Cinéma : Tentation de Pierre Mac Orlan (Cinémonde 1946)


Nous avions rendu hommage au début de l’été à un écrivain majeur dont l’oeuvre influença grandement le cinéma : Francis Carco à lire ici :

Francis Carco et le Cinéma (Comoedia 1931)

Cette fois-ci, nous rendons hommage à un autre écrivain dont l’oeuvre foisonnante a abondamment nourri l’imaginaire du cinéma français :  Pierre Mac Orlan (dont le vrai nom était Pierre Dumarchey).

Que l’on se souvienne du film Le Quai des Brumes, adapté par Jacques Prévert et réalisé par Marcel Carné en 1938 et La Bandera de Julien Duvivier adapté par Charles Spaak en 1935. Nous aimerions rajouter un film méconnu de 1943,Voyage sans espoir, réalisé par Christian-Jaque, dont le scénario fut écrit par Pierre Mac Orlan.

*

Dans cet entretien de 1946, il se livre difficilement, puis finit par avouer qu’il aurait bien voulu s’essayer à la mise en scène mais qu’il s’estimait trop vieux pour cela (il avait 64 ans).

Justement, nous avons retrouvé un autre entretien paru en 1934 dans Cinémagazine dans lequel il évoque déjà ce désir et le film que Duvivier va tirer de La Bandera (à lire ici). Pour finir, nous ajoutons un autre entretien paru toujours dans Cinémagazine mais cette fois-ci presque 10 ans auparavant, en 1925 !! dans lequel il nous donne ses impressions sur le cinéma et c’est passionnant à lire plus de 90 ans plus tard ! (à lire ).

Bonne lecture !

 

Cinéma : Tentation de Pierre Mac Orlan

paru dans Cinémonde, numéro spécial Noël 1946

Cinémonde, numéro spécial Noël 1946

Cinémonde, numéro spécial Noël 1946

Après avoir beaucoup parlé de ses mythes favoris — l’aventure, le diplodocus à la faible voix, les poissons impénétrables — Pierre Mac Orlan attire à lui l’une de ses pipes à la façon dont une mère attire son bébé. Durant le temps de la bourre et de l’allumage, tout demeure silencieux dans la vaste pièce où Pascin dispute les murs à quelques documents photographiques et à quatre carapaces de livres.

Puis, assuré que la pipe tire bien, Mac Orlan observe dans le vide le jeu de ses larves fidèles. Lesquelles ? De La Cavalière Elsa à L’Ancre de Miséricorde, son choix est immense. Depuis l’épopée montmartroise, Mac Orlan fut le fils aîné de la vie. Aucun de ses éléments exaltants n’a manqué à cet homme. On peut donc penser que rien ne peut plus l’émouvoir. Personnellement, je le pense, mais quand je le lui dis, il bondit de son fauteuil et s’écrie, pipe provisoirement en l’air :
Ne croyez pas cela ! C’est vrai que je ne m’épate pas facilement. Mais tout de même, il y a encore pour moi certains mystères».

Il s’arrête un moment et je m’attends à ce qu’il soit question de la pénicilline ou de la bombe atomique. Mais il enchaîne :
Le cinéma ».

Je peux jurer que je n’avais aucune arrière pensée en rendant visite à cet écrivain. Pas même celle de faire un article. Je fus donc surpris par cette attaque, d’autant plus surpris que je n’eus pas l’impression d’une préméditation quelconque. Bien sûr, j’avais souvent pensé que l’œuvre de Mac Orlan était pourrie de possibilités de scenarii. Quai des Brumes et La Bandera avaient été des tentatives concluantes. Le Chant de l’Equipage, La Tradition de Minuit et Villon, n’ont pas eu la même réussite, mais on peut penser que la maladresse de leurs réalisateurs y est pour quelque chose. Il n’en est pas moins vrai que Mac Orlan peut être considéré comme une mine pour le septième art. Il suffit de savoir l’exploiter habilement.
Je lui dis toutes ces choses et il opine doucement en m’écoutant. Cependant, tout cela est déjà lointain et l’intéresse moins.
— Quai des brumes a été un bon filmmais probablement parce que Carné et Prévert ont su en extraire ce qui pouvait être transposé en images. Quant à La Bandera, la première partie est parfaite, mais la fin, ah ! non. Quel besoin avait-on de s’attarder sur le côté bêtement héroïque de la Légion étrangère espagnole ? Hein ?..

