Laurel et Hardy par Marcel Carné (Cinémagazine 1932)


 Autre événement lors de ce Festival International du Film de La Rochelle 2017, c’est une série de projections rare de films avec Laurel et Hardy, cf la programmation ici.

Du coup cela nous a donné l’idée de vous proposer en avant-première cet article qui figurera dans le deuxième tome (prévu ultérieurement) de notre recueil d’articles du réalisateur Marcel Carné : Marcel Carné Ciné-Reporter 1929-1934 paru aux éditions La Tour Verte.

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Pour ceux et celles qui ne le savent pas, Marcel Carné a été pendant 5 ans journaliste et critique pour plusieurs revues de cinéma dont la fameuse Cinémagazine.

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C’est donc dans le numéro de septembre 1932 que l’on trouve cet article à l’occasion du passage à Paris de Laurel et Hardy.

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Bonne lecture et bon festival !

 

Laurel et Hardy à Paris par Marcel Carné

paru dans Cinémagazine – septembre 1932

Cinémagazine - septembre 1932

Cinémagazine – septembre 1932

L’UN est gros, grand, important. L’autre, petit, maigre, fluet. Ainsi que le veut la loi des contrastes, ils sont inséparables. Mieux, ils forment la paire d’amis les plus unis qu’on ait vus depuis longtemps. Assortis physiquement, ils le sont en réalité pour le spectateur qui y trouve toujours son compte : les gros s’amusent du maigre Laurel, les minces de l’énorme Hardy. Quant aux jolies spectatrices pourvues d’un mari « un peu fort » ou chétif, bref peu décoratif, leur rire moqueur va à la caricature de leur digne homme d’époux, dont elles peuvent ainsi se gausser en toute liberté…

Le couple s’accorde et se complète. Si, réunis, tous deux ont obtenu depuis longtemps un succès total, définitif, chacun ne porte en lui qu’une demi-part de popularité. Hardy sans Laurel ne serait plus Hardy, et vice-versa. Aussi n’existe-t-il entre eux aucune jalousie ni mésentente. Chacun d’eux réalise parfaitement que, sans l’autre, il serait incomplet et que, seul, il retomberait immédiatement dans la médiocrité d’où son partenaire l’a tiré.

Le gros, malgré son importance, sa démarche assurée et dandinante qui plaît aux dames de Californie, a besoin que le maigrelet, timide à l’excès devant l’autre sexe, et dont chaque geste déclenche une petite catastrophe, le suive dans la vie comme son ombre.

Dans ces sortes d’associations, il y en a toujours un qui commande, auquel l’autre obéit avec passivité. Hardy donne des ordres que Laurel exécute sans murmurer, trouvant cela très naturel. Et ainsi leur parfaite entente morale vient de ce que l’un est nerveux, violent, emporté, brisant tout ce qui se trouve à portée de sa main, et que l’autre, calme, froid, subit ces colères terribles avec une indifférence voilée d’étonnement et, qui sait, peut-être d’ironie intérieure. A la mine courroucée de Hardy, l’œil mauvais derrière des replis de graisse et ses noirs sourcils froncés à l’extrême, répond la face candide de Laurel, son regard enfantin et ses blonds sourcils arqués par la surprise…

 

Cinémagazine - septembre 1932

Cinémagazine – septembre 1932

On a coutume de dire que les plaisanteries sont les meilleures les plus courtes… C’est ignorer les énormes bouffonneries de ceux que les Américains ont. appelés affectueusement Stan et Babe.
Tout leur talent consiste, au contraire, dans la répétition du même geste, alors qu’on ne peut imaginer qu’ils oseront le recommencer avec la même candeur, pousser la ténacité aussi loin.

