Danielle Darrieux et sa vie romancée – part1 (Ce Soir 1937)


Nous venons de fêter il y a quelques jours le centième anniversaire de Danielle Darrieux le 1 mai 2007.

A cette occasion nous avons mis en ligne la série d’articles parue dans la prestigieuse revue L’Ecran Français à la fin de l’année 1948 intitulé : Danielle Darrieux : La Coqueluche de Paris. La troisième et dernière partie est par exemple à lire ici :

Danielle Darrieux : La Coqueluche de Paris – part3 (L’Ecran Français 1948)

Pour continuer à lui rendre hommage, nous avons retranscrit la série d’articles que publia le quotidien Ce soir pour fêter son 20°anniversaire, il y a donc tout juste 80 ans !

Il s’agit d’une dizaine d’articles illustré et raconté par Yves Bonnat, le dessinateur humoristique et décorateur-maquettiste de théâtre, qui revient sur les moments phares de sa déjà grande carrière commencée 6 ans plus tôt (déjà 23 films !!!).

*

Signalons que Ce soir était un grand quotidien populaire communiste, dirigé par Louis Aragon, dans les années trente.

*

Voici les 5 premiers articles, les suivants seront mis en ligne très prochainement…

A suivre…

 

Danielle Darrieux et sa vie romancée

paru dans Ce Soir du 26 avril 1937

Ce Soir du 26 avril 1937

Ce Soir du 26 avril 1937

Les vedettes de cinéma sont pour nous, gens de 1937, semblables aux beaux héros légendaires. Il faudrait pour en romancer la vie, le charme naïf des images d’Epinal.

La vie romancée de Danielle Darrieux, dont nous commencerons demain la publication, a été dessinée et rédigée dans cet esprit, je dis dans cet esprit, car le but désiré n’a peut-être pas encore été atteint. Il appartenait à celle qui est l’héroïne de ces images d’émettre une opinion à leur sujet.
Danielle Darrieux m’a dit :
Je suis très contente !
Et elle s’est ensuite tachée les doigts d’encre en apposant sa signature sur un des dessins. Je sais que certains de ses admirateurs seront navrés de ce petit accident. Mais Henri Decoin a dit à son tour :
Il y a la pierre ponce…
Et ils sont partis tous les deux « tourner » à Epinay.

Hier, au studio, Danielle Darrieux attendait, mollement étendue sur un lit de satin et de dentelles, au milieu des fleurs que la rigueur des sunlights ne parvenaient à flétrir, que l’heure de travailler fût venue.

Nous en avons profité pour l’interviewer sans qu’elle s’en doutât, car les interviews sont ses bêtes noires.

— N’êtes-vous pas attristée de quitter bientôt la France pour Hollywood ?
Non ! Au contraire ! J’en suis très heureuse. Ce sera mon premier voyage en Amérique, et vous pensez avec quelle impatience j’en attends le départ. J’ai fait en sorte que mes contrats ne comportent que deux films par an, ce qui me permettra de séjourner plus longtemps ici.
« D’ailleurs je tiens à rester en France pour jouer au théâtre, aussi souvent que je le pourrai. Jeux dangereux n’a fait que me mettre l’eau à la bouche. Je voudrais arriver maintenant à jouer au moins une pièce par an.

— N’êtes-vous pas trop fatiguée de tourner ainsi sans arrêt ?
Non, car, avec les nouvelles conventions collectives, je ne travaille plus que de midi à huit heures du soir. C’est d’ailleurs une mesure dont chacun, au cinéma, se montre enchanté.

Afin de ne donner que de l’inédit aux lecteurs de Ce soir, Danielle Darrieux est sortie ensuite pour une promenade dans le parc, où notre photographe l’a poursuivie de son objectif dans tous les rayons de soleil.
Pendant ce temps, « Flora », la petite chienne noire, folâtrait dans les herbes, trébuchait dans nos jambes et faisait honneur à sa jeune maîtresse en se dressant gentiment sur ses pattes de derrière.

Ce Soir du 26 avril 1937

Ce Soir du 26 avril 1937

On verra dans sa Vie romancée qu’avant de faire du cinéma, Danielle Darrieux étudiait le violoncelle afin d’entrer au Conservatoire.
Apprenons à ceux que la question pourrait intéresser qu’elle a déclaré non seulement ne plus jouer de cet encombrant instrument, mais encore s’être récemment découverte absolument incapable d’en tirer le moindre son.