— Il fallait émouvoir le public avec des moyens sûrs.

Mac Orlan n’a pas l’air très convaincu par mon raisonnement.

Tout cela d’ailleurs, c’est du passé. Les autres films… ah ! des désastres, oui, des désastres ! N’en parlons pas.

Cinémonde, numéro spécial Noël 1946

François Villon, une des oeuvres de Mac Orlan que le cinéma a trahies (Cinémonde, numéro spécial Noël 1946)

*

Il dit tout cela avec une admirable tranquillité. D’ailleurs ce qui l’émeut dans le cinéma, c’est l’ensemble de l’art. Il lui attribue même une force sociale…
qui se vérifie d’ailleurs de jour en jour.

Et d’énumérer certains cas où des films ont bouleversé des vies. Au fond, c’est cette inflation qui l’émeut le plus. Plus même que le mystère technique auquel un esprit cent pour cent littéraire comme le sien, ne peut évidemment s’adapter.
La caméra, c’est le boulot des opérateurs. Pour moi, c’est un peu comme le moteur d’une voiture. Je sais conduire, mais si je tombe en panne, il vaut mieux que je me précipite au plus prochain garage. Je peux donc apporter une contribution au cinéma, mais à la condition qu’on ne me demande pas plus que je ne puisse faire.

Chacun son métier, comme dit l’autre.

Pour moi, le cinéma n’a d’aspect qu’en fonction de son importance sociale.

Importance du cinéma ! On ne saurait la remettre en question. Cet art s’est installé dans nos moeurs. Il a même sa place dans les compétitions industrielles. On l’a appelé : « l’opium du peuple ». Des millions de gens en vivent. En un demi-siècle, il a conquis son rang d’art, revivifié la peinture et la littérature, en leur faisant d’ailleurs des emprunts massifs et continus.

Mac Orlan n’ignore rien de tout cela. Aussi bien ne prétend-il pas découvrir quoi que ce soit.

Mon grand regret est d’être maintenant trop vieux pour faire de la mise en scène.

Vêtu de knikerbockers et d’un chandail à col roulé, coiffé d’un béret écossais rescapé d’un régiment de « Camerone-highlanders », il est le type même de l’homme de studio.
— Et quels films auriez-vous réalisés ?
Les plus simples. Ceux qu’aiment les gens de la terre. A l’écran comme en littérature, il faut des histoires de tout repos… sans pour cela sombrer dans le vaudeville militaire. Par exemple, je crois beaucoup au documentaire. Je crois aussi que le cinéma est le vulgarisateur rêvé pour mettre à la portée des gens simples les sujets les plus grands.

Courte hésitation, puis :
Au fond, le métier de metteur en scène ressemble beaucoup à celui de littérateur. On établit un plan, on campe ses personnages, ses caractères. Et puis en avant pour la grande aventure en sachant exactement où l’on va.
— Avec de telles idées, vous seriez sans doute surpris de voir comment travaillent certains de nos meilleurs metteurs en scène.
Et ils font quand même de bons films ?

Cinémonde, numéro spécial Noël 1946

Jean Gabin et Annabella dans La Bandera (Cinémonde, numéro spécial Noël 1946)

*

Silence de ma part. Mac Orlan sourit et conclut :
L’automatisme ne conduit pas toujours à quelque chose de sérieux. Il est vrai qu’en littérature… Mais ceci est différent.

