Entretiens inédits de Jean Vigo (1933 et 1934)


Suite et fin de notre hommage à Luce Vigo, la fille de Jean Vigo, qui vient de nous quitter à l’âge de 85 ans le dimanche 12 février 2017.

Nous avions tout d’abord mis en ligne le texte de présentation de Zéro de conduite que Jean Vigo  a lu lors d’une projection à Bruxelles le 17 octobre 1933.

Puis nous avons mis en ligne toute une série d’articles et de brèves sur Zéro de conduite parus dans la presse de l’époque durant l’année 1933 (et au delà).

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Dans le cadre de nos recherches nous avons trouvé les deux entretiens suivants de Jean Vigo qui nous semblent inédits, du moins très rares. Nous n’en avons pas trouvé trace dans les livres existants sur Jean Vigo que ce soit les livres de Pierre Lherminier, de  P.E Salès Gomès notamment.

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Le premier est signé par Claude Vermorel, qui a écrit plusieurs articles sur Vigo dont la fameuse lettre « Lettre ouverte à Monsieur le Président de la Commission de Contrôle des Films » pour demander la levée de la censure dont est frappé Zéro de conduite (à lire ici). Jean Vigo est interviewé justement peu avant l’interdiction de Zéro de conduite dont il évoque le tournage ainsi que son coté « anarchiste et antifrançais ». Puis au détour de la conversation il parle de René Clair et Eisenstein.

Le second est signé du journaliste Pierre Berger et a été publié peu de temps après la présentation à la presse de l’Atalante le 25 avril 1934 au Palais-Rochechouart. Jean Vigo évoque cette fois-ci le tournage de son premier long métrage et les difficultés auquel il a encore une fois fait face (sans se douter de celles qui viendront, le film ayant été remonté après et sortira sous un autre nom, Le Chaland qui passe, en septembre 1934).

A propos de l’Atalante il a cette phrase : « j’ai essayé de faire un film avec du nerf et un peu de viande autour » ! avant de conclure par cette phrase définitive : « travailler en France n’est pas facile« .

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Vous pouvez retrouver d’autres articles parus à l’époque sur Jean Vigo sur notre site spécial ici. Nous avions également, il y a plusieurs années, retranscrit l’intégralité du numéro spécial de la revue Ciné-Club paru en 1949 sur la carrière de  Jean Vigo.

Nous avions publié la semaine dernière sans la créditer cette photographie de la famille Vigo car nous n’en connaissions pas l’origine.

Nous l’avons finalement retrouvé dans le livre de Pierre Lherminier sur Jean Vigo sorti en 1967 aux Editions Seghers dans la collection « Cinéma d’aujourd’hui ».

Tout le crédit va donc au cinéaste et ami de Jean Vigo, Henri Storck, qui apparaît dans le rôle du prêtre dans Zéro de conduite.

NOTRE ENQUETE CHEZ LES JEUNES : Jean Vigo

publié dans L’Intransigeant du 22 juillet 1933

L'Intransigeant du 22 juillet 1933

L’Intransigeant du 22 juillet 1933

 

J’ai trouvé un homme. Et un jeune, ce qui est encore plus rare. Un jeune homme qui vous dit :

« Si mon film est mauvais, c’est entièrement ma faute et non celle de ma maison de production. Il n’est jamais que de mauvaises excuses. »
Et puis (ce qui n’est pas une contradiction) « n’oubliez pas de citer mes collaborateurs. Zéro de conduite est aussi, autant de Riera l’assistant, Kaufman l’opérateur, Jaubert le musicien, Goldblatt le parolier, avec le regret de ne pouvoir nommer tous les électriciens, tireurs, monteurs, machinistes qui connaissent le boulot et l’aiment. »
Et encore.
« Mais on ne peut être que partisan ! Un film, c’est beaucoup plus qu’une œuvre d’art. C’est une parole et une parole cela vous engage. »
Tout cela, avec un sourire très simple, modeste, amical. Vous préférez, n’est-ce pas, que je le laisse poursuivre.


