Raimu n’est plus (Cinémonde 1946)


Il y a trois jours, Raimu mourrait il y a 71 ans. Nous lui avions déjà rendu hommage il y a deux ans en partageant ses souvenirs tels qu’il les avait raconté à Pour Vous en 1933.

Les souvenirs de Raimu Pour Vous (1932-1933)

Mais pour l’heure voici le bel article paru au moment de sa mort écrit par Georges Fronval pour Cinémonde.

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Nous avons rajouté un article paru le 27 septembre 1946 dans la revue Regards écrit par Pierre Barlatier : « Des débuts de Jules Muraire à la Mort de RAIMU ».

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Raimu n’est plus par Georges Fronval

paru dans Cinémonde du 1 octobre 1946

Cinémonde du 1 octobre 1946

Cinémonde du 1 octobre 1946

Le cinéma vient de perdre son meilleur comédien : Raimu.

Entré à l’hôpital américain de Neuilly pour y subir une opération qui n’avait aucun rapport avec l’accident qu’il avait eu il y a quelque temps, il s’était rendu à la salle de chirurgie l’air goguenard, la blague aux lèvres, rouspétant selon son habitude contre ceux qui voulaient l’aider. Il n’était pas un impotent, disait-il, et serait plus à son aise devant un confortable déjeuner bien arrosé.

Étendu sur la table d’opération, il eut un clignement d’oeil à l’adresse de sa femme, puis reposa sa tête en arrière. On lui appliqua alors le masque pour l’endormir, il se débattit quelque peu, mais vaincu par l’anesthésique, sa résistance faiblit, puis il s’assoupit. Il était onze heures juste.

Cinquante minutes plus tard, les trois chirurgiens qui l’opéraient constatèrent avec angoisse que le coeur flanchait. La veille, on avait fait au malade une transfusion du sang. On tenta de le remonter par quelques piqûres, mais en vain. Le pouls, alors, s’arrêta. Raimu était mort.

Dans le couloir voisin, impatients, attendaient sa femme, son imprésario et le masseur qui, depuis plusieurs semaines, le soignait. Lorsqu’ils apprirent la douloureuse nouvelle, aucun tout d’abord ne voulut la croire. Et cependant, il leur fallut se rendre à l’évidence.

Aussitôt, tout Paris fut mis au courant du tragique événement. Partout, dans les studios qui, autrefois, avaient retenti de sa grosse voix, dans ces Champs-Elysées qu’il aimait descendre de son pas nonchalant, à la terrasse du Fouquet’s où il venait s’asseoir et prendre l’apéritif, on ne parla que de lui. Tous les visages étaient consternés et même ceux qui avaient eu avec lui des discussions et des désaccords étaient désemparés. Ils comprenaient combien grande, combien irréparable était cette partie. Ce n’était pas le cinéma français seulement, mais le cinéma international qui était touché, car Raimu était peut-être le seul artiste de chez nous a être connu dans le monde entier. Partout, grâce aux films de Marcel Pagnol, il était devenu populaire. Pour le spectateur de New York comme pour celui de Prague, pour celui de Copenhague comme pour celui de Rome, Raimu était un acteur prodigieux, le meilleur du monde. Les témoignages qui, au moment de sa mort, lui ont été adressés sont multiples et viennent de tous coins de l’univers. L’étranger, unanime, s’associe avec nous dans ce deuil.

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Raimu, étendu dans la chapelle ardente, vêtu d’un complet sombre, portant son éternelle cravate papillon bleue à pois blancs, a reçu le dernier salut de ses nombreux amis. Il y avait là Jean Gabin, l’équipe des Marseillais avec qui il aimait tant bavarder : Delmont, Flament, Berval, Andrex et beaucoup d’acteurs ; il y avait là Marcel Pagnol, Marcel Achard et Yves Mirande et beaucoup d’auteurs ; il y avait là André Obey, Marie Bell, Denis d’Ines de la Comédie-Française ; il y avait Pierre Billon, Henri Decoin et de nombreux metteurs en scène. Tous oubliaient les querelles qui avaient pu les diviser, son mauvais caractère, pour ne penser qu’à l’ami, au comédien extraordinaire qu’ils venaient de perdre.

