« La vie de Greta Garbo » par Pierre Henry (Cinéa 1930)


Nous venons de consacrer un premier post consacré à cet article paru dans la revue Cinéa en mars 1930 « La vie de Greta Garbo ».

Nous avions mis en ligne la première partie dans laquelle Greta Garbo évoque son metteur en scène qui la révéla dans La Légende de Gosta Berling en 1924.

Voici donc la suite de cet article écrit par le critique Pierre Henry qui évoque la période hollywoodienne de Greta Garbo jusqu’en 1930 bien sûr, donc au début de sa période parlante.

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Bonne lecture !

 

LA VIE DE GRETA GARBO par Pierre Henry

paru dans Cinéa (mars 1930)

(…)

Pour le troisième film, La Chair et le Diable, adapté d’une oeuvre de Sudermann par Clarence Brown, il n’y eut aucune difficulté. Le succès fut particulièrement vif et le team Garbo-Gilbert réunit tous les suffrages.

On proposa ensuite à Greta Garbo de tourner une adaptation d’Anna Karénine, d’après Tolstoï. Elle consentit tout d’abord, mais à la condition d’être dirigée dans ce film par un réalisateur européen, plus à même de respecter le caractère complexe de l’oeuvre qu’un Américain. Stiller n’était plus disponible, dirigeant alors Pola Negri dans Hôtel Impérial, pour Paramount. On fit alors appel au réalisateur russe, Dimitri Buchowetski, qui avait d’ailleurs tourné quelques années auparavant un film pour la Svenska de Stockholm. Mais ce qui s’était produit pour Stiller avec La Tentatrice se renouvela bientôt pour Buchowetski. Les directeurs de production du studio et lui ne parvinrent pas à s’entendre. Le scénario avait été altéré fortement pour entrer dans le cadre des habitudes de la production américaine ; Buchowetski, et avec lui le fils de Tolstoï, chargé de superviser la production, renoncèrent à achever et à signer un film qui ne correspondrait plus à leur compréhension de l’oeuvre.

De son côté Greta Garbo était mécontente. La Metro-Goldwyn la cantonnait dans un emploi qui ne lui plaisait pas. Elle n’entendait pas ne tourner que des personnages de « vamp » intégrale et sans nuance. Elle aussi abandonna le rôle. Ce conflit dura des semaines… La chose se compliquait du fait que Greta Garbo sentait que son salaire était ridicule en rapport des gains énormes réalisés par la Metro-Goldwyn sur ses films. Elle touchait 600 dollars par semaine, alors que des « stars » dont les films étaient loin de remporter un succès comparable avaient des salaires de cinq mille dollars par semaine, et même davantage.

Avant de lui proposer Anna Karénine, les directeurs de la production Metro-Goldwyn avaient offert à Greta Garbo de tourner Women Love Diamonds, qui venait d’être rejeté par Maë Murray. Le rôle en question n’était pas précisément celui d’une ingénue, et Greta l’avait également refusé. En définitive, ce fut Pauline Starke qui le tourna un peu plus tard, Pauline Starke en qui les dirigeants de Metro-Goldwyn avaient cru Voir une nouvelle Swanson. Mais ni le film, ni la vedette ne justifièrent cet espoir…

On offrit alors à Greta Garbo un nouveau contrat de cinq ans, lui donnant un salaire de 2.000 dollars par semaine la première année, 2.500 la deuxième, 3.000 la troisième, 4.000 la quatrième et 5.000 la cinquième. Greta Garbo ne l’accepta pas ; elle ne voulait pas engager aussi fortement l’avenir. En définitive, après maints pourparlers qui à plusieurs reprises frisèrent la rupture, Greta Garbo signa pour trois ans seulement, avec un salaire moyen de cinq mille dollars. Et la Metro-Goldwyn était loin d’y perdre…

Anna Karénine fut achevée par le réalisateur anglais Edmund Goulding et baptisée Love (Amour), titre qui convenait évidemment mieux à une adaptation aussi libre de l’oeuvre de Tolstoï.

Depuis lors, et depuis trois ans, la carrière cinématographique de Greta Garbo à Hollywood s’est poursuivie sans heurts.

Successivement elle a tourne pour la Metro-Goldwyn-Mayer La Femme Divine (The Divine Woman), avec Lars Hanson, sous la direction de son compatriote Victor Sjöström, où pour la première fois la grande artiste incarne un personnage de française.