« Comment j’ai pu faire accepter mon film ? Très simple ; j’ai joué la carte opportune : la mode est au film d’enfants, proposons un film d’enfants. Il faut savoir s’aider de la routine seule.  Mais n’attendez pas que je vous en dise du mal : ils m’ont laissé libre ; ils ne m’ont même pas imposé l’habituelle clause de contrat ; « Défense de dire que votre film est mauvais ». Si j’ai à le dire, c’est que je n’ai eu pour le préparer qu’une dizaine de jours. On m’avait proposé « Voulez-vous tout de suite ou dans six mois ». Six mois, c’est-à-dire jamais. J’ai dit « Tout de suite ». Un impromptu a peu de chance d’être un chef-d’œuvre.
Indépendamment du résultat, nous avons fait du bon travail d’équipe : une équipe de collaborateurs et non de tireurs de couverture ; des copains de toujours, de mes premiers essais. Sauf Jaubert ; mais qui a assez de talent pour permettre qu’à l’occasion les hurlements de gosses couvrent sa musique. A la présentation on a reproché sa photo au très bon photographe qu’est Kaufman. Je m’étonne. Cette copie était mauvaise, oui nos moyens limités, et lorsque « les vieux » nous voyaient au studio tourner avec si peu de lumière, ils souriaient doucement. Mais ce sont ces images blafardes les meilleures, ou les extérieurs de petite ville grise, ou celles où Kaufman, suspendu dans le plafonnier, s’évertuait à multiplier les aspects de nos dix mètres carrés de set. Cette discipline même nous a servis puisque ce qu’il fallait suggérer c’est l’étouffement d’un internat.


Des moments amusants. Nous avons tourné plusieurs jours dans la cour d’une école de Saint-Cloud. Un des mômes de la troupe — je l’avais ramassé au parc Montsouris — couvrait les murs de graphites obscènes, insultait le directeur qui vint se plaindre d’avoir été traité de « vieux veau » devant ses élèves. « Tu comprends, mon petit, lui dit-il, entre nous, ça ne fait rien, mais il ne faut pas leur donner un tel exemple.
— « Ah bon ! entre nous ça ne fait rien ? Eh bien, entre nous, je te dis… ».
Un révolté né, quoi.
… Le moment où je me sens le plus « auteur » ? Pour ce film, je vous le répète, je ne peux pas parler de préparations, de découpage. Mais même ordinairement, à moins de filmer une nature morte ou les acteurs seraient des carafes, le travail de bureau ne peut prévoir toutes les réactions de l’équipe. Au dernier moment je m’apercevais que le meilleur des gosses, c’était celui sur lequel je comptais le moins. Cet imprévu du studio, c’est son charme. Au moment de tourner, de fixer, malgré la hâte de finir, il y a toujours une gêne, l’appréhension du « ne bougez plus », la certitude que « ça y est » veut dire « c’est foutu ». A ce moment « fatal » il n’est pas toujours utile de crier « silence »…
Il est vrai qu’un montage c’est une recréation.


Je suis trop jeune dans le métier, continue-t-il avec une expression de loyauté presque douloureuse. J’ai peur à la fois d’accepter de trop grands sujets et de consentir à d’autres sans intérêt. Même si le scénario n’est pas de moi, mon travail me lie ; je ne sors pas du studio comme j’irais me laver les mains.
Un film c’est un but à atteindre.
Potemkine atteint son but… Non, Je n’ai pas aimé autant Le chemin de la vie : j’ai horreur de tout ce qui est joué, donc de toute la première partie. La Foule m’a échappé, Ce qui m’a gêné dans A nous la liberté ! c’est cette façon de plaisanter à un tel moment, sur un tel sujet. Pourquoi Clair gambade-t-il autour de ses sujets alors qu’il est capable, et qu’il lui serait permis, à lui, de les saisir à pleins bras ?
Ces critiques-là, on va me les reprocher comme des films « anarchistes et antifrançais », tant pis ; tant mieux : je n’aime rien tant — même si elle me fait mal — que la critique — loyale.
C’est ce que j’aime dans le travail d’équipe. Autour de moi, des copains qui puissent me dire « Tu es un imbécile », en connaisseurs. ».

Claude Vermorel


Dans le livre de Pierre Lherminier, déjà cité, nous avons trouvé cette autre photo de la famille Vigo par Henri Storck.

 

Jean Vigo et l’« Atalante»

paru dans Marianne du 16 Mai 1934

Marianne du 16 Mai 1934

Marianne du 16 Mai 1934

Cette quinzaine nous a apporté, entre autres réalisations assez représentatives, deux œuvres de jeunes, Jeunesse, de Georges Lacombe et l’Atalante de Jean Vigo.

Georges Lacombe fut premier assistant de René Clair. Bonne école. Pour Jean Vigo, sa seule école fut un travail personnel très intense.

Nous lui devons un documentaire satirique sur Nice, un documentaire sut la nage, avec Jean Taris et surtout ce curieux Zéro de conduite que la censure se refuse à viser. Et voici maintenant l’Atalante, premier film de long métrage réalisé par Jean Vigo.

Il est agréable de constater que cette production a été réalisée, à tous points de vue et sous tous les angles par des jeunes.

Jeune était le metteur en scène. Jeunes étaient le scénariste et le compositeur d’une musique évocatrice, à la manière de Kurt Weill. Jeunes étaient les interprètes : Dita Parlo, Jean Dasté, élève de Jacques Copeau, et surtout Michel Simon.

