Les entretiens de Ginette Leclerc dans Pour Vous 1 commentaire


Nous avons appris un peu tardivement le cycle consacré à Ginette Leclerc par la Cinémathèque de Toulouse du 6 mai 2017 au 31 mai 2017, accompagné d’une exposition qui se poursuit jusqu’au 2 juillet 2017.

Nous ne pouvions pas manquer de rendre hommage nous aussi à cette grande actrice, celle qui personnifie ce qu’on a appelé la garce du cinéma français même si bien sur cela est très réducteur. Elle est inoubliable dans La Femme du boulanger de Marcel PagnolLe Corbeau d’Henri-Georges Clouzot en passant par Les Eaux troubles d’Henri Calef mais aussi dans des rôles secondaires comme Le cave se rebiffe de Gilles Grangier.

Malheureusement elle fit partie des comédiennes qui subirent les foudres de l’épuration à la fin de la guerre ce qui lui valut un an d’emprisonnement.

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Voici donc les quelques entretiens avec la revue Pour Vous à la fin des années trente alors qu’elle joue dans Prison sans Barreaux de Léonide MoguyLa Femme du boulanger de Marcel Pagnol et un film qui ne sera jamais réalisé de Jean Gourguet : Terrains Vagues (1939).

Nous avons rajouté une notice biographique que lui a consacré Doringe en 1936.

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Ginette Leclerc ne veut plus jouer les petites femmes

paru dans Pour Vous du 16 Fevrier 1938

Pour Vous du 16 Fevrier 1938

Pour Vous du 16 Fevrier 1938

Non, elle ne ressemble pas « à tout le monde ». Elle a même beaucoup de personnalité, et nous le prouve dans Prison sans Barreaux, le beau film de Léonide Moguy. Elle y joue le rôle d’une des détenues : une révoltée, mauvaise tête qui tout d’abord exerce un vrai chantage auprès d’une de ses camarades pour obtenir des cigarettes pour une amie, mais au dernier moment, plutôt que laisser soupçonner une innocente, elle avoue, en faisant un véritable réquisitoire : l’objet de sa haine, ce sont les hommes. Ginette Leclerc est parfaite dans ce rôle, et j’avoue que je ne connais pas beaucoup d’artistes du cinéma français qui auraient pu l’interpréter.

Moguy m’a d’ailleurs avoué que le rôle a été écrit tout spécialement pour Ginette Leclerc.
Je serais très heureux si cela pouvait lui rendre service pour ses prochains films, a-t-il ajouté.

Quant à Ginette Leclerc elle espère que Prison sans barreaux lui vaudra enfin des rôles autres que ceux qu’on a l’habitude de lui confier.
Oh ! me dit-elle, je sais bien que je ne peux pas jouer les petites filles sages, les ingénues, mais j’en ai vraiment assez d’interpréter à l’écran les petites femmes dont la principale attribution est de s’asseoir sur les genoux des messieurs… Malheureusement, jusqu’à présent, je n’ai fait que cela, vous savez quand on vous classe dans une certaine catégorie il est difficile d’en sortir. Aussi suis-je très reconnaissante à Moguy d’avoir eu confiance en moi.

Pour Vous du 16 Fevrier 1938

Pour Vous du 16 Fevrier 1938

— Et il a eu raison…
Vous trouvez ? Comme je suis contente !

Car au fond, sous son allure un peu exaltée, Ginette Leclerc cache une certaine timidité.
Je viens de refuser plusieurs films dans lesquels je devais jouer encore une petite femme. Croyez-vous que j’aie eu raison ?

Souhaitons que le film de Moguy lui apporte, à l’avenir, ce qu’elle souhaite : d’autres beaux rôles.

Marguerite Bussot

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Dans « Terrains vagues » Ginette Leclerc sera la tante d’Yvette Lebon et la sœur d’Aimos

paru dans Pour Vous du 16 Août 1939

Pour Vous du 16 Août 1939

Pour Vous du 16 Août 1939

Eh bien, oui ! Cela peut paraître bizarre, mais je serai la tante d’Yvette Lebon et la sœur d’Aimos !

Ginette Leclerc rit de mon étonnement. A vrai dire, cette parenté de cinéma ne me surprend guère. Je cherche dans ce jeune et frais visage, au teint délicat, aux petites dents d’une blancheur laiteuse comme celles d’un enfant, aux lèvres qu’un rose tendre colore à peine, je cherche et ne trouve pas cette sensualité animale, un peu lourde, du visage ardent et sombre de la Femme du boulanger.

