Entretiens avec Edmond T. Gréville (Comoedia 1935)


Lorsque nous avons effectué des recherches concernant le film Remous d’Edmond T. Gréville que nous avons mis en ligne la semaine dernière, à lire ici, nous sommes tombé par hasard sur ces entretiens que l’on imagine assez rare. Il nous éclaire un peu plus sur la personnalité et les projets de ce jeune cinéaste (né en 1906 comme Marcel Carné) à une époque où il est difficile pour un « jeune » de faire ses premiers films.

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Vous trouverez d’abord un entretien de 1933 mené par Claude Vermorel Gréville parle de ce projet d’adapter Le Blé en Herbe de Colette que lui prête la presse. Puis un article élogieux paru dans Comoedia au mois de novembre 1934 où la journaliste Arlette Jazarin semble avoir essayé de l’interviewer : « Alors qu’avec une remarquable facilité il parle des grandes questions cinématographiques, le fait de poser des questions sur lui-même et sur son travail le rend muet » écrit-elle, à lire ici.

C’est en mai 1935 que l’on trouve, toujours dans Comoedia, cet entretien passionnant avec Julien-J. London dans lequel il s’écrit : « Moi ? d’avant-garde ! Non ! Je travaille pour Saint-Ouen » (à lire ).

Finalement, nous terminons avec un entretien d’octobre 1935 dans lequel contre toute attente, il annonce au journaliste Jack Cohen qu’il se lance dans une grande super-production française qui s’appelle « Hayda Troïka » ! (à lire ici).

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Si vous voulez vous intéresser plus à la carrière passionnante d’Edmond T. Gréville, nous vous conseillons absolument de lire « Trente-cinq ans dans la jungle du cinéma« , son livre de mémoires publiés chez Acte Sud/Institut Lumière.

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Vous pourrez notamment y lire un formidable entretien de Gréville avec Bertrand Tavernier qui lui donne une bonne place dans son documentaire, Voyage à travers le cinéma français, qui vient de sortir en DVD chez Gaumont.

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Bonne lecture !

 

Un jeune metteur en scène : Edmond T. Gréville par Claude Vermorel

paru dans l’Intransigeant du 18 mars 1933

l'Intransigeant du 18 mars 1933

l’Intransigeant du 18 mars 1933

Edmond Gréville a 28 ans (né le 20 juin 1906, il approchait plutôt des 27 ans. NDLR). Je ne crois pas qu’il soit né pauvre. Il n’a pas trop piétiné. Trois ou quatre cercles autour du but, de plus en plus près : journaliste, ici même. Auteur de La vie d’un faux-col et La naissance des heures (jolis titres), deux petits films de publicité pour un chemisier et un horloger. Assistant de Dupont pour Piccadilly. Vedette de Sous les toits de Paris.
Et, après combien de faux espoirs et de vains projets, on lui donne 15 jours pour mettre debout Le Train des suicidés ; évidemment, faire aussi vite que M. X…. c’est une référence. Il fit mieux, mais pas ce qu’il eût voulu. Et pour un garçon intelligent comme lui, réussir est peu.
« Mais quand, dit-il et comment ? S’il ne s’agissait que de plaire au public ! Mais entre lui et nous il y a les intermédiaires qui en son nom, réclament des « béguins du capiston » parce qu’ils connaissent le goût délicat des habitués du bar plus ou moins clos de leurs débuts. Montant en grade ils deviennent chefs de location et imposent ce goût à un directeur de production tout chatouillé que « son » public ait le même que lui. Cuirasse sans défaut.
—- Pourtant j’ai lu dans plusieurs journaux que vous commenciez Le blé en herbe, ce Daphnis et Chloé à la mode de Colette. Je sais bien que ceux dont vous parlez ne lisent pas Colette
Trop beau pour être vrai. « D’abord un bruit rasant le sol »… J’ai dû lire un jour que cette histoire de deux gosses dans un paysage marin me plaisait beaucoup… Alors. « Gréville voudrait… Gréville va… il commence. Et comme Simone Simon tournera, un petit film avec moi : c’est Simone Simon qui sera l’héroïne du Blé en herbe, le film dont Gréville termine le découpage...

