Notre CHARLOT : CHARLIE CHAPLIN (Cinémagazine 1921)


Nous avons déjà consacré plusieurs posts à l’un des plus grands génie du cinéma : Charlie Chaplin.

Notamment celui-ci avec l’intégralité du numéro spécial de la revue VU de 1931 :

Le numéro spécial Charlie Chaplin de la revue VU (1931)

Cette fois-ci nous avons trouvé ce long article de 1921 paru dans Cinémagazine.

Année charnière dans la carrière de Chaplin puisque 1921 est l’année où sort son tout premier long métrage, Le Kid.  Orcino, l’auteur de cet article, y fait référence d’ailleurs alors que le film n’est pas encore sorti en France.

Ce qui fait également tout l’intérêt de cet article est la longue partie laissée aux propos de Chaplin lui-même qu’il donna « voici dix-huit mois à peu près, à un grand magazine américain » mais malheureusement nous n’en saurons plus. 

Peu importe, lire Chaplin qui parle de son art (alors qu’il est en train de l’inventer en même temps) est toujours un immense plaisir.

*

Bonne lecture alors !

 

NOTRE CHARLOT : CHARLIE CHAPLIN

paru dans Cinémagazine du 4 mars 1921

Cinémagazine du 4 mars 1921

Cinémagazine du 4 mars 1921

On a écrit tant de lignes, tant de pages et de volumes sur Charlot, — ce parfait gentleman dénommé Charlie Chaplin dans le privé, — qu’il semble fastidieux de revenir encore sur le même sujet. Tout n’a peut-être pas été dit pourtant sur l’art profond de cet artiste, sur ses dons d’observation, sur sa psychologie, sur sa philosophie qui confinent au génie. C’est pourquoi, bien que dernier venu, nous espérons encore pouvoir tracer du plus grand artiste de l’écran, — du plus populaire en tout cas, — un portrait définitif.

Dois-je déclarer, tout d’abord, que je n’ai pas toujours admiré Charlot.
Il m’a fallu le temps de le comprendre. Tandis que le public allait à lui, spontanément, dès ses premiers films, je refusais d’admettre la supériorité de ce que j’appelais des pitreries. Mais, à la longue et, parce que je ne suis pas un homme de parti pris, j’ai pénétré comme l’avaient fait naturellement les foules, toutes les beautés, les trouvailles, les richesses d’une incomparable maîtrise.
Un de mes amis, un des esprits les plus délicats du barreau parisien m’avait dit :
Entendu, vous n’aimez pas le comique. Mais il n’y a pas que du comique dans Charlot ; il n’y a pas que de la farce. Regardez bien. Voyez-vous de quelle façon originale il ferme une porte… Tenez, 
le voilà qui s’assoit sur un banc. Avouez qu’il n’y a que lui pour rendre avec ce souci d’observation et cette finesse de détails, l’image d’un geste qui ne serait pas risible s’il n’était pas accompli par Charlot.
« Le rire ne naît pas sans cause, surtout le rire collectif. Pour le déchaîner, il faut être… »
— Il faut être rigolo, avais-je cru pouvoir interrompre.
Ravaleriez-vous nos grands auteurs comiques, nos artistes les plus consciencieux dans leur travail et dans leurs créations, au simple rôle de rigolos ?… « Vous ne l’oseriez pas. Molière, un rigolo ! Courteline, un simple rigolo ! Dranem lui-même…
— Ah ! zut !
Allons, mon ami, à une autre fois ; nous en reparlerons.

Nous en avons reparlé la semaine dernière, devant l’écran de l’Artistic et, ma foi, j’ai dû faire amende honorable. Oui, Charlie Chaplin est un merveilleux artiste. Ceux qui n’en seraient pas encore convaincus n’ont qu’à faire comme moi ; qu’ils cherchent à comprendre le génie de Charlot et finalement ils le découvriront.
On dit que le général Nivelle a rapporté de son récent voyage en Amérique, parmi ses souvenirs les plus chers, une photographie dédicacée de Chaplin et qu’il la 
montre volontiers à ses intimes avec une pointe de fierté. La renommée de l’ancien commandant en chef des armées françaises et celle de l’artiste de cinéma sont d’une nature trop différente pour pouvoir être comparées, mais on voit qu’elles ne se repoussent pas.