Il l’a avoué lui-même, Mac Orlan ne connaît rien à la technique. Ajoutez à cela que pour lui, comme pour l’ensemble du public, le mystère du cinéma reste entier. D’où, peut-être, ce souci du plan minutieusement préparé.
Reste maintenant à parler de ce qu’il pense du septième art du point de vue philosophique.
Je crois qu’il faut beaucoup se méfier, quand on touche à l’inconnu, c’est souvent dangereux. Mais enfin, il faut constater que depuis que le cinéma existe, bien des gens sont moins abrutis.

Pendant ce dialogue, Mac Orlan a fumé quatre pipes. La cinquième débutera-t-elle sous les mêmes auspices ? Non, cet homme se sent envahi par des harmonies vespérales. C’est de la Nuit qu’il va parler. Je tente de le ramener vers mon thème, lui rappeler qu’on va réaliser L’Ancre de Miséricorde et Marguerite de la Nuit, c’est le silence en symphonie nocturne qui l’appelle et…

Et il ne me reste plus qu’à le suivre vers la magie des étoiles et du sommeil de l’humanité.
Au fait, cela pourrait faire un très bon film.

Pierre Berger

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

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Le cinéma tuera la littérature d’imagination

paru dans Cinémagazine du 15 novembre 1934

Cinémagazine du 15 novembre 1934

Cinémagazine du 15 novembre 1934

« Si j’avais vingt-cinq ans de moins, je serais metteur en scène ».
P. Mac Orlan

*

Pierre Mac Orlan est l’un des auteurs aujourd’hui dont l’oeuvre présente le plus de possibilités cinématographiques. Pourtant, par un singulier hasard, ni Le Chant de l’Equipage, ni La Tradition de Minuit, entre autres n’ont été portés à l’écran. 

Mais, comme l’on dit, tout arrive. On va filmer La Bandera, livre où le pittoresque loin d’amenuiser l’aventure humaine l’amplifie.
Et c’est
à ce propos que je suis allé à Montmartre, bavarder avec Mac Orlan.

*

C’est dans son nouvel appartement, à proximité du square Saint-Pierre — un des lieux de sa jeunesse, — que Pierre Mac Orlan m’accueille. Et il m’introduit dans un cabinet de travail, très clair et meublé sobrement, où se remarquent surtout trois grandes bibliothèques vitrées, pleines des livres les plus divers.
« J’ai dû, me dit-il, quitter Saint-Cyr-sur-Morin ; c’était beaucoup trop éloigné de Paris et, de ce fait, je négligeais un peu mes affaires.

« Mais vous venez au sujet de La Bandera… Ce n’est pas, pour être exact, mon premier contact avec le cinéma ; et j’ai déjà écrit les textes de quelques courts métrages documentaires. Mais ça n’avait pas grande importance : c’était un peu, sur un sujet donné, comme des articles que j’aurais lus devant le microphone.
« Quant à
La Bandera, voici tout ce que je puis vous en dire maintenant : J’ai bien, en effet, cédé les droits d’adaptation cinématographiques de cet ouvrage. C’est Julien Duvivier qui réalisera, au début de l’année prochaine, le film qu’on en tirera. Bien entendu, je collaborerai avec lui pour le scénario, le découpage et le dialogue. Et j’assisterai aussi à la réalisation proprement dite ; avec plaisir d’ailleurs, car Duvivier, qui est extrêmement cultivé et sait obtenir ce qu’il veut, est un de mes vieux amis.
« C’est Jean Gabin — il a aimé le personnage — qui jouera Pierre Gilieth l’assassin légionnaire. Rien n’est encore décidé pour les autres rôles importants.

« Nous tournerons les extérieurs à Barcelone, à Madrid et, en même temps qu’à Ceuta et Tétouan, dans leurs environs. Nous comptons bien obtenir là le concours de la légion étrangère espagnole. Car c’est, comme vous le savez, dans ses rangs que se déroule l’action de mon roman ; action que le scénario suivra, je pense, exactement.
« Cependant, si certaines coupures sont nécessaires je les ferai ; ou bien j’ajouterai, au contraire, de nouvelles scènes si le besoin s’en fait sentir : il faut compter avec les exigences du cinéma et répudier parfois un certain amour-propre d’auteur qui nous fait trop tenir à tout ce que l’on a écrit ».