— L’été dernier, Colette m’a parlé du Blé en herbe comme d’un film qu’elle aimerait voir. Si ces bruits lui sont revenus ils seront peut-être le déclic pour une vraie négociation. Et ce serait un  joli thème pour un film, pensez-vous ?
Que ce serait une hérésie de s’enfermer dans un studio ! Et même de poster aux quatre coins de la plage des contrôleurs de parasites, comme pour une partie de football, ou les vigies de Caïn. « Défense à Dieu d’entrer et aux vaches de meugler »…

« Il n’y a même que les parasites qui soient intéressants, c’est-à-dire l’atmosphère sonore, la déformation inattendue et poétique des bruits. Aucun ingénieur du son, aucune machine ne reproduira ce fantastique murmure de l’arrivée de Costes à New-York, ou bien ces échos, ces chants de folklore, ces qualités de silence (avec des arrière-plans, des perspectives de parasites justement), que des opérateurs d’actualités ont captés sans le vouloir. Des accidents parfois mais à multiplier et provoquer… 

« On va tourner sur place les dialogues et on « bruite » au studio avec des machines guère plus variées que le clavier des machinistes d’opéras. Je ferai le contraire, je surimpressionnerai les paroles sur un fond sonore vrai. Ce ne sera pas pur, tant mieux. Ce ne sera en tout cas pas standard, prévu ; et alors ça pourra être dramatique ou poétique. Ne pensez-vous pas que dans Le Chemin de la vie les sons irréellement naturels sont des hasards provoqués ? Ils n’eussent pas pu l’être avec les méthodes de nos studios…

« A l’opposé, un autre possible m’intéresse : la création artificielle des sons ; vous savez, cette invention énorme qui permet de dessiner une voix. Il faut encore deux jours pour reproduire les vibrations d’un seul moi. Mais c’est une question mécanique : voyez ce qu’en quelques années les Américains ont fait des dessins animés. Je vois très bien un moment où un metteur en scène pourra corriger ou recréer ses personnages. Alors les images sonores seront aussi une écriture. On ne parlera plus de technique, mais de style. Back Street, film émouvant, n’a pas de style. Plus la technique d’un art est compliquée ou dépendante de la machine, plus un auteur doit en être maître. Et du scénario au montage je veux être l’auteur de mes films.

— Et travailler seul, en dictateur ?
Non, en équipe. Ou bien on s’épuise à se battre chacun tirant à soi. Entre amis, on se comprend à demi-mot, on s’aide sans se trahir, la pensée directrice peut, s’imposer sans toujours craindre les résistances et les froissements d’amour-propre. En équipe, le centre, c’est l’œuvre, non son auteur.

— Et quand la voyez-vous se dessiner, vous, au découpage, au studio, sur l’écran ?
Vous savez le mot de Stroheim : « On ne tourne pas les films, on les monte.» Pour René Clair, la mise en scène est la réalisation précise d’un découpage minutieux. Dupont s’amusa trois jours, pour Piccadilly, avec les ombres des mains d’Anna May Wong. La première et la troisième méthode sont coûteuses, la seconde peut conduire à une certaine sécheresse, il faut assurément, en concevant un rôle, savoir s’il sera joué par Chevalier ou Dranem ; il n’est pas bon que sur le set l’auteur devienne son propre rabot…

— …Vous avez envie de faire de l’art pour l’art ? Ou bien, si les censures le permettent — comme en Amérique depuis quelque temps — pensez-vous que le film puisse se désintéresser du social ?
Dans tous les grands films transparaît une question sociale, de Chaplin aux Russes, de Stroheim à Pabst. Et d’où vient le dynamisme de Je suis un évadé ? De ce que ce film prend violemment parti. D’ailleurs, un grand film ne se joue pas comme une pièce entre des personnages, mais entre des personnages et une foule.