Nous pensons que, loin de s’en choquer, les plus mélomanes de nos lecteurs se satisferont de ce qu’elle soit une de nos plus grandes et plus exquises vedettes du cinéma.

YVES BONNAT

Ce Soir du 26 avril 1937

Ce Soir du 26 avril 1937

LA ROMANCE DES ÉTOILES : Danielle Darrieux (1)
textes et dessins d’Yves Bonnat

paru dans Ce Soir du 27 avril 1937

Ce Soir du 27 avril 1937

Ce Soir du 27 avril 1937

Le mois de mai est depuis toujours signe de jeunesse, de joie et de renouveau. Rosée ensoleillée qui fait sortir de terre les perles blanches du muguet, « mais » dressés sur la place du village autour desquels s’enroulent et se déroulent les farandoles, fête du travail, tous ces sourires du printemps promettent à ceux qui naissent au mois de mai belle et ardente vie.

Ce Soir du 27 avril 1937

Ce Soir du 27 avril 1937

Danielle Darrieux, dont la rapide et éblouissante carrière est une des plus étonnantes du monde cinématographique, est née à Bordeaux le 1 mai 1917.

Un an plus tard, la guerre devait enfin se terminer. La prime jeunesse de Danielle s’est passée semblable à toutes les autres : rougeole, dents, bouillies, fanges, premiers mots, premiers pas et première poupées l’avaient illustrée.

Ce Soir du 27 avril 1937

Ce Soir du 27 avril 1937

L’armistice avec les drapeaux, la Marseillaise, les musiques et les défilés joyeux lui amenèrent son papa.
Celui-ci, docteur, oculiste, décide de s’installer à Paris. On emménage dans un petit hôtel particulier, rue de la Pompe.

De la Parisienne, l’enfant va prendre tous les charmants défauts. Elle est jolie, affectueuse, intelligente, mais déjà aussi espiègle, bavarde et coquette.

L’atmosphère familiale va pourtant lui donner une première formation artistique. Sa mère est cantatrice et son père très musicien. A quatre ans, Danielle interprète au piano des mélodies de Fauré. Mais son éducation doit être complète. Le lycée l’accueille où, sans être une brillante élève, elle remporte les quelques succès que lui permettent sa turbulence et son esprit d’indépendance.

(A suivre)

 

LA ROMANCE DES ÉTOILES : Danielle Darrieux (2)
textes et dessins d’Yves Bonnat

paru dans Ce Soir du 28 avril 1937

Ce Soir du 28 avril 1937

Ce Soir du 28 avril 1937

Elle prend des leçons de violoncelle et tout d’abord ce qui lui plaît le plus c’est de se promener avec cet encombrant instrument. Pourtant ses dons musicaux s’affirment à un tel point qu’on décide de la présenter au Conservatoire. Les années passent : elle va avoir quatorze ans et enfin pouvoir aborder le concours d’entrée au Conservatoire.

Ce Soir du 28 avril 1937

Ce Soir du 28 avril 1937

Et voici qu’un soir une annonce dans un journal de cinéma lui tombe sous les yeux. « On demande des jeunes filles de 14 ans pour tourner un essai en vue de la réalisation du film « Le Bal », d’après le roman d’Irène Nemirowsky.

Danielle a lu « Le Bal ». Par affinité d’âge elle en a merveilleusement compris l’héroïne. Et cette annonce la frappe directement, lui revient ensuite sans cesse à l’esprit. Elle en rêve enfin et le lendemain matin décide de répondre à l’appel de ce qu’elle sent obscurément être son destin.

Ce Soir du 28 avril 1937

Ce Soir du 28 avril 1937

Une dernière consultation spirituelle à son violoncelle, à sa musique, puis elle s’enferme dans sa chambre. Elle met sa plus belle robe, ordonne sa chevelure, rage de ne pouvoir se maquiller, faute de fards, et part.

La maison de production est aux Champs-Elysées. Vite l’autobus ! Descentes l’Etoile et course angoissée vers le but.


L’y voici enfin, pas seule évidemment : un grand nombre de jeunes filles ont également lu l’annonce.
Mais elle est convoquée au studio. Ses parents ignorent tout.
Au milieu de toutes ses jeunes rivales, parmi lesquelles beaucoup se sont glissées qui dissimulent leurs 20 ans sous d’astucieux maquillages, ses essais sont tournés.

