Zéro de conduite de Jean Vigo dans la presse de l’époque (1933)


Suite de notre hommage à Luce Vigo, la fille de Jean Vigo, qui vient de nous quitter à l’âge de 85 ans le dimanche 12 février 2017. Nous avons publié tout d’abord le texte de présentation de Zéro de conduite que Jean Vigo a lu en Bruxelles en octobre 1933 après que le film fut interdit en France (à lire ici).

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Zéro de conduite est vraiment ce qu’on peut appeler un pamphlet libertaire qui ne pouvait manquer de choquer à sa sortie en 1933 dans le milieu bien trop lisse du cinéma français.

Le film sera donc interdit en août 1933 pour son côté « antifrançais » et n’obtiendra son visa d’exploitation qu’en 1945 (curieusement, nous n’avons trouvé aucun article publié au moment de cette interdiction).

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Voici donc les articles parus tout au long de l’année 1933, ils vous sont présentés par ordre chronologique. Nous vous signalons par exemple le fameux article d’André Négis sur le tournage du film paru dans Cinémonde.

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La légende veut que le film fut mal accueilli par les critiques, or nous en avons trouvé plusieurs qui saluent l’arrivée de ce jeune cinéaste telle cette chronique parue dans L’Homme Libre signé d’un Louis Bonnard, celle parue dans Comoedia signé de Frédéric Pottecher (oui c’est bien le fameux chroniqueur judiciaire).

Nous en avons trouvé une autre parue dans La Revue Hebdomadaire et signé par Claude Aveline, l’ami fidèle de Jean Vigo qui deviendra le premier président du prix Jean-Vigo et son exécuteur testamentaire mais aussi le tuteur de Luce Vigo.

Après la mort de Jean Vigo en octobre 1934, le film, bien que censuré, va continuer à être projeté dans des ciné-clubs tel Le Cercle du Cinéma d’Henri Langlois et Georges Franju, des personnalités comme Louis Aragon vont présenter le film, et plusieurs articles paraîtront demandant la levée de cette interdiction injuste (Roger Lesbats dans Le Populaire en 1935).

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Même pendant la guerre, Zéro de conduite sera projeté au Musée de L’homme et Jean Painlevé le présentera. Finalement le film obtiendra son visa d’exploitation et sortira à l’automne 1945 au Panthéon Cinéma en première partie de programme de L’Espoir d’André Malraux.

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Nous avions déjà publié les articles parus dans Pour Vous cette année 1933 consacré à Zéro de conduite : « Un jeune metteur en scène au travail : Jean Vigo » par Jean George Auriol (publié le  16 février 1933), la critique de Zéro de conduite par Lucien Wahl (publié le 20 avril 1933) et l’article de Claude Vermorel « Lettre ouverte à Monsieur le Président de la Commission de Contrôle des Films », du 22 Novembre 1934. Ils sont disponible à l’adresse suivante : http://www.la-belle-equipe.fr/2015/04/22/zero-de-conduite-de-jean-vigo-pour-vous-1933

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Nous avons trouvé deux entretiens rares de Jean Vigo à cette époque que nous publierons très prochainement.

D’ici là, bonne lecture !

M. VIGO nous apportera du nouveau avec ZERO DE CONDUITE

paru dans Comoedia du 1 janvier 1933

Comoedia du 1 janvier 1933

Comoedia du 1 janvier 1933

Un très jeune metteur en scène, M. Vigo, vient d’entreprendre aux studios de la Villette la réalisation d’un film G. F. F. A., qui s’imposera à l’attention par son originalité. Il s’agit d’une production de 1.200 mètres, interprétée par 20 enfants de 12 à 14 ans et dont l’action se déroule dans un collège de province. Les rôles d’adultes de ce film qui ne comporte aucun personnage féminin, seront créés par Jean Dasté, de la Compagnie des Quinze, Robert Leflon et le nain Delphin (qui joue le rôle de directeur du collège). M. Vigo est l’auteur du scénario ; il en a effectué le découpage et le montage. Cette production s’intitulera : Zéro de conduite.