— Et vous avez l’espoir qu’on vous commande un jour autre chose qu’une opérette ou un vaudeville ?
Pour un jour, nous avons assez parlé d’avenir.

Claude Vermorel

C’est dans Marianne du 15 février 1933 que l’on trouve cette référence à ce projet d’adaptation du Blé en Herbe qu’adaptera bien plus tard Claude Autant-Lara, en 1954.

 

LA JEUNE GÉNÉRATION. Edmond T. GRÉVILLE nous dit : « Le Cinéma ne s’explique pas, il se sent »

paru dans Comoedia du 8 novembre 1934

Comoedia du 8 novembre 1934

Comoedia du 8 novembre 1934

Rencontrer Edmond T. Gréville est une joie sincère, parler de lui un sincère plaisir. Remarquablement doué, sa courte carrière le prouve (il fut journaliste avant d’être scénariste et metteur en scène), il lui advint une fois d’être jeune premier. Ce court passage dans le monde de l’interprétation lui vaut chaque fois que Sous les toits de Paris vient en discussion dans les clubs, d’aimables plaisanteries de la part de ses camarades, plaisanteries qu’il accepte avec infiniment d’esprit.

Doué d’une intelligence brillante, Edmond T. Gréville bénéficie d’un esprit précis et clair. Aimable et  simple, toujours courtois, il a le don assez rare de dire sans ménagements et sans détours sa pensée tout entière. Ceux qui sont le plus sévèrement jugés ne peuvent s’en fâcher car Gréville met en toute chose une bienveillance extrême. Sa critique sévère, mais souriante, est presque toujours une preuve d’amitié, tout au moins d’intérêt.

Gréville sait ce qu’il veut. Son travail prouve sans phrases qu’il ignore le médiocre et condamne l’amateurisme. Alors qu’avec une remarquable facilité il parle des grandes questions cinématographiques, le fait de poser des questions sur lui-même et sur son travail le rend muet. Il n’est pas de ceux qui parlent et exposent des théories. mais de ceux qui agissent et qui prouvent.

Remous, quoique très intéressant comme sujet, remarquable comme réalisation, n’est pas encore la totale révélation de Gréville. Il est, selon ses propres paroles, le premier chaînon d’une suite qui ira se développant et s’amplifiant. Il est le prélude d’une vaste symphonie qui dira son amour vibrant de la vie, son culte de l’amour.

Remous sera suivi d’un autre film : Les Marchands de l’Amour, dont Edmond T. Gréville a écrit le scénario lui-même en collaboration avec son producteur H. Oswald. On sait déjà que l’élément attractif de cette réalisation assez proche — pour ne parler que du principal — sera la présence d’Eric von Stroheim dans la distribution.

Edmond T. Gréville a fait avec Remous un travail digne de tous éloges. Il a systématiquement rejeté de son film tous éléments indésirables, effets, conventionnels, images déjà vues, émotions faciles. Il s’est plu à marcher sur la corde raide et nous a donné l’impression d’un acrobate qui travaille dans les cintres.

Son film est une page sincère et vibrante d’humanité. Les moindres détails prouvent un souci d’exactitude et l’amour de la vérité. Jean Galland écoute une retransmission sportive : on entend la relation d’un match véritable. Jeanne Boitel, parle de cinéma : elle lit Pour Vous, cite Gary Gooper et s’émeut, de sa prestance. Les exemples sont nombreux.