La plus difficile de toutes ses épreuves fut d’avertir, quelques jours après, sa famille que l’essai était bon et qu’on la priait de vouloir bien venir signer son contrat.
Heureusement, cette nouvelle est accueillie dans l’enthousiasme.

(A suivre)

 

LA ROMANCE DES ÉTOILES : Danielle Darrieux (3)
textes et dessins d’Yves Bonnat

paru dans Ce Soir du 29 avril 1937

Ce Soir du 29 avril 1937

Ce Soir du 29 avril 1937

Enfin « Le Bal » fut tourné. Danielle Darrieux fut, de toute son âme, la curieuse héroïne de quatorze ans qui sabote la grande soirée donnée chez ses parents en jetant clandestinement toutes  les invitations dans le fleuve.

Ce Soir du 29 avril 1937

Ce Soir du 29 avril 1937

Ce premier film fut une révélation. Le violoncelle sur lequel avait reposé jusqu’alors tant de beaux espoirs fut remisé au grenier: Danielle, de sa fenêtre, contemplait les affiches d’un cinéma voisin où son nom s’étalait en lettres prestigieuses.

Quelque temps après la sortie du film, la maison de production qui lui avait fait faire ses débuts l’engagea à l’année. Et le travail commença sur un rythme précipité. On la vit successivement dans « Coquecigrole », « Mauvaise graine », « Château de rêves », « Volga en flammes » etc.

Ce Soir du 29 avril 1937

Ce Soir du 29 avril 1937

Mais ses engagements se multiplient, elle tourne à Berlin, à Munich, à Prague. Ce sont d’incessants voyages, sa première montée en avion et combien d’autres par la suite.
*
Son enthousiasme commence à s’atténuer. Elle s’aperçoit depuis quelque temps qu’on ne l’utilise guère que pour servir de partenaire à des vedettes masculines, tels que Albert Préjean, Jean Kiepura et d’autres. Aucun scénario ne lui a permis de déployer tous les dons que « Le Bal » avaient pourtant révélés.

Elle joue donc aux côtés de Jean Kiepura dans « Mon cœur t’appelle », « J’aime toutes les femmes» ; puis avec Albert Préjean, « L’or dans la rue », « La crise est finie », « Dédé », « Le contrôleur des wagons-lits ».

Ce Soir du 29 avril 1937

Ce Soir du 29 avril 1937

Elle entrevoit la réalisation d’autres films qui lui conviendraient mieux. Mais toutes ses suggestions sont refusées.

Elle est à cette époque assez déçue. La maladie vient également la frapper, loin des siens à Berlin en 1934, au moment même où allaient se donner les premiers tours de manivelle.

(A suivre)

 

LA ROMANCE DES ÉTOILES : Danielle Darrieux (4)
textes et dessins d’Yves Bonnat

paru dans Ce Soir du 30 avril 1937

Ce Soir du 30 avril 1937

Ce Soir du 30 avril 1937

Danielle Darrieux est dans une clinique, malade et triste.
On vient de l’opérer d’un abcès à la gorge et elle n’a pas voulu que sa famille fût présente, pour ne pas inquiéter sa maman.

Ce Soir du 30 avril 1937

Ce Soir du 30 avril 1937

Au plus fort de son ennui, elle reçoit un jour une artiste française qui ne lui est connue que de nom : Edith Méra. Celle-ci, de passage à Berlin, ayant appris que sa petite compatriote souffrait seule au milieu de gens dévoués, sans doute, mais dont elle ne comprenait pas la langue, a décidé de faire sa connaissance.

Elle est donc venue la voir et tout de suite a su lui dire les paroles réconfortantes. Bien vite, tandis que s’achève la guérison, une grande amitié se noue. On parle cinéma, théâtre, on s’enthousiasme, on redécouvre une vie qui s’était un instant voilée de découragement. Quelques années plus tard, Edith Méra devait connaître à son tour les heures de désespoir et ne pas savoir y résister.

Ce Soir du 30 avril 1937

Ce Soir du 30 avril 1937

Enfin, Danielle Darrieux, à peine convalescente, commence à tourner « Mon cœur t’appelle » sous la direction du metteur en scène Carmine Gallone. Jean Kiepura est la vedette masculine de ce film et sa partenaire est, dans la version allemande, l’artiste hongroise Martha Eggert. D’un plateau à l’autre, les deux jeunes femmes ont tôt fait de faire connaissance.