Dans Terrains vagues, que le metteur en scène Jean Gourguet réalisera prochainement, Ginette Leclerc interprétera le rôle d’une fille déchue mais au cœur pitoyable.
Encore une ! s’exclame-t-elle. Je travaille à Lyon, dans une « maison », dite « le Panier fleuri ». A la mort de mon « frère », je fais la connaissance, à Paris, de ma nièce Monique, qui vit à la va-comme-je-te-pousse, dans un milieu dangereux de gens que la misère rend mauvais ou pervers.

Pour Vous du 16 Août 1939

Pour Vous du 16 Août 1939

» Bien que je sois aussi jeune qu’elle et qu’une fille de mon genre ait en principe une morale douteuse, je prodigue de bons conseils à cette enfant des faubourgs et l’entoure de tendresse. Aussi, plus tard, lorsqu’elle viendra auprès de l’élégante et douce petite personne dont elle avait gardé le souvenir pour lui confier sa détresse de jeune fille traquée par une vie rude et malpropre, et qu’une porte entr’ouverte lui fait découvrir sa tante dans une tenue plus que légère — et, par là, le secret de ma véritable condition sociale — toutes les vertus dont elle m’auréolait s’effaceront d’un seul coup. La fin du film me laissera désespérée, accablée, car la fille du « Panier fleuri » sentira soudain pleinement le vide amer de son existence trouble.

» Pas d’amour dans mon rôle. Et celui du gars Gégène — Roger Duchesne — pour ma nièce Monique ne sera pas d’une jolie qualité… »

Tonnie Davy

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Ginette Leclerc dans sa simplicité (visite à la belle boulangère)

paru dans Pour Vous du 14 septembre 1939

Pour Vous du 14 septembre 1939

Pour Vous du 14 septembre 1939

La première fois que j’ai vu  Ginette Leclerc, c’était à Berlin, aux studios de Neubabelsberg , où on tournait L’Etoile de Valencia. Marc Allégret, si je ne me trompe, mettait ce film en scène, où,  pour la première fois,  Simone Simon et Jean Gabin paraissaient côte à côte. Perdue parmi les figurantes, une jeune femme d’une beauté éclatante paraissait intimidée par le décor, par ses camarades. C’était Ginette Leclerc. Cette fille dont la beauté a quelque chose de triomphant et d’inexorable ébauchait de craintifs sourires à l’adresse de ceux qui la regardaient : comme si elle avait voulu implorer ainsi leur clémence.

Pour Vous du 14 septembre 1939

Pour Vous du 14 septembre 1939

Cela se passait il y a cinq ans. Il était difficile, pour tout spectateur de L’Etoile de Valencia, de ne pas prévoir que cette figurante inconnue deviendrait, avant longtemps, un de ces personnages fabuleux que sont les étoiles de cinéma. En effet, pendant ces cinq ans, d’un film à l’autre, le nom de Ginette Leclerc a grandi sur les affiches et dans la Femme du boulanger, nous la voyons tenir, aux côtés de Raimu, le rôle le plus ardu du film, celui sur lequel est centré le caractère dramatique de l’œuvre de Marcel Pagnol : la boulangère au charme fatal.


Pour Vous du 14 septembre 1939

Pour Vous du 14 septembre 1939

Eh bien ! en rencontrant, après cinq ans, Ginette Leclerc, ce qui m’a surpris le plus, c’est qu’elle est restée absolument pareille à ce qu’elle était autrefois : quelqu’un qui pourvu d’une des plus singulières richesses qui soient — la beauté — parait ne s’en apercevoir nullement, ne s’estime pas un oiseau rare et, surmontant la gêne que cette richesse naturelle semble même lui donner, est demeuré simple, joyeux, léger et insouciant comme un enfant. Cette spontanéité qu’elle révèle dans chacun de ses gestes, cette simplicité naturelle et séduisante permettant à Ginette Leclerc de tenir de la façon la plus juste son rôle dans le film de Pagnol. Elle n’est pas une vamp, c’est une fille à la chair éclatante, dont on comprend qu’elle puisse provoquer le malheur presque sans penser à mal faire…