Chaque personnage frémit de passion contenue mais oppose à ces « remous » de l’âme une dignité noble, une émouvante sincérité. Gréville a maintenu son film, à un diapason très élevé. Il a prêté à ses héros ses propres qualités. « Le cinéma ne s’explique pas, dit-il lui-même, il se sent. »

II serait bien de constater que cette année a apporté à la production cinématographique française quatre films de classe que la critique a justement soulignés. Il s’agit de Jeunesse, Dernière Heure, La Maison dans la Dune et Remous. (Ces films sont de Georges Lacombe,  Jean Bernard-Derosne et Pierre Billon. NDLR).

Quatre films dus à quatre jeunes réalisateurs français qui ont prouvé à divers titres qu’ils ont droit à l’attention des producteurs et du public. Le régime du Moyen Age aurait voulu que ces moins de trente ans soient élevés par la corporation qu’ils honorent à la « maîtrise » que mérite leur jeune talent.

Georges Lacombe,  Jean Bernard-Derosne, Pierre Billon, Edmond T. Gréville, pour être très différents, n’en appartiennent pas moins à une même école. Celle des jeunes qui aiment le cinéma avec foi et, sincérité, qui le servent avec amour et avec talent. Ils sont cette jeune phalange vers qui la France cinématographique doit diriger aujourd’hui ses espoirs, demain sa certitude.

Ils sont ceux qui renouvellent, qui apportent une bougée d’air pur, de cet air vivifiant qui dissipe les miasmes, répandus par les vaudevilles usés, les opérettes caduques, les comédies poussiéreuses, qui apportent la meilleure part d’eux-mêmes, la plus haute et la plus vivante, celle qui se pétrit avec le cœur et l’âme et donne dans un monde fabriqué et arbitraire la seule note lumineuse d’espérance et de spiritualité.

Arlette Jazarin

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Avant d’aborder les entretiens suivants, voici une brève parue dans Le Temps du 30 décembre 1933 qui annonce que Gréville vient d’embaucher Edwige Feuillère pour jouer dans Remous

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Pour qui travaillez-vous ? « Moi ? d’avant-garde ! Non ! Je travaille pour Saint-Ouen. » nous dit Ed-T. GRÉVILLE.

paru dans Comoedia du 31 mai 1935

Comoedia du 31 mai 1935

Comoedia du 31 mai 1935

Pour les profanes et les néophytes, Edmond T. Gréville s’est révélé brusquement. Mais les autres, ceux qui suivent les, étapes du ciné-art depuis ses premiers pas, ceux-là ne s’étonnent pas de la subite accession de ce jeune metteur en scène au rang de nos meilleurs compositeurs d’images.

Gréville n’a pas usurpé la renommée dont s’entoure désormais son nom. Et s’il doit à Remous sa consécration officielle, ce film, en réalité, n’a permis qu’à réparer une trop longue injustice. C’est après avoir franchi les étapes de la plus noble des luttes que Gréville a atteint le grand Succès. N’a-t-il pas débuté en menant la bonne guerre dans la presse au temps où le journalisme le comptait parmi les siens ? Et certains se souviennent encore l’avoir vu, à cette époque, dans les salles enfiévrées des premiers ciné-clubs, défendre avec un énergique enthousiasme un essai de Louis Delluc ou de tel autre précurseur. Ce faux désinvolte, — car Gréville dissimule l’esprit le plus réfléchi sous un aspect de dilettante, était de toutes les luttes pour l’idée cinématographique qui réitéraient, en de multiples exemplaires, les premières d’Hernani. Pour le cinéma, le vrai, celui qu’il aime et sert de toute sa foi véritable, il devenait fougueux et n’hésitait pas — lui, Gréville, l’aristocrate qui s’ignore — à échanger le coup de poing quand il s’agissait de démontrer que Canudo avait raison et que le cinéma est un art admirable.

Un jour, après avoir défendu le talent des autres, il put affirmer le sien. Entouré d’un groupe d’excellents acteurs : René Ferlé, Georges Péclet, Blanche Bernis, sa charmante femme, Wanda Gréville, Raymond Biot, Vidalin, Pitouto, Georges Collin, Germaine Aussey et d’autres échappés de ma mémoire, il matérialisa dans le Train des Suicidés quelques-unes des idées qui lui étaient chères.