Rappelons que nous devons au talent de ce jeune cinéaste la réalisation d’un très beau documentaire sur la nage, avec Taris, qui fut très admiré lors de sa présentation, car il constituait dans son genre une étonnante réussite. Pour son nouveau travail, M. Vigo s’est assuré la collaboration d’un groupe d’opérateurs et d’assistants de choix : MM. Riera, Henri Storck, Pierre Merle, Boris Kaufman, Louis Beujé et Hugue Block.

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ON TOURNE « Zéro de conduite »

paru dans Le Petit Journal du 13 janvier 1933

Le Petit Journal du 13 janvier 1933

Le Petit Journal du 13 janvier 1933

Ce n’est pas une tâche aisée que celle de faire tourner un groupe d’enfants, qui ne sont pas des phénomènes, ni des prodiges, mais simplement de braves gosses, sains et bruyants, qui ont profité de la semaine des fêtes pour se rendre aux Studios G.F.F.A. à l’appel d’André Vigo (sic!)… En réalisant Zéro de conduite, le metteur en scène a pu faire des observations très curieuses sur les réactions de l’enfant devant la caméra. Autant certains jours le travail avançait sans encombre, autant le lendemain on n’arrivait pas à en finir avec une scène tout à fait simple.

Les passages où intervenait Robert Le Flon (artiste amateur qui joue le rôle du pion) ont été réalisés à toute allure. Les enfants, s’imaginant qu’ils avaient à faire à un vrai pion de collège, se vengeaient d’autant plus volontiers sur lui. Pendant les scènes du chahut dans le dortoir, c’est avec joie qu’ils firent disparaître ce personnage sous un amoncellement de matelas, de traversins et d’édredons.

Pendant une scène de révolte se déroulant au réfectoire, les enfants, d’abord très intimidés, ne réagissaient pas. André Vigo (re-sic !) fut obligé de leur faire tout un discours pour les exhorter à la révolte contre les haricots que, selon le scénario — on leur servait tous les jours. A partir de cet instant, très maîtres de leurs rôles, les enfants se déchaînèrent et Robert Le Flon s’enfuit sous la grêle de haricots, de morceaux de pain, d’assiettes de fer, que les collégiens lui lançaient avec conviction.

Un enfant qui joue dans Zéro de Conduite s’adresse à André Vigo entre deux prises de vue :
M’sieu ! Quand ça passera à Gaumont, j’veux des places. Y m’en faut 11 ; y’a grand’mère, mes 3 tantes, papa, maman, mes 4 frères et moi !…

Le même article a été publié tel quel dans Comoedia du 16 janvier 1933 :

Comoedia du 16 janvier 1933

Comoedia du 16 janvier 1933

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ON TOURNE ZERO DE CONDUITE

publié dans Cinémonde du 2 février 1933

Cinémonde du 2 février 1933

Cinémonde du 2 février 1933

Les trois murs d’un dortoir percés de fenêtres qui ne donnent sur rien. Des lits saccagés, des oreillers éventrés, des plumes partout. Par terre, entre les lits, une douzaine de gosses en chemise, en pyjama, sont vautrés sur des matelas entassés. Dans une alcôve faite de trois rideaux, un homme en chemise est ligoté sur son lit verticalement dressé. On dirait un Christ, et c’en est bien un : le Pion crucifié par des élèves infernaux.

Nous sommes aux studios Gaumont et Jean Vigo tourne les intérieurs de son film Zéro de conduite, qu’on verra prochainement.

Autour de lui, une jeune équipe s’agite, ardente, zélée : Boris Kaufman (frère du grand metteur en scène russe Dziga Vertoff) plus qu’un opérateur, un collaborateur, et son second, Berger ; Riera, le peintre, qui s’est fait assistant par affection pour son cousin Vigo ; Henri Storck et Pierre Merle.

