout avec Léon Noël, le roi du mélodrame. Le jeune Jouvet, plein d’admiration pour son vieux maître, passait des nuits entières à parcourir Paris avec lui. Se raccompagnant mutuellement, ils ne songeaient à se quitter que lorsque la fatigue les terrassait. Léon Noël se plaisait à imiter le grand Frédérick Lemaître, que Pierre Brasseur interprète magistralement dans Les Enfants du Paradis, et Jouvet commençait à comprendre son métier. Léon Noël ne voyait dans Jouvet qu’un bon acteur de grime et de composition. Il lui disait: « Tu marches, vieux. » N’est-ce pas en effet un des drames de la carrière de Jouvet que de l’avoir commencée par des emplois de vieillards et d’avoir attendu la maturité pour jouer à visage découvert et prendre connaissance de sa séduction ?

(A suivre)

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Louis Jouvet, vie d’un grand comédien par Christine Cournot – part 2

paru dans Cinémonde du 15 octobre 1946

Cinémonde du 15 octobre 1946

Cinémonde du 15 octobre 1946

Jouvet part. Pour sa première tournée il jouait le Coryphée d’Œdipe Roi à Saint-Dizier ; les bagages étaient enregistrés pour Saint-Dié. Les acteurs, d’abord dans le marasme, improvisèrent des costumes avec les draps de lit, le tapis de table et les portières mitées du petit hôtel dans lequel ils étaient descendus ; des semelles de carton aux pieds, ils firent ainsi la conquête du public.

A Forcalquier, le mur du fond de la scène était bleu pâle pour figurer le ciel ou la mer et au milieu s’ouvrait une porte qui était celle des W.-C. En soupirant, Jouvet disait : « Des cabinets dans du bleu de ciel, c’est là tout le théâtre. »
A Montreuil-sous-Bois, il joue Thérèse Raquin. A Meulan-les-Mureaux, Le Comte de Monte-Cristo où il joue plusieurs rôles à la fois, dont Edmond Dantès. Il apprend son texte en quatre jours et part avec Dullin ; il s’habillait et se déshabillait dans les écuries et couchait sur le billard. Avide de jouer dans l’immense cirque d’Orange, il est un vieillard thébain dans Les Erynnies de Leconte de Lisle, avec la Comédie-Française. Les petits travers des dames sociétaires de l’époque le distraient jusqu’au moment où, le spectacle commençant, ces bagatelles rentrent dans le néant.

Enfin il épuise tous les mélos du Bossu à L’Auberge des Adrets (cf. Les Enfants du Paradis), L’Affaire du Courrier de Lyon, ce Juif Errant dans lequel Léon Noël apprenait à Jouvet à respecter les traditions, et enfin Hernani, Ruy Blas, de cet Hugo qu’il n’arrive pas à aimer malgré les efforts d’un sien ami hugolâtre, Albéric Boissy, qui mourut fou.

A Paris, il joue au Montparnasse, grand-prêtre au Châtelet, doublure à l’Odéon, il est payé deux francs par soirée ; il est grand, maigre, toujours enthousiaste, il a une grosse frange brune et l’air d’un ascète mal nourri, convaincu que « le métier de comédien est un métier d’artisan qui ne demande pas une grande connaissance des choses de l’esprit et n’exige pas de nous que nous soyons des penseurs. Il est affaire de sensibilité. »

En 1907, avec l’aide de son ami Devigne et d’Yvon Delbos, il devient directeur du Château-d’Eau qu’il rebaptise Théâtre d’Action d’Art, mais il doit abandonner peu après en laissant deux mille francs de dettes qu’il aura bien du mal à amortir sur ses maigres cachets.

Jouvet est interrompu par son service militaire. Il est à l’Ecole de Santé de Lyon où l’un de ses chefs sera caricaturalement évoqué dans Knock. On prétend qu’à Lyon il portait les paquets d’un soyeux pour gagner quelques sous au long de l’interminable montée Saint-Sébastien, ses parents ayant délibérément coupé les vivres au jeune transfuge.

En 1909, il se présente au Conservatoire dans Horace et dans l’Ecole des Femmes ; trois échecs successifs lui font renoncer à l’enseignement officiel, il se contente d’être auditeur chez Leloir.

En 1910, Durec, régisseur au Théâtre des Arts, l’arrache à l’arrière-boutique de la pharmacie de Levallois-Perret qu’il emplissait du bruit de ses déclamations, et l’engage pour jouer le père Zossima dans les Frères Karamazov sous la direction de Jacques Rouché.