Souvenez-vous de Ton cor est à toi, où ils se donnaient réciproquement des coups de pied dans les jambes à n’en plus finir, alors que la douleur les faisait sauter sur un pied. De V’là la flotte ! où, par représailles envers une automobile qui les avait tamponnés, ils brisaient une, puis deux, trois, cinq, dix, trente automobiles à la file !… Un seul véhicule en ordre de marche, une motocyclette sur la route, un rouleau compresseur l’écrasait en reculant et l’aplatissait telle une galette…
Jamais auparavant l’écran ne nous restitua une telle joie de massacre, une si évidente folie de destruction…

Dans Livreurs, sachez livrer (Music Box), il s’agit pour eux de monter un piano au haut d’un escalier comparable à ceux qui escaladent la Butte Montmartre. Le film, qui dure trente minutes, ne relate que la difficulté de la tâche qui incombe à nos deux lascars. Mais là encore, deux, trois, cinq, dix fois le même geste se répète, forçant le rire jusqu’à ses extrêmes limites. Le piano, parvenu en haut de l’escalier, pour des causes diverses et les plus follement invraisemblables, redescend plus vite qu’il n’était monté… et tout est à recommencer.

Cinémagazine - septembre 1932

Cinémagazine – septembre 1932

C’est ainsi qu’au cours des jours et au gré de leur fantaisie, Stan Laurel et Olivier Hardy furent successivement — au cinéma s’entend — marins, marchands, concierges, hommes de loi, receveurs, conducteurs, livreurs, bagnards, planteurs, cosaques, que sais-je encore !…
Leur fortune subit des hauts et des bas. Pourvus un jour d’une confortable maison, à l’exclusion d’un toit endommagé, — ah ! les réparations effectuées par un Hardy se tapant sur les doigts à chaque coup de marteau ! — le lendemain les trouvait vagabonds et et riches d’un fallacieux espoir en la fortune de feu leur oncle, dont la parenté restait, du reste, à prouver…

Mais, c’est à remarquer, l’amour chez eux n’occupe que très peu de place. Leur amitié est exclusive, et, s’ils furent parfois mariés, ce fut toujours au début de leurs films. Encore est-ce avec une mégère acariâtre, aux gestes crispants et à la voix de crécelle. De belles filles appétissantes et fraîches, très made in U.S.A. traversèrent parfois leur vie. Hardy avait beau s’empresser, se dandiner, faire la roue autour d’elles et Laurel multiplier les mines comiques, elles ne firent que passer en visions fugitives…

Et pourtant, chez Laurel comme chez Hardy, nulle trace de désespoir. C’est qu’à la différence d’un Chaplin, ou d’un Keaton, incarnant également de pauvres diables en proie à la malice des choses, leur comique ne s’embarrasse d’aucune sentimentalité. Il gagne ainsi en netteté ce qu’il perd en profondeur.

Cinémagazine - septembre 1932

Cinémagazine – septembre 1932

Tout en eux s’oppose. Non seulement leur physique et leur caractère, mais leur passé même, qui semblait à tout jamais devoir les éloigner l’un de l’autre.

Stan Laurel est né à Ulverston en Angleterre.
Étant fils d’acteurs, il passa sa jeunesse sur les planches. Les coulisses des grands music-halls londoniens lui servirent de terrain de jeu et aussi de lieu d’étude. En 1910, il est comédien chez Fred Karno et se lie avec un clown-acrobate de la troupe qui répond modestement au nom de Charles Spencer ChaplinLaurel gagne alors vingt dollars par semaine ; Chaplin soixante. Lorsque le future réalisateur de La Ruée vers l’or quittera Fred Karno pour tenter sa chance au cinéma, tous les membres de la troupe trouveront qu’il est insensé de lâcher pareille situation pour Dieu seul sait quelle aventure !…

Olivier Hardy, lui, à l’encontre de son partenaire, passa sans souci ses années de jeunesse.
École primaire… école supérieure… Académie militaire… Université… et, au bout de tout cela, un diplôme de Droit qui n’allait pas se révéler d’une grande utilité pour la carrière théâtrale qu’Olivier, nouvel enfant prodigue, choisit vers sa vingt-cinquième année, à la grande fureur de ses parents…