* *

Un silence. Pierre Mac Orlan s’arrête un moment de marcher à travers la pièce ; puis il recommence, et reprend :
« Quand j’étais à Saint-Cyr-sur-Morin, j’ai eu un temps l’idée d’installer chez moi un poste de projec
tion sonore, tant le cinéma m’intéresse. Bientôt, dans quinze ans peut-être, il nous donnera à tous, avec la radio, ces histoires, ce fantastique et cette aventure dont nous avons quotidiennement, besoin et que nous recherchons aujourd’hui dans le roman. Ce sera la mort de la littérature d’imagination. Il ne restera plus alors que des poèmes et des ouvrages de documentation ou d’idées. A part deux ou trois exceptions, le roman se vend moins : un moyen d’expression va être remplacé par un autre ; mais on ne veut pas se rendre à l’évidence.
« Si j’avais vingt-cinq ans de moins, je serais metteur en scène.

« L’avenir est là. Malheureusement, je n’ai guère vu jusqu’ici beaucoup de films français qui m’aient satisfait. On y subordonne trop tout à la vedette. Les meilleurs films sont ceux où il n’y en a pas, ou bien où elle fait vraiment corps avec le personnage de son rôle, comme ce sera le cas pour Gabin dans La Bandera. Faire un film « pour » une vedette est une erreur, de même que de tourner des bandes tirées de romans purement psychologiques.

« Cependant, il arrivera peut-être un jour où des œuvres comme celles de Giraudoux ou de Morand ne paraîtront plus que sous la forme de films qu’un certain public louera pour les projeter chez lui. Mais nous n’en sommes pas encore là. Et, à ma connaissance, il n’existe même personne seulement capable de tirer proprement, chose à laquelle j’ai souvent pensé, toute une série de films courts des Histoires extraordinaires d’Edgar Poë.

Cinémagazine du 15 novembre 1934

Cinémagazine du 15 novembre 1934

« En attendant, j’aimerais beaucoup, si on me le demandait, écrire directement pour l’écran. Surtout s’il m’était donné de travailler pour des gens sachant préparer minutieusement la réalisation de leur film avant le premier tour de manivelle. Actuellement l’on se contente trop souvent de bâclages hâtifs et de découpages assez vagues. C’est un tort ; on ne doit pas inventer sur le plateau : le cinéma supporte mal l’improvisation.
« D’un autre côté, je trouve aussi que l’on ne se préoccupe pas suffisamment des détails. Ils ont pour tant leur importance et, négligés, faussent toute une atmosphère. A ce propos, je me souviens d’avoir assisté autrefois à la projection de la première
Bataille, où parut Sessue Hayakawa. Ce dernier était très exactement vêtu en officier de marine japonais ; mais, comme on avait tourné certaines scènes avec le concours d’une escadre méditerranéenne, on avait employé des marins français pour figurer les Nippons. C’était déjà une première faute. Et, pour l’uniforme, l’on s’était tout bonnement borné à ôter le pompon rouge du béret. Bien entendu, cela qui ne ressemblait à rien était si ridicule que le public de la salle où je me trouvais lui fit un beau succès d’hilarité. De pareilles maladresses sont trop fréquentes ; on devrait, et on peut, les éviter.

*

Pierre Mac Orlan s’est tu. Durant près d’une heure, en arpentant son cabinet de travail, il m’a dit sur le cinéma, simplement, mais avec vivacité et conviction, ce que je viens de rapporter ici. Et d’autres choses encore, toutes aussi justes et clairvoyantes. Durant près d’une heure, comme les boîtes du prestidigitateur, ses idées ont jailli, ininterrompues, l’une de l’autre.
En l’allant voir, j’avais noté plusieurs questions précises sur un carnet tout neuf qu’ornait une table de multiplication : je n’ai pu en poser aucune.
Je ne le regrette pas.

Roland Nazarène

Pierre Mac Orlan vient d’évoquer ses premiers contacts avec le cinéma. Nous avons justement retrouvé cet article qui date de… 1925.