Cinémonde du 15 octobre 1946

Louis Jouvet et Madeleine Ozeray dans Knock version 1933 (Cinémonde du 15 octobre 1946)

JOUVET, PERE DE FAMILLE

Entre temps, Jouvet s’est marié avec une jeune Danoise d’excellente famille, blonde et frêle créature, dont il aura trois enfants : Anne-Marie, née à Braffy au début de la guerre et grâce à qui Jouvet peut déjà jouer à l’art d’être grand-père ; Jean-Paul qui fit des études d’architecte et s’occupe maintenant des propriétés de sa femme, Lisa-Valentine, qui dut ce double nom à ses deux marraines, Lisa Duncan et Valentine Tessier et se destinait à la danse.

Mais malgré ces liens si puissants, un malentendu s’éleva et la jeune Mme Jouvet, qui se voyait très bien femme de « potard » se réveilla un jour nantie d’un mari « cabot ». Pour elle aussi, le théâtre était un métier honteux et le ménage aboutit à une séparation amicale. Jouvet n’en continua pas moins à aller voir les siens chaque semaine et à les combler de cadeaux. C est ainsi qu’un jour il fit envoyer à sa femme un splendide frigidaire, ce dont la concierge disait en ricanant : « C’est là tout un symbole. »

Cependant que, rue Bonaparte, Mme Jouvet élevait ses enfants, son mari, sur la rive droite, connaissait les joies du succès.

Mais revenons au théâtre et à l’acteur, dont la carrière commence alors véritablement.

Louis Jouvet et Edwige Feuillère dans Topaze (Cinémonde du 15 octobre 1946)

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JOUVET AU VIEUX-COLOMBIER

C’est en 1915 que Jouvet fait la connaissance de Copeau dans son atelier montmartrois où se rencontraient ceux qui formèrent la troupe du Vieux-Colombier : Roger Karl, Charles Dullin, Blanche Albane, Romain Bouquet, Jeanne Lory, Gina Barbiéri, Suzanne Bing… Ils se réunissent au Limon, près de La Ferté-sous-Jouarre, en août 1915, et répètent Une Femme tuée par la douceur de Thomas Heywood qui, avec L’Amour Médecin de Molière, constituera le spectacle d’ouverture. La scène improvisée est une chaste pièce nue, elle s’ouvre par une baie charretière sur un jardin planté, d’arbres, de fleurs, et d’herbes potagères.

Ils s’installent dans une ancienne salle de patronage au Vieux-Colombier, sous le signe rassurant de deux colombes ravies au Pavement de San Miniato. La salle est petite et l’acoustique détestable, mais le cœur y est. La première représentation a lieu le 1er octobre 1913. Copeau est aidé par ses amis de la N.R.F. : Francis Jourdain avait imaginé les décors, Valentine Rau s’était occupée des costumes, Léon-Paul Fargue écrivait les adresses, Roger-Martin du Gard tenait le vestiaire et Duhamel, qui soupirait après Blanche Albane, faisait office de souffleur. Le public réagissait faiblement ; mais quelques critiques s’enthousiasment. André Suarez écrit, : « Je n’ai jamais vu Molière mieux servi… Enfin, je suis fou de vos deux médecins, l’un le gros réjoui, l’autre le grand cadavre bègue. » Le grand cadavre bègue, c’est Jouvet qui, dans le rôle de Macroton, se sert de sa prononciation encore défectueuse pour accentuer le côté comique de son personnage qui sera l’ancêtre de Knock.

Le public, lentement, apprend le chemin de la petite salle, et c’est à la veille de la guerre, l’éclatante réussite de La Nuit des Rois dans lequel Jouvet tient le rôle du chevalier André Aguecheek, qui « entre de dos à reculons, la main sur la garde de son espadon, la manche flottante, la jambe arquée dans un bas couleur de flamme et le chef couronné d’un haut de forme azur où sont piquées deux roses. »

Mais subitement voici la guerre, Dullin, Jouvet sont au front ; le Vieux-Colombier ferme ses portes. Pendant trois ans, Jouvet est médecin auxiliaire ; il participe à la bataille de la Somme. Dans une cagna, envahie par les rats, il se dépense sans compter, retrouvant ses souvenirs anciens de faculté pour soulager ceux qui l’entourent, se servant de ceux plus récents pour les égayer.

À suivre.

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

Pour en savoir plus :

Le site (très complet) sur Louis Jouvet.

L’Adieu à Louis Jouvet dans l’Ecran Français (1951) sur notre site hommage à Marcel Carné.

La page biographique de Louis Jouvet sur le site de l’Encinémathèque.

L’hommage à Louis Jouvet sur le site Mon Cinéma à Moi.

La conférence de Louis Jouvet à Boston le 3 mars 1951 : « De Molière à Giraudoux » sur France Culture.

« Bizarre, Bizarre, vous avez dit bizarre ? » avec Michel Simon dans Drôle de drame de Marcel Carné (1937).

Louis Jouvet dans Entrée des artistes de Marc Allégret.

Louis Jouvet et Louis Jouvet ! dans Copie Conforme de Jean Dréville (1947).

 

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