Aujourd’hui, il manifesta un certain dédain pour ce film et il a tort. Nous l’avons revu récemment et affirmons que cette bande, conçue à l’aube du cinéma parlant, contenait en elle une somme d’enseignement technique considérable. Quels que soient les progrès réalisés depuis, son metteur en scène peut en rester fier.

Plusieurs années se sont écoulées avant que Gréville pût confirmer sa personnalité. Un jour, on lui demande de mettre en scène RemousLa difficulté du sujet, le développement psychologique qu’il permet sont faits pour le tenter. Il entrevoit la possibilité de bâtir une œuvre qui ne serait pas la répétition du film standard. Il se met au travail et nous donne bientôt un film qui nous persuaderait — s’il en était, besoin — qu’il est permis de se servir de l’écran comme d’un moyen d’expression digne des autres arts.

S’il nous fallait caractériser Edmond T. Gréville, nous dirions qu’il constitue le prototype du cinéaste « qui a quelque chose à dire ». Et il sait le dire.

Mais laissons-le se livrer lui-même. Allons le voir et faisons-le parler.
Le voici, dans son bureau, harcelé par une blonde enfant que le courtois sollicité n’ose évincer trop brusquement. Encouragée, la star en herbe redouble d’insistance, et lui offre, généreusement, une audition.

Gréville n’a pas l’air emballé.

Pourquoi faire ? Vous avez envie de me chanter La Tosca ou Boris Goudonov ? C’est inutile. Je préférerai, si vous y tenez, un numéro de chiens dressés !

Mais ce dialogue prend fin et le nôtre commence. Posons nos questions :

Il est faux, nous dit Gréville, de m’étiqueter comme le spécialiste du film dramatique. Il ne me déplaît pas au contraire d’aborder d’autres genres. D’ailleurs, Princesse Tam-Tam, que je prépare actuellement pour les films Arys-Nissoti en apportera la preuve. J’essaierai d’inclure en ce film un tiers d’humour, un tiers de satire et un tiers d’émotion. C’est là, je crois, une formule idéale que le scénario de M. Pepitto Abatino me permettra d’adopter, car il traite un sujet humain et social toute en autorisant une large part de fantaisie.

— Et ce sera votre prochain film ?

Oui, nous tournerons les extérieurs en Tunisie, pendant un mois, et une longue semaine de studio sera nécessaire pour la mise au point technique d’un important « clou » inédit.

« La perspective de mettre ce film en scène fait de moi un type particulièrement heureux. Quand, en 1925, étant encore à Condorcet, j’ai vu pour la première fois Joséphine Baker, j’ai été littéralement enthousiasmé par sa personnalité. Depuis mes premiers essais cinématographiques, j’ai toujours caressé l’espoir de l’avoir comme interprète. Et voici que mon souhait va être exaucé. Vous voyez bien qu’il est encore au cinéma des projets qui se réalisent.

— Puisque nous sommes au chapitre des vœux qui aboutissent, je vais vous poser la question classique mais inévitable : Quels sont vos autres projets en voie de réalisation ?

Actuellement, je suis tout à Princesse Tam-Tam et ensuite j’entreprendrai Hier et Demain, avec Germaine Lix, dont les débuts à l’écran feront peut-être une nouvelle Pauline Frédérick. Ginette Daret, une autre débutante, pleine de promesses aussi, lui donnera la réplique.

— Le public, d’après vous, est-il vraiment assoiffé de comédies légères ? A quoi attribuez-vous certaines réticences relatives au cinéma dramatique ?

A un malentendu. Les producteurs prétendent, avec raison, que le public se rend au cinéma pour se distraire. Or, ils confondent se distraire et s’amuser. La perspective de se distraire n’implique pas nécessairement un spectacle de gaudrioles. De tous temps, on est allé au théâtre pour se distraire et cela n’empêcha pas la fortune des mélos de théâtre détrônés par le film populaire.