Ce n’est pas rien, je vous jure, que de conduire, discipliner, que de tirer quelque chose de ces vingt gosses recrutés un peu partout, arrachés à l’arrière-boutique, à l’école, à la mansarde, au trottoir. Vigo les a longuement triés sur le volet de Paris. Il lui est arrivé d’en suivre dans la rue, au risque de passer pour un individu de mœurs douteuses. Mais ce que ce petit bonhomme veut, il le veut bien.

Ainsi, à cette minute, avec ses yeux caves, ses joues creusées, sa toux de grippé, ses trente-neuf de fièvre, c’est dans son lit qu’il aurait dû rester. Mais on tourne, les frais courent et il est là aphone, agacé, pestant, jurant. Comme il n’a plus un son de voix, Riera lui prête la sienne qui est magnifique : un vrai haut-parleur électrodynamique. Vigo dit la phrase dans l’oreille de Riera et Riera la hurle :

Couchés les gosses, n… de D… ! couchés et les yeux fermés !! Ça y est ?… Alors on répète une dernière fois !

Sunlights. Moteur. On croit que ça y est et ça n’y est pas. Il faut encore refaire la scène, donner une forme sûre à cette pâte qui n’est guère ductile ; des mômes qui n’ont jamais joué et qui font une longue partie de rigolade. Zéro de conduite, c’est des blagues de collégiens dans un pensionnat de province.

Pour faire son scénario, Jean Vigo n’a eu qu’à ouvrir la cachette aux souvenirs personnels, ceux-ci pas tellement lointains, puisque ce « moins de trente ans » était encore potache à la déclaration de guerre. En somme, du vécu à peine un peu arrangé.

On a avancé la machine à faire le vent. On place sur le bord d’un lit un petit tas de plumes, et l’hélice tourne, envoyant dans la figure de M. le surveillant général qui entre dans le dortoir, une bourrasque de duvet. Cela repris trois fois fait voler trois paquets de plumes. L’air en est tout neigeux ; nous en sommes couverts, nous en respirons, nous en mangeons !

Tiens, Jean, bois ça.
Une jeune femme charmante, aux cheveux magnifiquement sauvages, s’avance, un bol fumant à la main. C’est Mme Jean Vigo.

— Qu’est-ce que c’est ?
De la tisane des quatre fleurs.
Et, docile, Jean hume les « quatre fleurs », autant pour apaiser sa toux que pour faire descendre les plumes avalées.

Cinémonde du 2 février 1933

Cinémonde du 2 février 1933

 

Jean Vigo, une bonne lame dans un mince fourreau. Le symbole de la volonté tenace. Ce jour, il l’a tant désiré ! Tourner un scénario de lui ! Depuis son A propos de Nice, qui passa au Vieux-Colombier et le classa (à tort) parmi les avant-gardistes, il attendait son heure. C’est un cinéaste de la famille des René Clair. Il croit avoir quelque chose à dire. Il fuit le chiqué comme une maladie contagieuse ; il cherche la vérité, poursuit la vie. Quand il en a fait une base solide, il brode au-dessus des fantaisies. « La fantaisie, c’est la seule chose intéressante de la vie. Je voudrais la pousser jusqu’à la loufoquerie ». On verra que, dans Zéro de conduite, il a commencé à se réaliser.

C’est son horreur du conventionnel qui l’a conduit à prendre ses interprètes n’importe où. A part Robert Le Flon et le nain Delphin et Larive, tous les acteurs du film sont des bleus de l’écran. Dasté a été formé au théâtre par Copeau, Blanchard est gérant d’immeubles ; Louis de Gonzague Frick est poète, la mère Haricot, c’est la mère Emile qui cuisine dans une épicerie-restaurant de la rue de la Villette. Il y a deux pompiers dans le film : l’un, barbu, c’est le peintre-sculpteur Rafa Diligent ; l’autre, glabre, c’est le peintre Labisse. Et tant pis pour la peinture !