Les idées de M. P. Mac-Orlan

paru dans Cinémagazine du 20 novembre 1925

Cinémagazine du 20 novembre 1925

Cinémagazine du 20 novembre 1925

Ce qu’ils pensent du cinéma… (1)

Le fameux inventeur d’épopée, sur qui pèse l’attirance de l’aventure, nous l’avons interrogé la veillé de son départ… Mais tous les jours de sa vie ne sont-ils pas la veille d’un départ ? Il nous a avoué :
« C’est une enquête extrêmement intéressante que celle-ci, et j’aimerais pouvoir écrire un article là-dessus. Pris à l’improviste sous vos questions, n’ayant ni préparé le sujet, ni classé mes idées, je risque de vous parler de tout un peu, d’oublier trop de choses, d’ouvrir mille portes.
« Oui, le cinéma est un art prodigieux ; et beaucoup de ceux qui vous répondront ne le soupçonnent pas, qui le compareront au théâtre ou à la littérature. C’est l’art simultanéiste, dynamique par excellence, si propre à reconstituer l’artificiel, à créer une une vie merveilleusement autre que celle que nous subissons (l’activité du studio est plus jolie que l’activité ordinaire), si docile aux caresses des folles imaginations. Au surplus, je sais toute une catégorie de pièces et de romans que le cinéma tuera.

Quand le cinéma, art d’avenir, encore insoupçonné mais lourd de promesses, aura annexé les œuvres d’aventures, d’imagination, les reconstitutions d’atmosphères, il n’y aura place que pour le théâtre littéraire et le roman littéraire. Là aussi, le cinéma aura été utile en expurgeant ces genres d’oeuvres qui encombraient, et ce sera très beau. Mais, pour qu’il établisse cette œuvre salvatrice, il faut que lui-même se dégage de l’anecdote feuilleton, du clou obligatoire, de la mise en scène américaine.

Par sa technique, qui permet les flous, les vertiges, les synthèses, les ralentis et accélérés, le cinéma est supérieur au théâtre ; là, tout se rattache au plateau, converge vers le plateau. Les peurs, les angoisses, les amours, la poésie ont leur place au cinéma.
C’est à ce titre que je comprends le main
tien de la censure cinégraphique… Le cinéma étant livré au grand public et étant un agent de propagande merveilleux, la suppression de ladite censure 
serait prématurée. Le cinéma facilite les associations d’idées et d’images, en évitant le procédé littéraire des « comme » et des « ainsi que… » Il remplace cent pages de notations par quelques images. Il peut expliquer les miracles (la germination, par exemple).

« Le grand écueil du cinéma, c’est sa cherté : par là même, il est obligé de plaire au gros public, celui dont les gros sous répétés arrivent à amortir les films. Alors que nous autres, écrivains, pouvons parfois nous contenter d’un tirage de luxe de mille exemplaires, réservés à des initiés, c’est à des centaines de milliers de personnes que s’adressent les films. Un metteur en scène doit ainsi s’ingénier à plaire à la foule et aux âmes d’élite.

« J’aime particulièrement les films allemands : à mon avis, aucun pays ne présente des productions qui leur soient comparables ; ces gens-là frôlent de près la perfection. Les Allemands ont naturellement le goût du fantastique, du mystérieux, du surréel. Or, le cinéma est tout désigné pour imager les démences, les scènes d’effroi, les illusions. Ce que nous trouvons nébuleux chez les Allemands, c’est précisément leur fièvre, leur exaltation qui le construisent. En France, on préfère tout expliquer ; on aime excessivement la logique et la compréhension. Souvent on explique mal. On n’a rien dit, par exemple, quand on a affirmé que le ciel est un grand espace vide garni de boules lumineuses.