— Mais les statistiques ne prouvent-elles pas que les films comiques font plus de recettes que les autres ?

Erreur ! Savez-vous quels sont les deux films ayant fait les plus belles carrières commerciales depuis l’invention du spectacle cinématographique ? Ce sont deux drames et non des moins corsés : Le Lys brisé, de Griffith, et Variétés.

— Mais le public n’a-t-il pas évolué depuis le parlant ?

Je vous répondrai en consultant à nouveau les statistiques. Celles-ci attestent que je film qui a rapporté le plus d’argent depuis le parlant est un drame larmoyant avec Al Johnson (Le Fou chantant, si je ne me trompe). Quel que soit le sujet traité, le spectateur aime à se retrouver dans les personnages. Or, il est très peu de films comiques qui soient vrais. Mettons à part Charlie Chaplin, qui n’est d’ailleurs pas précisément comique. Et pour en finir avec ces considérations commerciales, j’ajoute que Paris n’étant qu’un point sur la carte du marché cinématographique, il est erroné de se baser sur le rendement de la capitale pour apprécier les résultats financiers d’une production. Remarquez que je ne veux pas en conclure qu’il ne faille réaliser que des drames. Il serait, aussi stupide d’abuser dans un sens que dans l’autre.

« On m’a fait la réputation d’un incorrigible avant-gardiste. Non, je ne suis pas un metteur en scène d’avant-garde et si paradoxal que cela paraisse à première vue, je ne travaille pas pour les Champs-Elysées, mais pour l’avenue de Saint-Ouen. J’en prends pour preuve Remous. Si ce film a provoqué les récriminations de quelques snobs, il est par contre très favorablement accueilli dans les salles populaires en France et en Belgique.

« Il est injuste d’accuser un metteur en scène de se consacrer à l’avant-garde sous prétexte qu’il se soucie de la partie technique de son film. Ce n’est pas parce que trop de metteurs en scène n’ont d’autres préoccupations que de bien faire dire le texte et de repérer l’axe de la scène qu’il faut faire grief à ceux qui connaissent la différence qu’il y a entre un objectif de 25 et celui de 150.

« Ceux-là même qui prononcent le mot « technique » avec dédain se plaignent des excès de bavardage. Mais ils semblent oublier que la réduction du dialogue entraîne son remplacement par des images expressives.

« Ce que je voudrais arriver à faire ? C’est cette chose qui a si peu cours depuis l’avènement du parlant : le film international, celui qui, tout en conservant sa facture d’origine, serait, par ses éléments humains, compris et apprécié par tous les peuples. Ce résultat peut être atteint si l’on veut se souvenir que le cinéma ne doit pas rester à la remorque du théâtre.

— Et votre définition du cinéma est ?

De même que la peinture, c’est la couleur, la littérature, le style, le cinéma c’est l’appareil.

« Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons parler d’autre chose. »

Julien-J. London

 

Edmond T. Gréville a le sourire…
L’Allemagne acclame « Remous »

Il prépare « Hayda Troïka », une super-production française.

paru dans Comoedia du 27 octobre 1935

Comoedia du 27 octobre 1935

Comoedia du 27 octobre 1935

Vous connaissez tous Edmond T. Gréville, sa foi enthousiaste en ce Septième Art qui est sa raison de vivre, sa conception toute particulière de la mise en scène où l’acuité visuelle et l’intelligence sévère l’emportent sur le faste et la constante recherche.

Edmond-T. Gréville vient de faire trois films coup sur coup cette année : Remous, Marchand d’amour et Princesse Tam-Tam. Il en prépare deux ou trois autres.