Pour Vous du 14 septembre 1939

Pour Vous du 14 septembre 1939

Elle a des cheveux roux, sombres, d’une teinte qui parait travaillée ; mais c’est là le seul élément de sa personnalité qui n’ait pas l’air naturel. Quand elle sourit, on aperçoit des dents terriblement blanches. Ses yeux sont grands et remplis du spectacle qu’ils voient. Ses gestes, sa voix, son teint, tout porte la marque de cette beauté, au sujet de laquelle je ne peux que répéter les adjectifs dont je me suis déjà servi : triomphante et inexorable. Il arrive même qu’on ait l’impression qu’elle est trop belle, qu’il y a vraiment là trop d’éléments de séduction, que la nature a été trop généreuse à son égard. Pourtant, il suffit que Ginette Leclerc s’arrête de rire et de parler, et qu’elle se mette à vous écouter avec cette ébauche de sourire enfantin qui lui va si bien, pour découvrir qu’on ne peut pas lui en vouloir d’être comme elle est.

Pour Vous du 14 septembre 1939

Pour Vous du 14 septembre 1939

A propos de cette charmante interprète de la Femme du boulanger et de Tricoche et Cacolet, je ne fais que parler de sa beauté, et je crois bien que je me répète. Ce n’est pas ma faute. Je parle de ce qui — qu’elle le veuille ou non — est la principale particularité de Ginette Leclerc. Qu’elle le veuille ? Non. Je crois qu’elle en est gênée, qu’elle souffre d’attirer tellement l’attention des gens et de l’orienter toujours dans le même sens. Ce n’est pas de la lassitude, mais quelque chose qui en approche, et qui lui a donné le caractère qui est le sien : timide, étonnamment jeune, d’une insouciance voulue. Et je ne serais nullement étonné que, quand elle se perd au pays des rêves, Ginette Leclerc imagine, avec envie, la joie qu’on doit éprouver à être laide…

Pour Vous du 14 septembre 1939

Pour Vous du 14 septembre 1939

Elle joue à la belote, mais lui préfère le poker. Elle conduit une belle voiture et n’aime rien tant que filer sur les routes du Midi. Le soleil l’enchante, les nuages l’attristent. Et elle s’est fait, à Neuilly, un petit appartement à son goût, où elle joue les princesses paresseuses, et où elle se cache joyeusement, avec sa mère, son chien, son piano, son appareil de T. S. F. Je vous dis tout ce que je sais d’elle. Et encore qu’elle va jouer Métropolitain, puis probablement la Belle et la Bête chez Pagnol, avec Raimu et Gabin, et encore quantité d’autres films ; mais tant de projets ne l’effraient guère.

Pour Vous du 14 septembre 1939

Pour Vous du 14 septembre 1939

A présent, il faut que j’ajoute une chose, qui est malgré tout passablement importante : c’est que Ginette Leclerc a du talent, beaucoup de talent…

Nino Frank

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Ginette Leclerc par Doringe

paru dans Pour Vous du 21 mai 1936

Pour Vous du 21 mai 1936

Pour Vous du 21 mai 1936

Ginette Leclerc naquit à Paris, et plus précisément à Montmartre, de parents parisiens, le 9 février 1912.
Répond. Rue du Marché, 10, à Neuilly-sur-Seine.

Particularités physiques et morales.

— Taille : 1 m. 63. Poids : 54 kilos. Yeux brun vert. Cheveux châtains, qu’un henné photogénique rend auburns. Dents éclatantes. Bon caractère, mais capricieuse.
Gaie avec crises de cafard. Assez coléreuse, mais pas rancunière. Paresseuse, mais adore son métier et travaille avec joie. Pas menteuse, mais assez changeante. Un peu gourmande, mais ne sait pas mieux faire la cuisine que le ménage. Très sportive. Nage. Fait du canot. Fait sa culture physique avec entrain ; c’est curieux, mais elle aime ça ; en a fait toute sa vie. Lit peu. Sort peu. Va voir la plupart de ses films, mais pas tous. N’a guère le temps d’aller au théâtre.

Sa vie.

— Enfant très gâtée. Instruite à la maison. Toute petite, voulait être danseuse classique. A sept ans, apprit avec regret que ses parents ne voulaient pas la laisser entrer à l’Opéra. S’exerça seule, puis dans des sociétés d’amateurs, fit des petits numéros gentils à des fêtes de bienfaisance. Et se maria à dix-sept ans, oubliant la danse. Son mari travaillant beaucoup, elle se lassa des dancings où elle allait seule et de l’oisiveté qui la rendait neurasthénique : l’oisiveté est le meilleur remède à la paresse !…

Vit une annonce demandant des figurantes pour La Dame de chez Maxim’sson mari ne présenta point d’objection. Comme elle était mariée, ses parents ne protestèrent pas non plus. Elle alla donc se présenter, fut engagée, et dès lors ne s’arrêta plus…

Au cinéma.