J’ai été vraiment heureux, nous dit Vigo, de travailler dans une telle atmosphère de bienveillance et d’amitié.


Vous parler de l’Atalante après sa présentation me semble un peu hasardeux. Je suis encore trop près de mon film pour pouvoir le juger moi-même.

« Je me contente de le considérer comme un échantillon de travail.

« Vous ne voulez tout de même pas me faire dire « Je suis heureux de… »

Alors ?

« C’est ma première réalisation importante et j’espère qu’elle aura un sort meilleur que Zéro de conduite. Je n’ai guère eu de chance avec ce malheureux film. A peine a-t-il été présenté que des lettres de protestations émanant des « pères de famille » organisés parvenaient à la censure. Ce fut un scandale. Aussi a-t-elle refusé son visa sans même vouloir voir le film.

« C’est une aventure dont je suis sorti un peu écœuré.

— Souvenir plein d’amertume. Je vois d’ailleurs que vous ne vous êtes pas découragé puisque, sans tarder, vous avez entrepris un autre film.

« Oui, mais cette fois je me suis méfié. La chose la plus difficile en France, c’est d’obtenir un sujet. On part avec une matière dont il faut, par la suite, réduire la force de 50 %. Avec cela que peut-on faire ? On ne peut travailler qu’en bon technicien. prouver qu’on connaît les éclairages, etc.

« Pour ma part, j’ai essaye de faire un film avec du nerf et un peu de viande autour.

« Broder sur une histoire simple n’est pas toujours sans difficulté, en tout cas les quelques idées personnelles que j’ai pu mettre dans l’Atalante ont été admirablement servies et comprises. Mon interprétation vous le prouve. »

Après quelques mots d’éloges et de gratitude pour ses artistes, Vigo part sur une autre idée :

« J’ai toujours pensé à travailler avec des sportifs.

Jean Taris.

« Oui. Vous n’avez pas idée de la compréhension de ces gens-là. J’ai travaillé un an avec Cochet pour un documentaire sur le tennis. J’ai obtenu des résultats étonnants. Cochet saisissait immédiatement ce que je lui demandais et ce qu’il me fallait.

« Hélas ! Au dernier moment, j’ai eu des ennuis et suis actuellement en procès…

« Souvent ; un essai se termine ainsi, lorsqu’on ne se sent pas les coudes libres. C’est une question posée depuis longtemps et pour laquelle on n’a pas encore trouvé de solution.

« Il est malgré tout inconcevable que certaines mains puissent librement fouiller dans le cinéma. »

Ayant ainsi exprimé tout haut ce qu’on pense parfois tout bas, Jean Vigo soupire doucement :

Oui, travailler en France n’est pas facile.

Pierre Berger

Dans cet entretien, Jean Vigo fait référence au scénario d’un court métrage sur le tennisman Henri Cochet qu’il aurait dû réaliser en 1932 pour la S.P.I.F. Mais celle-ci ne donna jamais le feu vert au tournage prétextant que la G.F.F.A., dont elle était une filiale semble-t-il, avait refusé le scénario. Cochet aurait dû donc se trouver dans la filmographie de Vigo entre Taris (1931) et Zéro de conduite (1933).

Marianne du 16 Mai 1934

Marianne du 16 Mai 1934

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Et pour finir, une autre photographie de Jean Vigo et Lydou Vigo reproduit dans le livre de Pierre Lherminier aux Editions Seghers.

Pour en savoir plus :

La nécrologie de Luce Vigo parue dans Le Monde.

Luce Vigo évoque Jean Vigo en 1965 pour la revue Jeune Cinéma à laquelle elle collabora de longues années.

Notre site hommage à Jean Vigo et L’Atalante.

Sur ce site, les vidéos comparatives entre la version actuelle DVD de l’Atalante et la version restaurée en 1990 (et malheureusement disparue) par Jean-Louis Bompoint et Pierre Philippe.

 


LE GENERIQUE DE L’ATALANTE DE JEAN VIGO EN 1990…

L’histoire du générique par Michel Gondry de l’Atalante version restaurée (et disparue) de 1990 (par Jean-Louis Bompoint et Pierre Philippe).

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L’ATALANTE : LA CHANSON DU CAMELOT GILLES…

La chanson du camelot dans l’Atalante, tournée à deux caméras par Jean Vigo (figurant dans la version restaurée de 1990) et « mutilée » dans la version DVD actuelle (datant de 2000).

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L’ATALANTE : MICHEL SIMON ET LA SCENE DU…

La scène dans laquelle Michel Simon se bat contre lui-même (figurant dans la version restaurée de 1990) qui fût censurée dans la version DVD actuelle.

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La scène de la révolte des collégiens à l’internat dans Zéro de conduite.

 

La scène du train dans Zéro de conduite.

 

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