Puis ce fut La Belle Ténébreuse (The Mysterious Lady), sombre drame d’espionnage réalisé par Fred Niblo, avec Conrad Nagel, Seyffertitz et Lewis Stone pour partenaires ; Intrigues (A Woman of Affairs), adapté d’une comédie qui fit quelque scandale à Broadway : « The Green Hat » de Michaël Arlen, où Greta eut de nouveau pour partenaire John Gilbert, avec Lewis Stone, Dorothy Sébastian et John Mac Brown. Clarence Brown dirigeait la réalisation. Plus récemment, ce fut Terre de Volupté (Wild Orchids), avec Nils Asther, autre artiste suédois, et Lewis Stone. Réalisation de Sydney Franklin.

Après quoi Greta Garbo prit plusieurs mois de vacances ; elle alla passer l’hiver 1928-29 dans son pays, son cher Stockholm, loin duquel elle ne fut jamais complètement heureuse. Greta n’y retrouva pas Mauritz Stiller, qui n’était revenu peu de mois auparavant en Suède que pour y mourir prématurément d’un incurable mal. Elle n’y retrouva pas davantage sa soeur aînée, qui succomba, moins d’un an après le départ de Greta pour Hollywood…

Au printemps dernier, Greta Garbo rentrait à Hollywood. Avant son départ, elle avait signé avec Metro-Goldwyn toujours un nouveau contrat qui, cette fois, lui conférait un salaire en harmonie avec son immense et universelle popularité.

Greta tourna alors ses deux derniers films muets : The Single Standard et The Kiss. Le premier, réalisé par John Robertson, un Anglais d’Hollywood, se déroule en grande partie en mer sur un yacht et présente Greta sous un aspect assez nouveau. Nils Asther y est de nouveau le partenaire de Greta. Enfin de The Kiss (Le Baiser), nous ne dirons rien qui puisse apprendre quelque chose à nos lecteurs. On a déjà beaucoup parlé de ce film que nous ne tarderons sans doute pas à voir et où il sera curieux de voir comment Jacques Feyder a utilisé cette grande artiste, qu’entourent Conrad Nagel, Holmes Herbert et le jeune Lew Ayres.

Au début de 1930, Greta Garbo affrontait pour la première fois le microphone. Elle tournait, en anglais et en allemand, une adaptation par Willard Mack du drame réaliste d’Eugène O’Neill, l’un des maîtres du jeune théâtre américain : Anna Christie. Clarence Brown, déjà familiarisé avec Greta Garbo avec deux productions antérieures, dirigeait la réalisation.

Du film, qui n’a pas encore été présenté à New-York, nous ne pouvons encore rien dire, mais si nous en croyons les on-dit, le triomphe de Greta Garbo ne sera pas moins grand à l’écran sonore qu’à l’écran silencieux. L’écho qu’on va lire, et que nous recevons d’Hollywood au moment de mettre sous presse, semble l’indiquer nettement :

« Quand pour la première fois fut présenté au public, dans une salle de San-Bernardo, le premier film parlant de Greta Garbo, ce fut un succès incroyable. Les spectateurs qui étaient venus en grand nombre pour voir le dernier film muet de Greta Garbo, The Kiss, furent transportés de joie quand sans en avoir prévenu le public, on donna une projection d’essai d’Anna Christie. Le silence imposant qui régnait pendant les premières scènes d’ouverture se changea en joie délirante quand Greta prononça les premiers mots. A partir de ce moment, le public fut saisi d’un délire qui dura jusqu’à la fin du film et fut prolongé par des applaudissements frénétiques exprimant bien l’approbation du public. Ce sera le plus grand triomphe de la carrière de Greta Garbo, assure-t-on ».

Pour sujet du deuxième film parlant de Greta Garbo on parle dès à présent de Romance, d’après la pièce de Sheldon, que Madeleine Soria a jouée à Paris.

P. H. (Pierre Henry)

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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Pour en savoir plus :

La page consacrée à la rétrospective Mauritz Stiller à la Cinémathèque française.

Une page sur le blog Silent Volume consacrée à la Légende de Gosta Berling (en anglais).

Un documentaire sur Mauritz Stiller de 60mn sur le site de la FILMARKIVET (en suédois) avec de nombreux extraits rares de ses films.

Bande-annonce de la rétrospective consacrée à Mauritz Stiller, du 14 juin au 5 juillet 2017 à la Cinémathèque française

L’une des scènes avec Greta Garbo de La Légende de Gosta Berling.

 

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