Toujours son œuvre est attendue avec impatience, et quel que soit le sujet à lui confié, il y met tant de personnalité, tant de goût, qui force l’admiration et que ses détracteurs les plus farouches reconnaissent qu’il est toujours intéressant.
Pour ma part, j’ai suivi son ascension rapide avec grand plaisir car sa mise en scène m’apporte toujours un enseignement précieux.

Il est encore tout jeune et déjà on voit en lui un maître et un chef d’école. Il est surtout, un camarade délicieux et sa conversation, un véritable enchantement.
Or, j’ai rencontré Gréville tout guilleret. Il se frottait les mains.

— Peut-on savoir les raisons de ce sourire triomphant ?
Lisez vous-même, me dit-il, en me mettant sous les yeux des coupures de presse allemandes.

Des critiques plus flatteuses encore que celle des Anglais. Les journaux berlinois ont fait à Remous un accueil triomphal. Pas une note discordante. Partout des superlatifs et des compliments pour le film français.
Personnellement, je ne suis pas étonné de la magnifique carrière de Remous, auquel j’ai trouvé d’étonnantes qualités. Il fait partie des quatre grands films de l’année, le Mouchard, Crime et Châtiment, la Bandera, Remous. Quatre films de même famille, semble-t-il, unis par le succès.

— Parlons un peu de l’avenir, voulez-vous? Ne deviez-vous pas tourner un film à Londres ?

En effet, un sujet que j’aime beaucoup m’est offert, mais la réalisation en est reportée à janvier. Je ne m’en plains pas. Cela va me donner le temps de travailler encore en France. Vous savez que j’ai signé avec M. Sterman le contrat relatif à Hayda Troïka, un sujet d’atmosphère russe pour lequel des vedettes internationales sont pressenties. Ce film fera une large part à la musique et nous l’envisageons comme une superproduction.

— Est-ce tout ?

Pas exactement. Il est un espoir que je caresse depuis trois ans. C’est la réalisation d’un sujet d’après un romancier fort célèbre pour ses études sociales, un sujet très dramatique. Chaque fois que je l’ai présenté à un producteur il a été rejeté sous prétexte que le public préfère les vaudevilles ou les opérettes.

« Comme les gros succès de cette année sont tous dramatiques, je ne suis plus retenu par le scrupule de leur faire risquer leur argent.

« D’ailleurs, c’est mon ami Oswalt, le sympathique administrateur d’H. O. Film, qui a accepté d’enthousiasme. Il se pourrait donc que ce soit là mon premier travail.

— Comment se fait-il que vous ayez choisi, après avoir tourné tant de sujets originaux, le roman d’un grand écrivain ?

— Après un tas d’expériences, j’ai compris qu’il est préférable de s’abriter derrière un grand nom. On ne songe plus à vous reprocher la faiblesse du scénario si vous n’êtes responsable que de la mise en scène. J’ai fini par comprendre, que voulez-vous ?

« Les films qui nous passionnent à Paris, quand ils sont parlés en langue étrangère et que quelques sous-titres à peine les soulignent, bénéficient d’un magistral atout.

« Le mot, voyez-vous, est trop précis, trop brutal, je préfère le vague « infini » de l’image, sa puissance suggestive qui a fait du Cinéma le plus bel art qui soit. »

Attendons Hayda Troïka, ce film fera parler de son réalisateur.

Jack Cohen

Hayda Troïka ne sera jamais tourné par Gréville mais l’on trouve un film de Jean Dréville de 1937 qui s’appelle Troika sur la piste blanche et semble être le même projet. 

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Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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Pour en savoir plus :

Le site consacré à Edmond T. Gréville.

La critique de Samuel Douhaire (Télérama) de Remous.

La critique d’Isabelle Régnier (Le Monde) de Remous.

Un article sur Edmond T. Gréville sur le blog Mon Cinéma à Moi.

Bertrand Tavernier présente Remous pour Arte.

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La scène du dancing où chante Lyne Clévers dans Remous.

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