Cinémagazine du 4 mars 1921

Cinémagazine du 4 mars 1921

Faut-il rappeler les débuts de l’artiste célèbre ?
Charlie Chaplin est né en 1889, à Brixton, près de Londres. C’est donc à tort que de nombreux biographes lui ont attribué une origine américaine, voire sud-américaine. A l’âge de sept ans, il débutait en Angleterre, dans une troupe de danseurs ambulants qu’il abandonnait bientôt, pour entrer au théâtre.
Il ne vint au Cinéma, dans les studios de la Keystone, à Los Angeles, que vers sa vingtième année et c’est là que Fatty lui prêta l’indescriptible culotte que nous connaissons tous. 
Fatty déclare d’ailleurs que ce prêt est la plus belle trouvaille de sa carrière.

Après avoir triomphé, non sans peine, des difficultés inhérentes à tous les débuts, Charlot finit par trouver son véritable genre dans les studios de la Compagnie Essanay, près de San-Francisco, à Niles. Là, il tourna trois films qui lui assurèrent une réputation universelle : Charlot cambrioleur, Charlot boxeur et Charlot fait la noce.
Sa fortune était dès lors assurée ; il pouvait travailler à sa guise et dépenser les sommes nécessaires à la réalisation de ses propres conceptions. Les centaines de mille dollars qu’il gagnait annuellement, lui permettaient de soigner sa production et, récemment, nous l’avons admiré dans ses trois plus beaux films : Une Vie de chien, Une Idylle aux champs et Charlot soldat.

A l’encontre de Fouquet, il ne pouvait même plus, à cet instant, prendre pour devise « Quo non ascendam ? » il avait atteint le sommet. J’ai fait allusion à la philosophie, à la psychologie de Charlie Chaplin. Si elles ne se dégageaient pas de ses productions mêmes, on en trouverait encore la présence dans un long article qu’il inspira, voici dix-huit mois à peu près, à un grand magazine américain :

Cinémagazine du 4 mars 1921

Cinémagazine du 4 mars 1921


« Mon procédé le plus habituel consiste à mettre le public en face de quelqu’un qui se trouve dans une situation ridicule et embarrassante » disait-il.

« Le seul fait d’un chapeau qui s’envole n’est pas risible. Ce qui l’est, c’est de voir son propriétaire courir après, ses cheveux au vent et les basques de son habit flottant. Quand un homme se promène dans la rue, cela ne prête pas à rire. Placé dans une situation ridicule et embarrassante, l’être humain devient un motif de rire pour ses congénères. Toute situation comique est basée là-dessus. Les films comiques ont eu un succès immédiat parce que la plupart représentaient des agents de police tombant dans les trous d’égout, trébuchant dans des seaux de plâtriers, tombant d’un wagon et soumis à toutes sortes de tracas. Voilà des gens représentant la dignité du pouvoir, souvent très imbus de cette idée, qu’on ridiculise et dont on se moque et la vue de leurs aventures de suite touche deux fois plus l’envie de rire du public que s’il ne s’était agi que de simples citoyens subissant les mêmes avatars.

« Encore plus drôle est la personne ridiculisée qui, malgré cela.se refuse à admettre qu’il lui est arrivé quelque chose d’extraordinaire et s’entête à garder sa dignité. Le meilleur exemple est fourni par l’homme ivre qui, dénoncé par son langage et sa démarche, veut nous convaincre très dignement qu’il est à jeun. Il est beaucoup plus drôle que l’homme franchement joyeux qui montre carrément son ivresse et se moque qu’on s’en aperçoive. L’ivrognerie sur la scène est généralement légère avec une tentative de dignité, car les metteurs en scène ont appris que cette prétention est drôle.

Cinémagazine du 4 mars 1921

Cinémagazine du 4 mars 1921

« C’est pourquoi tous mes films reposent sur l’idée de m’occasionner des embarras pour me fournir l’occasion d’être désespérément sérieux dans ma tentative de paraître un très normal petit gentleman. C’est pourquoi en si fâcheuse posture que je me trouve, ma grande préoccupation est toujours de ramasser de suite ma canne, de redresser mon chapeau melon, et d’ajuster ma cravate, même si je viens de tomber sur le crâne. Je suis si sûr sur ce point, que je ne cherche pas seulement à me mettre moi-même dans des situations embarrassantes, mais que je tiens aussi à y placer les autres.