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Contrairement à ce que beaucoup s’imaginent, Raimu n’était pas Marseillais, mais Toulonnais. Il vit le jour dans ce port de la Méditerranée le 17 décembre 1883, Son père exerçait la profession de tapissier. Après des études pour lesquelles il n’eut qu’une passion tout à fait relative, il voulut bien s’essayer dans le commerce, bien qu’il ne fut nullement dans ses intentions de reprendre la boutique paternelle. Après avoir été quelque temps croupier au casino d’Aix-les-Bains et à Nice, il s’installa à Marseille où il ouvrit un magasin de sel en gros. Les affaires n’étant guère florissantes, Raimu, qui était encore Jules Muraire, plia bagages et décida de faire du café-concert.

Déjà, quand il était gosse, il avait fait montre d’extraordinaires dispositions en jouant de la pantomime devant ses camarades émerveillés. Oui, mais le public de l’Alhambra de Marseille était plus difficile et plus exigeant. Le jeune homme, après un premier essai, demeura à l’Alhambra, mais en qualité de souffleur. Il resta dans son trou étroit jusqu’à un certain soir de Noël où il remplaça un artiste défaillant.
Miracle, la première représentation se passa sans ennui. Jules Muraire, devenu Raimu, fut incorporé à la troupe des Lauri-Lauri. Et ce fut le départ.

Cinémonde du 1 octobre 1946

Cinémonde du 1 octobre 1946

Après la province, il monta à Paris, appelé par Mayol qui l’engagea pour son concert rue de l’Echiquier. Dès lors, adopté par le public des Boulevards, le jeune comédien fit son chemin.
Ses premiers essais cinématographiques remontent juste avant la guerre de 1914. Sous-la-direction de Roger Lion, réalisateur alors fort coté, il tourna L’agence Cacaouette et deux films aux titres aujourd’hui oubliés. Raimu conserva un assez mauvais souvenir du dernier. En effet, après avoir d’abord reçu sur la tête un sac de farine, puis un autre de poussière de charbon, il lui fallut tomber dans une pièce d’eau.

Mais, les véritables débuts de Raimu devant la camera datent de 1929, de l’époque de l’apparition du parlant. Assis à la terrasse du Weber, rue Royale, où il méditait sur l’infortune qui le frappait — il avait été ruiné par un agent de change malchanceux — il lia conversation avec son voisin. Celui-ci était un autre méridional : Roger Richebé, qui venait de tourner le premier parlant en français. Roger Richebé lui offrit de l’engager. Bien que nullement convaincu — il n’avait aucune confiance dans ces affaires traitées au hasard d’une rencontre — Raimu acquiesça. Cette proposition eut une suite : Mamz’elle Nitouche, dans laquelle il se révéla un artiste extrêmement doué pour le cinéma, et depuis aborda les genres les plus divers, allant du drame à la comédie, du burlesque au mélo, sachant toujours conserver la mesure, évitant le ridicule et la grossièreté.

Certes, il avait un caractère bien à lui, et personne, si grand qu’il fut, n’avait grâce devant lui. Mais il était un fin psychologue et voyait juste du premier coup. Lorsqu’un soir, à Marigny, un visiteur, venu de Marseille, se présenta et lui confia le manuscrit d’une pièce, il ne découragea nullement le débutant. Il lut le texte et en fut si enthousiasmé qu’il obligea Léon Volterra à monter Marius. Car le visiteur timide, c’était tout simplement Marcel Pagnol au début de son extraordinaire carrière.

Depuis, malgré de fréquentes disputes, au cours desquelles ils rivalisèrent d’humour, les deux hommes étaient devenus les meilleurs amis du monde et ont fait ensemble du bon travail.
La liste des films de Raimu est fort longue ; aucun, si banal fut-il, ne peut, grâce à lui, nous laisser indifférent.
Son entrée à la Comédie-Française fut le couronnement de sa carrière théâtrale. Le lundi 23 septembre, Raimu fut conduit à sa dernière demeure par toutes les célébrités de la scène et de l’écran. Le soleil, gigantesque sunlight, brillait de tous ses éclats.

Il repose, maintenant, au cimetière des Batignolles, non loin du pauvre Charpin, mort il y a dix mois déjà. César a rejoint Panisse et Escartefigue. Ils vont pouvoir jouer tranquillement à la pétanque et boire le pastis.

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Raimu est mort. Il y a un vide, un très grand vide sur notre écran.

George Fronval

Cinémonde du 1 octobre 1946

Cinémonde du 1 octobre 1946

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

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Des débuts de Jules Muraire à la Mort de RAIMU  par Pierre Barlatier

paru dans Regards du 27 septembre 1946

Regards du 27 septembre 1946

Regards du 27 septembre 1946

Raimu, l’inoubliable « César » de la trilogie marseillaise de Marcel Pagnol, est mort.