Cinémagazine - septembre 1932

Cinémagazine – septembre 1932

Les débuts de Laurel au cinéma datent de 1917. Ceux de Hardy remontent à 1913.
C’est qu’avant de rencontrer le premier, le second campa fort longtemps, dans ces comédies trépidantes et frénétiques dites « tartes à la crème », le « poids lourd » de ce genre de film.
Et le jour arriva où le sort, intervenant, mit sur la même route ce couple aussi bizarrement assorti : Hardy l’Eléphant et Laurel le Ouistiti.

Tels l’écran nous les fit connaître, tels nous les avons retrouvés l’autre jour à leur arrivée dans la capitale.

Cinémagazine - septembre 1932

Cinémagazine – septembre 1932

Le train ayant stoppé, Hardy paraît le premier. Imposant, fier de ses cent vingt kilos, le canotier en bataille, il promène sur l’assistance des journalistes, photographes et badauds, son regard sévère et méprisant. Comme vous le voyez, nous retrouvions encore et toujours le Hardy de l’écran.

Derrière lui, se dissimulant modestement, quoique sans peine, se tient son acolyte et complice dans le rire, Stan Laurel, dont la mine épanouie, les sourcils en accent circonflexe et la bouche fendue jusqu’aux oreilles remercient les Parisiens et aussi les Parisiennes, pourquoi pas ? venus à sa rencontre. Mais le film continue… On se presse. On entoure l’un et l’autre. C’est à qui brandira stylos et photographies à dédicacer !
Au milieu d’un groupe, Hardy, toujours bourru, se refuse à toute signature.
No… no… no…

Tandis que le gentil Laurel, au risque de se mettre de l’encre aux doigts, avec une charmante bonne grâce, appose inlassablement son nom au bas des portraits que des mains impatientes lui tendent… Ce qui devait arriver arrive. Le blond petit Anglais disparaît bientôt sous un flot toujours grossissant d’admirateurs. Ce que voyant, le méchant gros veut attraper son frêle complice par le bras, afin de le soustraire à l’enthousiasme de la foule.

Durant ce temps, les photographes mitraillent à bout portant les deux comiques. Hardy s’en aperçoit aussitôt, un large sourire débonnaire orne sa bonne grosse face réjouie. Il n’est pas si méchant qu’on veut bien le dire, voyons ! Pourtant, il a déjà repris sa figure bourrue. Boudeur, il se dirige vers la douane, laissant son compagnon entre les mains de passionnés de dédicaces…

Cinémagazine - septembre 1932

Cinémagazine – septembre 1932

A la douane, nouvel intermède.
Hardy ne connaît pas un mot de français. L’employé, pas un rudiment d’anglais. Hardy se démène, au comble de la colère. Malgré soi on regarde si aucun objet fragile ne se trouve à portée de sa main…
Enfin voici Laurel le sympathique !… Calmement, posément, par gestes, il explique victorieusement à l’employé ce qu’il désire. Puis, lorsqu’il a terminé, il se tourne vers les spectateurs et, dans son clair regard, on peut lire une joie malicieuse, discrète, mais si discrète qu’elle en est presque imperceptible…
Quelques instants plus tard, en un flash rapide, un taxi les emmenait à l’hôtel élyséen où ils étaient descendus.
Babe le terrible et Stan le gringalet venaient de jouer leur dernier sketch : Laurel et Hardy en voyage.

MARCEL CARNÉ

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour en savoir plus :

Le site officiel de Laurel et Hardy.

Les films projetés de Laurel et Hardy au Festival International du Film de La Rochelle 2017.

Le court-métrage « VIVE LA LIBERTÉ! » de Leo McCarey projeté samedi 8 juillet à La Rochelle.

 

 

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