Ce Soir du 30 avril 1937

Ce Soir du 30 avril 1937

Danielle Darrieux trouve à Jean Kiepura un très grand talent. Martha Eggert a pour lui une véritable inimitié. Et cette antipathie est réciproque. Peut-être n’y a-t-il là qu’une petite rivalité d’artistes, dont le chant seul est l’objet. La petite artiste française s’efforce d’apaiser les sentiments tumultueux de son camarade polonais et de son amie hongroise. Mais c’est en vain. C’est pourquoi la nouvelle de leur mariage ne pouvait manquer, quelques années plus tard, de la remplir de stupéfaction. L’amour, pensa-t-elle, prend quelquefois de bien étranges chemins.

(A suivre)

 

LA ROMANCE DES ÉTOILES : Danielle Darrieux (5)
textes et dessins d’Yves Bonnat

paru dans Ce Soir du 1 mai 1937

Ce Soir du 1 mai 1937

Ce Soir du 1 mai 1937

Les derniers tours de manivelle de « Mon cœur t’appelle » sont enfin donnés. Danielle Darrieux, sans perdre un instant, regagne Paris.

Après avoir raconté toutes les péripéties de son séjour, elle échafaude de beaux projets de repos à la campagne.

Ce Soir du 1 mai 1937

Ce Soir du 1 mai 1937

Projets vite envolés. Une semaine s’est à peine écoulée qu’elle doit travailler avec Siodmak, le metteur en scène de « Tumulte ». Et c’est sous l’impitoyable feu des projecteurs dans la fièvre du studio, les premiers mètres de « La crise est finie » qui prennent naissance, tandis qu’elle rêve à la petite maison qu’elle s’est fait construire à la campagne et dont elle ne peut jamais profiter.

Ce film, une fois de plus, est loin d’enchanter Danielle Darrieux.

Ce Soir du 1 mai 1937

Ce Soir du 1 mai 1937

Il va pourtant lui permettre de faire la connaissance d’Yves Mirande, auquel Siodmak a parlé d’elle.
Dès qu’il l’a vue, l’auteur de tant de scénarios à succès s’enthousiasme.
Il quitte le studio et le soir même, reste toute une nuit penché sur son bureau. Les feuillets volent et s’entassent pèle-mêle sous la lumière intime du grand abat-jour.

Ce qu’écrit Yves Mirande cette nuit-là, c’est le premier scénario qui ait été conçu spécialement pour Danielle Darrieux.

Aussitôt le metteur en scène Léo Joannon et le producteur Algazy s’en emparent et le scénario devient un film : « Quelle drôle de gosse ».

Ce Soir du 1 mai 1937

Ce Soir du 1 mai 1937

Aux journalistes mis en éveil par une telle rapidité d’exécution, l’auteur dit son enthousiasme pour le talent de cette jeune artiste, la compare à Réjane, fait enfin à sa jeune vedette la réputation dont celle-ci avait été privée depuis « Le Bal ».

Dès la présentation du film, l’opinion de la critique dépasse toutes les espérances. Danielle Darrieux réunit sur son talent l’unanimité des opinions compétentes. Pour avoir pu se montrer elle-même, telle qu’elle est, elle va connaître la grande faveur du public et apporter à celui-ci un genre nouveau et personnel, le genre : Danielle Darrieux.

(A suivre)

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Le blog consacré à Danielle Darrieux.

La notice biographique de Danielle Darrieux sur le site de l’Encinémathèque.

« Danielle Darrieux, la « jeune femme moderne » du cinéma français des années 1930″ par Clara Laurent sur le site de la Cinémathèque française.

« DANIELLE DARRIEUX DANS LE MAGAZINE « POUR VOUS » » par Gilles Grandmaire sur le site de la Cinémathèque française

« Danielle Darrieux, la légende d’un siècle » par Armelle Heliot dans Le Figaro daté du 1 mai 2017.

« Danielle Darrieux: le feu sous la glace« , article d’Olivier Rajchman dans L’Express en 2015.

Danielle Darrieux évoque les débuts de sa carrière au cinéma en 1957.

Danielle Darrieux en 1990 interviewée par Eve Ruggieri à propos de sa longue carrière.

Danielle Darrieux en 1957 interviewée par François de Chalais sur son statut de vedette.

Souvenirs et chansons de Danielle Darrieux.

Un beau diaporama sur la carrière de Danielle Darrieux.

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