Nous n’entendrons plus la grosse voix aux accents de tonnerre. Nous ne verrons plus la haute silhouette à la carrure athlétique, au ventre encombrant, arpenter la scène avec ce mouvement fataliste des bras, plus expressif encore que le déluge de paroles dont il s’accompagnait.

Avec lui disparait un des plus grands comédiens de ce temps, un de ceux aussi dont l’audience était sans doute la plus vaste.

UNE CARRIERE LABORIEUSE

De son vrai nom, Jules MuraireRaimu était né à Toulon où son père exerçait le métier de tapissier, le 17 avril 1883. Il devait débuter quinze ans plus tard, sur la scène du Casino de sa ville natale, dans un numéro de « Tourlourou », tel que Polin en avait popularisé le type. Mais, victime du trac, c’est à peine s’il put, ce soir-là, se faire entendre.
On le retrouva, peu après, « souffleur » à l’Alcazar de Marseille, puis croupier à Monte-Carlo et à Aix-les-Bains.

Repris bientôt par le démon du théâtre, son compatriote Mayol, qui venait d’ouvrir le Concert de la rue de l’Echiquier, l’emmena à Paris.
En 1911, il est à « La Cigale », avec Maurice Chevalier, Max Dearly et Régine Fiory ; en 1913, aux « Folies-Bergères » avec Chevalier encore, Max Dearly et la danseuse Regina Badet.
Enfin, Lucien Guitry lui conseille de s’essayer dans la comédie. C’était bien pour elle qu’il était décidément doué, non pour le chant.

Cependant, malgré les succès remportés dans « L’Ecole des cocottes », « Le Roi, », «Un homme en habit », « Coups de roulis », il lui fallut attendre « Marius » de Marcel Pagnol, pour que fut révélé au grand public son talent immense. « Fanny » suivit, puis « César» : la gloire, couronnement mérité d’une longue carrière laborieuse.

COMME MOLIERE

Ce que Raimu fit du rôle de « César », le père de Marins, nul n’a pu l’oublier.

Il vivait en scène sa vie d’enfant de Marseille, à la mise un peu débraillée, au parler gras, jamais grossier, aux colères brusques mais au coeur d’or. Il sut nous amuser sans « forcer » et comme malgré lui, le comique jaillissant spontanément non d’un tic, de « l’assent », de quelque chose d’ajouté, mais de la vie même, du caractère du personnage. D’autres créations suivirent, à la scène et à l’écran, qu’il devait toutes marquer de son sceau.

Toujours lui-même, toujours Raimu, amenant le personnage à lui plutôt que s’y adaptant, sachant rester cependant d’une diversité extrême, ménager des effets, fignolant les détails, utilement servi en cela par sa longue habitude du tour de chant.

En 1944, sur les instances de Marie Bell, il entrait à la Comédie Française où il fit ses débuts dans « Le Bourgeois gentilhomme ». Il y joua par la suite : « L’Anglais tel qu’on le parle », « Le Malade imaginaire ». Son indépendance d’esprit, pourtant, s’accommodait mal des règlements en vigueur dans la maison. Jamais on ne regrettera assez que les circonstances l’aient empêché  d’incarner M. Perrichon, un rôle qui semblait écrit pour lui.

Molière était fils d’un tapissier du Roi. Le père de Raimu, artisan tapissier.

C’est dans le rôle d’Argan, du « Malade imaginaire », que Raimu, comme Molière, parut pour la dernière fois sur scène et dans cette Illustre Compagnie justement qui porte le nom du plus  grand des comiques français.

Concordances, que Raimu, eût, sans doute, trouvées toutes naturelles.

Pierre Barlatier

Regards du 27 septembre 1946

Regards du 27 septembre 1946

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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Pour en savoir plus :

Le site officiel du Musée Raimu.

La page biographique sur Raimu sur le site de l’Encinémathèque.

Le documentaire vidéo « MONSIEUR RAIMU EST UN GÉNIE » à voir sur Vimeo.

Les Obsèques de RAIMU dans Les Actualités Françaises du 26 septembre 1946.

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Le reportage « Raimu, il y a 20 ans déjà » diffusé en 1966 avec de nombreux témoignages dont sa femme Esther Muraire.

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