On a tourné les extérieurs dans une école de Saint-Cloud. Il y eut en coulisses des scènes inouïes. L’un des gosses, Louis Lefebvre, 12 ans, leur en fait voir de dures. Un jour, il voulait descendre dans sa loge et se suicider parce que les machinistes l’avaient fait marcher, lui disant : « Tu ne vois pas que depuis que tu tournes, tu ne fais que des bêtises… ». Lefebvre, ignorant tout du scénario, le crut et se jugea déshonoré.

Un soir, il s’en va sans quitter l’uniforme du pensionnat, ses frusques « civiles » dans ses poches, ses livres sous le bras, un pan de chemise traînant par terre. Il habite du côté du parc Montsouris, mais il atterrit (pourquoi ?) avenue Jean-Jaurès. Un flic le hèle.

— Eh ! l’collégien, d’où sors-tu ?
J’viens de Saint-Cloud à pied. L’autocar s’était débiné.
— Qui es-tu ?
Louis Lefebvre, étoile de cinéma.

Sûr qu’il a affaire à un petit piqué, l’agent le conduit au commissariat. On téléphone au XIV° arrondissement pour prendre des informations dans la famille. Réponse : Lefebvre n’a pas menti et il n’est pas fou.

— Tu peux rentrer chez toi, dit le commissaire.
J’ai pas l’sou pour prendre mon métro, réplique notre « vedette ».
Brave homme, le commissaire paye le métro.

Cinémonde du 2 février 1933

Cinémonde du 2 février 1933

Jean Vigo m’a montré des lettres étonnantes reçues depuis qu’il tourne Zéro de conduite. Ne parlons pas des mères qui toutes ont un « enfant prodige ». Voici les quatre pages « appliquées » d’une fillette de 14 ans, « bien formée pour son âge », qui lui demande de penser à elle s’il tourne un film de petites filles. « Vous savez, dit-elle, les filles savent être aussi parfaitement insupportables que les garçons ».

Sur le toit d’une maison de Saint-Cloud, par un temps de chien, Vigo me dit :

Ce film, c’est tellement ma vie de gosse que j’ai hâte de faire autre chose. Mais je voudrais bien tout de même que ça marche… Ensuite, je tournerai un scénario de La Fouchardière, et puis un scénario de moi, une idée qui peut être amusante sur…
— Sur ?

Mais la toux lui coupe la parole.

André Négis

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Puis le 17 février Le Petit Journal annonce la fin du tournage en ces termes :

Le Petit Journal du 7 avril 1933

Le Petit Journal du 17 février 1933

ZÉRO DE CONDUITE

paru dans Comoedia du 16 mars 1933

Comoedia du 16 mars 1933

Comoedia du 16 mars 1933

Dans un temps où l’on fait une campagne contre l’emploi des enfants au spectacle, on ne saurait trop approuver les metteurs en scène qui tournent de plus en plus des films où l’on voit évoluer des enfants. Rien de conventionnel chez eux et beaucoup d’imprévu. Et, comme l’a dit de poète : Les pleurs des tout petits ne sont pas maquillés.

D’entre les scénarii contenant des rôles pour gosses, il convient de signaler tout particulièrement Zéro de conduite, écrit et réalisé par le metteur en scène, M. Jean Vigo, et dont on attend avec assez d’impatience la première projection.

Un directeur de collège : le nain Delphin ; un surveillant général : Blanchard ; un maître d’étude : Le Flon ; un simple surveillant : Dasté ; un inspecteur d’académie : Louis de Gonzague Frick et, au milieu de vingt-cinq à trente potaches, qui donnent à tous ces doctes personnages beaucoup de fil à retordre, Gérard de Bédarieux, qui, dans le rôle de René Tabart, tient la vedette de
ce film extrêmement amusant.

Gérard de Bédarieux, qui est le fils de Robert de Bédarieux, le poète des Voix humaines, est âgée de douze ans et s’est révélé, au cours des prises de vues de Zéro de conduite, comme un as de l’écran. Les expressions douloureuses de la jeune vedette sont particulièrement saisissantes, et ses rires et ses joies sont de même qualité. De gestes sobres et d’un esprit d’adaptation très développé, il est permis d’en espérer de très belles réalisations futures ; et l’on ne saurait trop louer M. Jean Vigo du film qu’il vient de terminer et du choix qu’il a fait dans la personne du jeune Gérard de Bédarieux que « René Tabart » va révéler.