« Nous sommes, voulez-vous, dans une pièce obscure. Il y a là des gens de pays nordiques : Scandinaves, Allemands. Et aussi un Français.
« Dans un coin, une ombre plus noire que le noir de la pièce, une ombre qui semble se mouvoir…
« — Une main, crie l’Allemand.
« …Les cerveaux travaillent, les souvenirs s’imposent ; chacun pense à des cas d’apparitions, de survies, à des retours tragiques… bientôt, ce sera la peur, la peur panique.
« Mais, soudain, le Français s’écrie :
« — Ce n’est pas une main, voyons, c’est mon arrosoir.
« Il détruit l’atmosphère. Et, au fond, a-t-il raison, de raison pure, de raison suprahumaine ? Qui sait ?
« Aussi bien, si j’aime les films allemands, cela ne tient pas tant à la qualité de leurs metteurs en scène qu’à l’esprit de la race.
La Rue en est le plus significatif. Avec un sujet très simple : banal fait divers, drame de marlous et de filles, le metteur en scène a reconstitué l’atmosphère de la rue, religieuse et sensuelle. C’était extrêmement beau, si beau qu’à la deuxième version, en France, on a coupé tous les passages intéressants. Il est vrai que la présence d’une œuvre de valeur est une insulte permanente pour les médiocres.

Cinémagazine du 20 novembre 1925

Cinémagazine du 20 novembre 1925

Dans la première version de La Rue, il y avait une scène de toute beauté : un homme suit une fille dans la rue ; soudainement et furtivement, la tête de la fille se transforme en un visage de mort ; recul de l’homme ; c’est fini ; la fille reprend son sourire, l’homme sa marche ; cela n’a duré qu’une seconde.
Eh bien, la littérature est incapable, et le théâtre est incapable de rendre cela : visions passagères, démences, poésie mécanique, atmosphères.

En France, beaucoup de films me semblent d’intéressantes recherches cérébrales : ceux de Marcel L’Herbier surtout, quelques-uns de René Clair, de Dulac, de Gance… mais ces tentatives cérébrales sont perdues au milieu de combien de pauvretés !

« Quant aux productions américaines, ne m’en parlez pas. Les Yankees ne vont voir un film qu’autant qu’il a coûté trois milliards, nécessité la reconstruction de villes entières, des acrobaties savantes et deux cent mille figurants. Ce sont des choses qui me sont tout à fait étrangères.

« Quant aux artistes, je n’en aime aucun particulièrement : il me plairait d’ailleurs qu’ils formassent une équipe où chacun d’eux collaborerait au rythme de l’ensemble d’une façon tout anonyme (tels les comédiens de la Parade des Soldats de bois, par exemple). Rien de pareil en France : les scénarios, les seconds rôles, les situations tendent à faire valoir la vedette.
En Amérique, c’est encore bien pis : on écrit des scénarios spécialement pour des artistes. On accable le cinéma sous les conventions, les imitations, les médiocrités, les figurations, les mélodrames, voire la clarté photographique ! C’est un art exclusivement visuel, il suggère bien et vite ; on se demande parfois comment des siècles ont pu vivre sans cinéma… »

Et nous quittons Pierre Mac Orlan, tout enfiévré, véhément et excessif, debout au milieu de ses malles.

Raymond Millet

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(1) Voir dans les numéros 23. 25, 26, 33 et 36 de 1925, les interviews de Mistinguett, Eugène Montfort, Maurice Rostand, Pierre Frondraie, Raymonde et Alfred Machard.

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Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française
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Pour en savoir plus :

Le site officiel du Comité Mac Orlan.

La Société des lecteurs de Pierre Mac Orlan.

L’émission « Les quais des brumes – Du port de Paris à Rotterdam et Londres » diffusée en décembre 1948 à la radio par Maurice Séveno avec Pierre Mac Orlan (Podcast France Culture).

Pierre Bergé évoque Mac Orlan qu’il rencontra en 1948.

La bande-annonce du Quai des Brumes de Marcel Carné.

La bande-annonce de La Bandera de Julien Duvivier.

La bande-annonce de Voyage sans espoir de Christian Jaque.

La bande annonce de La Rue (Die Strasse) de Karl Grune dont parle Mac Orlan.

 

 

 

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