— Débute comme figurante dans La Dame de chez Maxim’s. Est une cocodette dans Ciboulette. Petit rôle à Berlin dans L’Etoile de Valencia, entre Simone Simon, Brigitte Helm et Jean Gabin. Tout petit rôle dans Cette vieille canaille, entre Harry Baur, Pierre Blanchar, Alice Field et Madeleine Guitty. Repart pour Berlin : Adieu les beaux jours entre Jean Gabin et Brigitte Helm. Viennent ensuite : Une heure, Une rencontre, Le Témoin, Toto, petit rôle à côté d’Albert Préjean ; Le Commissaire est bon enfant, avec Palau.

Veut faire du théâtre. Passe devant Varna une audition avec une chanson dont elle savait mal les paroles et dont elle chantait faux la musique; est engagée tout de même.
Pendant huit jours, à l’Alcazar, devant un public sympathique, chante avec le même trac, pas plus d’assurance et pas plus de… précision. Malgré quoi, peut-être à cause du charme de sa jeunesse, on lui propose de faire partie de la Revue. Ne peut accepter, ayant signé pour 
L’Hôtel du Libre-Echange que suit Minuit, place Pigalle où elle fait la connaissance de Raimu ; engagée pour un petit rôle, elle tourne grâce à lui le rôle principal. Grâce à lui, elle passe audition devant Willemez qui l’engage pour les Bouffes-Parisiens où elle joue Toi c’est moi

Tourne Compartiment de dames seules, L’Heureuse Aventure, Gangster malgré lui, Et moi j’te dis qu’elle t’a fait d’l’œil, Paris-Camargue, avec Préjean et Pierre StephenLes Gaîtés de la finance ; à Berlin, Roses noires avec Jean Galland et Lilian Harvey. Est engagée au Théâtre de Paris pour Noix de coco. Tourne dans le film en relief de Lumière, L’Ami de Monsieur ; dans La Peur, avec Vanel, Gaby Morlay et Suzy Prim ; Bach détective, Dans la peau d’un autre, Jacquotte, et, actuellement, pour Pierre Ducis, avec Armand Bernard et Jeanine Merrey dans Œil de lynx.

Pour Vous du 21 mai 1936

Pour Vous du 21 mai 1936

 

Visages nouveaux, vedettes de demain : Ginette LECLERC

paru dans Pour Vous du 22 octobre 1936

(Dans cet article, Pour Vous passe en revue les nouveaux venus du cinéma français. On y trouve notamment Odette Joyeux, Sylvia Bataille et Mila Parely. NDLR).

Pour Vous du 22 octobre 1936

Pour Vous du 22 octobre 1936

Ginette Leclerc est la Clara Bow du cinéma français, la petite peste insupportable de qui on a grand mal à se passer, l’enfant à l’humeur fantasque, aux mœurs fantaisistes, au cœur excellent qui fait enrager les grandes personnes et soigne les chiens perdus.
C’est pourtant un rôle de jeune « poison » non dilué qui lui est attribué cette fois dans Feu Mathias Pascal, au point que ce n’est pas payer trop cher pour être débarrassé d’un tel fardeau que de perdre l’état civil et la vie légale !…
Dactylo occasionnelle et… pittoresque, hier, dans
Œil de lynx, elle sera demain, avec la même joyeuse humeur, vendeuse, entraîneuse de cabaret, modèle pour rapins, monitrice de gymnastique ou encore une Mimi Pinson très 1936.
Avec sa bouche gourmande et rouge sur des dents fort blanches, avec ses larges yeux foncés et rieurs, avec tout son frais visage de gamine insolente et taquine, c’est le type même de la gentille petite femme bien parisienne.

Pour Vous du 22 octobre 1936

Pour Vous du 22 octobre 1936

 

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

 

Pour en savoir plus :

Une page biographique sur Ginette Leclerc sur le site Mémoires de Guerre par Roger Cousin.

« GINETTE LECLERC : UNE BELLE GARCE » sur le blog « les autres incontournables de Celine« .

Une belle page Ginette Leclerc avec de nombreuses affiches de films sur le blog CINETOM.

Ginette LECLERC se souvient de La Femme du Boulanger et de Pagnol dans Le masque et la plume 18 janv. 1976.

L’une des scènes phares de La Femme du Boulanger avec Raimu.

 


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