Après le succès de Madchen in uniform, ce film de la vie au collège sera accueilli avec un vif intérêt.

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Finalement Zéro de conduite sera présenté à la presse dès le 7 avril 1933 à l’Artistic, 59 de Douai (75009), cf sallesdecinemas.blogspot.fr.

L'Intransigeant du 08 avril 1933

L’Intransigeant du 08 avril 1933

«ZERO DE CONDUITE» sera présenté demain à l’Artistic-Cinéma.

paru dans Comoedia du 6 avril 1933

Comoedia du 6 avril 1933

Comoedia du 6 avril 1933

La présentation de Zéro de conduite, le très curieux film réalisé par André Vigo (sic!) aux studios G. F. F. A., aura lieu très prochainement. Il est intéressant de signaler que la musique de cette production a été écrite par le jeune compositeur Maurice Jaubert, véritable spécialiste de la musique de scène et de la musique d’ambiance au cinéma.

Son art, qui se caractérise à la fois par une grande modernité dans la technique et une remarquable simplicité dans l’expression des idées, a trouvé, dans Zéro de conduite, plus d’une scène se prêtant merveilleusement au commentaire sonore. Notamment dans l’épisode de la fête du collège, où il nous donnera, par des moyens très savants, l’impression d’écouter un orchestre d’amateurs, dont l’ensemble laisse bien souvent à désirer. Il y aura encore la représentation musicale d’un chemin de fer, sur laquelle une chanson d’enfant viendra se greffer, comme une image en surimpression.

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LES GRANDES PRÉSENTATIONS CINÉGRAPHIOUES : Zéro de conduite

paru dans L’Homme Libre du 9 avril 1933

L'Homme Libre du 9 avril 1933

L’Homme Libre du 9 avril 1933

Assez souvent les détracteurs professionnels du cinéma français ont empli les airs de leurs lamentations. Et sans doute au royaume de l’écran comme ailleurs tout n’est pas parfait. Il suffit cependant d’avoir vu un film comme celui qui vient d’être projeté sous le titre « Zéro de conduite » pour être rassuré sur l’avenir de notre production.
Conseillons amicalement à nos Aristarque de l’aller voir.

La nouvelle œuvre de Jean Vigo est édifiée sur une affabulation très mince. Et cela c’est déjà un grand mérite. Tous les arts, de la peinture à l’écran, se sont assez souvent perdus dans l’anecdote puérile pour que le public attende autre chose. Et nous sommes fatigués, en vérité d’avoir vu tant de feuilletons cinégraphiques.

Ce que nous offre Zéro de conduite c’est par bonheur autre chose. C’est la vie même, comme les Goncourt ou un Huysmans nous la montraient avec ses laideurs et ses tristesses mais aussi avec son pittoresque, son mouvement incessant et son rythme.

Qu’est-ce que Zéro de conduite ?

Simplement la peinture d’un petit internat en province. Les malheureux élèves y vivent sous la férule d’un principal grotesque et de surveillants volontiers espions. Aucune tendresse. Ni guide, ni exemple. Alors dans ces jeunes âmes naît un désir immense d’évasion. Quelques pensionnaires trament un grand complot pour sortir de cette prison. Et le jour où «Mossieu» le préfet viendra présider la fête de l’institution, tuiles et projectiles pleuvront du toit sur les personnages officiels tandis qu’un « petit » hissera au paratonnerre l’étendard de la flibuste à tête de mort.

C’est tout.
C’est beaucoup.

C’est beaucoup d’abord à cause de l’art déployé par le metteur en scène et tous ses collaborateurs. Et c’est beaucoup aussi par les réflexions que l’œuvre suggère.