« Lorsque j‘agis ainsi, je m’efforce toujours d’économiser mes moyens. Je veux dire par là que lorsqu’un seul événement peut provoquer à lui seul deux éclats de rire séparés, il vaut bien mieux que deux faits séparés. Dans Charlot s’évade, j’y réussis en me plaçant sur un balcon à côté d’une jeune fille, je mange une glace. A l’étage au-dessous, à une table, je place une dame forte, respectable et bien habillée. Alors en mangeant ma glace, je laisse tomber une cuillerée qui glisse à travers mon large pantalon et, du balcon, vient tomber dans le cou de la dame. Le premier rire est engendré par mon propre embarras ; le second, et de beaucoup le plus grand, résulte de l’arrivée de la glace sur le cou de la dame, qui hurle et se met à sauter. Un seul fait a servi, mais il a mis dans l’embarras deux personnes et a déclenché deux éclats de rire.

« Si simple que ceci semble, il y a deux éléments de la nature humaine qui sont visés par lui ; l’un est le plaisir pris par le public à voir la richesse et le luxe en peine ; l’autre est la tendance du public à ressentir les mêmes émotions que l‘acteur sur la scène ou l’écran. L’une des choses les plus vite apprises au théâtre est que le peuple en général est satisfait de voir les gens riches avoir la plus mauvaise part. Ceci provient du fait que les neuf dixièmes des humains sont pauvres et intérieurement jalousent la richesse de l’autre dixième. Si, au contraire, j’avais fait tomber la glace dans le cou d’une pauvre femme de ménage, au lieu de rire, c’eût été de la sympathie qui fût née pour la femme. De même, une femme de ménage n’ayant aucune dignité à perdre, ce fait n’eût pas été drôle. Laisser tomber de la glace dans le cou d’une riche c’est dans l’esprit du public lui faire arriver juste ce qu’elle mérite. En disant que l’être humain ressent les mêmes émotions que celles dont il est témoin je veux dire, en reprenant l’exemple de la glace, que lorsque la dame riche frissonne, le public frissonne avec elle ».

Cinémagazine du 4 mars 1921

Cinémagazine du 4 mars 1921

Le philosophe Bergson a fait un jour une conférence sur ce thème : « Le rire. Pourquoi rit-on ? De quoi rit-on ? » Il a même écrit un savant ouvrage sur le même sujet et, bien avant lui, notre maître Rabelais avait pu dire que « le rire est le propre de l’homme ».

Charlie Chaplin parle comme il suit, de l’art de faire rire:
« On me demande souvent si toutes mes conceptions se réalisent et s’il est facile de faire un film drôle. Je souhaite parfois qu’on puisse suivre toute la marche d’un film depuis son idée, sortir les caractères, prendre les photos, les éditer et en tirer parti. Je suis souvent effrayé du total considérable de pellicule qu’il me faut faire pour obtenir une seule réalisation. J’ai bien tourné 60.000 pieds de films pour obtenir les 2.000 vus par le public. II faudrait environ vingt heures pour projeter sur l’écran les 60.000 pieds de films. Et toute cette pellicule doit être impressionnée pour arriver à vingt minutes de projection.

« Quelquefois, quand je me rends compte de cela, bien qu’ayant travaillé péniblement une idée et qu’elle n’a pas pris forme dans mon esprit et par suite n’est pas au point pour être filmée, de suite je la laisse et passe à une autre. Je considère qu il ne faut pas perdre de temps à quelque chose qui se présente mal. Il faut concentrer toute son énergie à ce que l’on fait, mais si par hasard on s’y empêtre, après avoir fait de son mieux, il faut essayer autre chose pendant un certain temps et revenir ensuite à son idée originale si on a confiance en elle. C’est le moyen que j’ai toujours pris pour travailler.