Un décor essentiel de Zéro de conduite c’est le dortoir, avec ses tristes lits pareils comme aux anciens bagnes et le réduit du surveillant, véritable garde-chiourme entre ses murailles de toile.

Entre le roulement de tambour qui ordonne le coucher et celui qui veut dire : à bas du lit, naît et se développe toute une vie nocturne ignorée à demi des maîtres. Taquineries, batailles, complots, amitiés qui s’ébauchent, tout nous est présenté dans un clair-obscur étonnamment suggestif. Quand les élèves attaquent le surveillant détesté et qu’au combat de polochons succède bientôt un déluge de plumes, le dortoir semble grandir et prendre les proportions d’un champ de bataille historique. Puis un effet de fondu et de ralenti nous montre comme le rêve de ces jeunes cervelles. L’excitation du combat a gonflé leur pugnacité et le vent de la bataille les soulève au-dessus d’eux-mêmes et au-dessus du dortoir lamentable. Voilà du bon symbolisme.

Peut-être Zéro de conduite insiste-t-il avec un peu de complaisance sur le détail trivial. Les fesses du dormeur, les latrines, l’urinoir reviennent souvent. Mais cette vulgarité même ne messied pas. L’interne n’a pas sous les «yeux des spectacles propres à lui poétiser la vie.

La partie comique n’a pas été oubliée. M. du Verron, surveillant général, toujours aux écoutes derrière la porte ou à l’affût derrière un carreau, provoque par sa fausse dignité un rire justement vengeur. M. Jean Dasté a su dessiner un « pion » encore bien proche de l’enfance ; il marche sur les mains, il participe aux récréations, et quand il conduit la promenade et que passe une jolie fille, c’est la fille qu’il suivra au lieu de mener les élèves. Tout cela est drôle vraiment et sans outrance.

Mais la révélation de Zéro de conduite c’est Louis de Gonzague Frick. Préfet il est, de ses souliers vernis à son bicorne emplumé et de sa démarche compassée à sa prudente retraite devant la rébellion. On attendait non sans curiosité les débuts de ce poète de race à l’écran. Les plus difficiles ont pu être satisfaits. Louis de Gonzague Frick a tous les dons : la prestance, le naturel, la vie.

Le public des présentations cinégraphiques est un public blasé et sévère. Il a cependant éclaté en applaudissements spontanés quand il a vu ce préfet ni caricatural, ni atténué. De toute évidence il y a en Louis de Gonzague Frick l’étoffe d’un grand artiste de l’écran.

Et cela dit, quelle est la morale de l’histoire ? Une morale bien modeste et bien simple. C’est que l’internat, avec ses règles rigides et son absence de maternelle direction, n’est guère une bonne école. L’étudiant, le soldat peuvent vivre en commun. Ils sont déjà des hommes et assez grands pour réagir contre la lâcheté ou le vice.

Mais les petits ? Ce sont les parents qui les incarcèrent, qui mériteraient un zéro de conduite.

Louis Bonnard

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DE QUELQUES FILMS PRÉSENTÉS. « ZERO DE CONDUITE»

paru dans Comoedia du 13 avril 1933

Un film de Vigo ne laisse pas indifférent. On connaissait de lui deux documentaires : A propos de Nice, et cette admirable étude sur la natation avec Taris.
Zéro de conduite, c’est une autre affaire !

Vigo est en liberté, si l’on peut dire ! Avec des acteurs à conduire et un scénario à suivre, Vigo a réussi.

Son film abonde en trouvailles heureuses. Et que nous voilà loin des facéties habituelles ! Je ne pense pas aux pires, mais à celles que l’on trouve dans les films dits « charmants ».
Vigo n’est pas « charmant », il y a en lui- quelque chose de dur et de résigné qui transparaît dans ce dernier film. En dépit d’une apparence débraillée, un air d’humanité baigne cette œuvre beaucoup trop courte.

Certaines scènes sont comme escamotées. Cela nuit à la compréhension et trouble le spectateur, il lui faut faire un effort. C’est trop demander. Les caractères des enfants ne sont pas assez développés. Mais tout cela semble réparable.
Ceci dit, on prend plaisir à ce film.
Beaucoup y retrouveront avec joie un peu d’émotion de leur enfance.