« Dans mon travail, je n’ai confiance que dans ma propre appréciation. Quelquefois, ceux qui se trouvaient autour de la scène se délectaient de certaines scènes pendant qu’on les prenait et pourtant je les ai rejetées parce qu’elles ne me semblaient pas assez drôles. Ce n’est pas parce que je me crois beaucoup plus fin que ceux qui m’entourent : c’est simplement parce que je suis le seul à recueillir tout le blâme ou tout le bénéfice du film. Je ne peux pas mettre en garde au début du film et dire : « Public, je ne te blâme pas de ne pas rire. Je n’ai pas trouvé cela drôle moi-même. Mais ceux qui m’entouraient n’ont pas été de cet avis et je me suis rangé à leur opinion. »

« Il y a un autre point qui me rend difficile de croire les appréciations de ceux qui m’entourent. Mon photographe et ses assistants sont tellement habitués à mon jeu, qu’ils n’en rient pas beaucoup. Si pourtant je viens de faire une faute, alors ils rient et moi, ne me rendant peut-être pas compte de ma faute, je peux croire que la scène est drôle. Je ne suis arrivé à m’en rendre compte qu’après avoir demandé un jour à ceux qui riaient d’un bout de scène que je ne trouvais pas du tout drôle, pourquoi ils riaient. Ils me dirent que c’était parce que je m’étais trompé et je vis alors comme j’aurais pu être induit en erreur. Aussi maintenant, suis-je heureux qu’ils ne rient que rarement de mon jeu..

Cinémagazine du 4 mars 1921

Cinémagazine du 4 mars 1921

« L’une des choses dont je me méfie le plus est de ne pas exagérer ou d’appuyer trop un point particulier. Je pourrais plus facilement tuer le rire par l’exagération que par tout autre moyen. Si je faisais trop de ma démarche personnelle, si j’étais trop brutal en renversant quelqu’un, si j’arrivais à un excès quelconque, cela ne vaudrait rien pour le film. Se restreindre est une chose très importante non seulement pour un acteur, mais pour n’importe qui. Se restreindre le tempérament, les appétits, les mauvaises habitudes ou toute autre chose est une nécessité. L’une des raisons qui me font peu aimer les premiers films que j’ai tournés c’est qu’il était peu facile de s’y restreindre. Une ou deux tartes à la crème sont amusantes peut-être, mais quand le rire ne dépend plus que des tartes à la crème, le film devient vite monotone. Je ne réussis peut-être pas toujours grâce à ma méthode, mais j’aime mille fois mieux obtenir le rire par un acte intelligent que par des brutalités ou des banalités.

« Il n’y a pas de mystère pour faire rire le public. Tout mon secret est d’avoir gardé les yeux ouverts et l’esprit en éveil pour tous les incidents capables d’être utilisés dans mes films.

« J’ai étudié l’homme parce que, sans le connaître, je n’aurais rien pu faire dans mon métier ».

Cinémagazine du 4 mars 1921

Cinémagazine du 4 mars 1921

Pour les amateurs de potins intimes, nous rappelons son divorce avec Mildred Harris.
Mentionnons aussi que son frère Sydney Chaplin, tourne pour la Paramount à laquelle il s’est engagé à fournir une comédie en 5 parties chaque année.
Charles Chaplin est maintenant associé avec Douglas Pairbanks, Mary Pickfort et Griffith, sous la firme United Artist’s (Big-Four).
Il vient d’achever, pour le First National Exhibitions Circuit, un film intitulé 
The Kid (le Petit).

Nous avons la bonne fortune d’offrir ici un document inédit extrait de ce dernier film et qui nous est arrivé par le dernier paquebot. Charlot y est représenté avec le petit Jack Coogan, son partenaire.

Charlot viendra-t-il bientôt en France ? On le dit ; ses admirateurs l’espèrent.
Quand il y viendra, nous connaîtrons, à la ville, une silhouette assez différente de celle qui nous amuse tant à l’écran. Nous verrons un gentleman distingué, ayant dépassé de peu la trentaine, qui s’habille avec élégance et dont la physionomie aimable est éclairée par deux jolis yeux bleus. Nous connaîtrons aussi un homme affable, poli, aimant les histoires gaies — contrairement à la légende qui veut tristes tous les égayeurs de foules, — et surtout adorant les enfants.
Cinémagazine se promet, d’ailleurs, lorsqu’il sera là, de le conduire à Montmartre et de lui faire connaître les gosses à Poulbot !

ORCINO

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Cinémagazine du 4 mars 1921

Cinémagazine du 4 mars 1921

Pour en savoir plus :

Le site officiel de Charlie Chaplin.

Le site Charlie Chaplin Archives de la Cinémathèque de Bologne.

Magnifique bande annonce autour des chefs d’oeuvres de Chaplin.

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