Voici l’histoire. Un collège de province. L’internat. La rentrée après les vacances. Les mêmes routines.
Les mêmes professeurs. La monotonie de ce genre d’internat. Le long dortoir et ces nuits où l’on ne peut dormir, où l’on bavarde entre copains, alors que le petit somnambule poursuit, indifférent, sa marche mystérieuse. L’atmosphère est rendue d’une façon saisissante. Quatre cancres décident de ne pas se soumettre à cette vie monotone. Ils s’enfuiront.
Et c’est à la préparation de cette évasion que nous assistons. A la fin du film, c’est la fête du collège, jour choisi par nos cancres pour s’enfuir.
Ils bombardent à coup de vieilles boîtes de conserves les personnes qui assistent à cette fête et se sauvent par les toits en chantant leur chanson de route. Voilà l’histoire.

Mais ce qu’il est impossible de raconter, ce sont tous les détails dont le film est fait. C’est, en un mot, l’esprit de Jean Vigo.

La réussite de René Clair a révélé un genre. « L’esprit René Clair » est tombé à pic dans son temps. René Clair a réussi comme Marcel Achard : c’est une question d!ambiance.

Vigo tombe à pic à son tour. Nous avons besoin de films, comme Zéro de conduite. Fort bien interprété par les enfants: Lefebvre, Goldstein, Collin, de Bédarieux, etc., et par les grandes personnes : du Véron, surveillant général hallucinant, le nain Delphin, Le Flon, L. Larive, le poète Louis de Gonzague Frick, le sculpteur Diligent et le peintre Labisse, nous pouvons avoir confiance en ce jeune metteur en scène qui, positivement, on ne tardera pas à s’en apercevoir, apporte quelque chose de neuf.

H-Frédéric Pottecher (Frédéric Pottecher).

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Tout le monde n’est pas du même avis à propos de Zéro de conduite tel ce chroniqueur…

Critique de Zéro de conduite

paru dans Les Annales Coloniales du 15 avril 1933

Les Annales Coloniales du 15 avril 1934

Les Annales Coloniales du 15 avril 1933

« Zéro de conduite » réalisé par Jean Vigo présenté par Gaumont-F.-F.-Aubert.

Ce film apporte une révolution dans l’art du cinéma. Tout est bouleversé et tout est raté ; prises de vues, synchronisation, scénario. C’est une salade qui veut peut-être passer pour de l’avant-garde et c’est une ignominie.

Si quelques tableaux futuristes attirent l’attention du profane qui cherche à comprendre, les profanes de l’art muet ou sonore n’admettent pas qu’on leur soumette un rébus pendant deux heures et à la présentation de ce Zéro avec une majuscule, le publie a manifesté. On a demandé l’auteur de ce chef-d’oeuvre à l’envers, naturellement il n’était pas là.

Le plus fort de tout, c’est que la G.F.F.A. qui a de sérieuses difficultés financières ait acheté ce film. Qu’elle n’espère pas faire salles combles avec.

Si cette Société a le toupet même de passer ce film dans ses cinémas, que le public demande le remboursement des places.
Espérons pour les théâtres Haïk que « Zéro de conduite » n’est pas retenu pour le Rex.

L.D

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Voici la chronique de Claude Aveline, l’ami fidèle de Jean Vigo depuis l’époque de Font-Romeu.

Critique de Zéro de conduite par Claude Aveline

paru dans la Revue Hebdomadaire du 22 avril 1933

la Revue Hebdomadaire du 22 avril 1933

la Revue Hebdomadaire du 22 avril 1933

Zéro de conduite

— j’ai déjà longuement parlé ici de M. Jean Vigo, un des jeunes metteurs en scène français avec qui l’on doit compter. Son tempérament, âpre et parfois dur, s’est donné libre cours dans cette histoire de collège qui ne flatte personne et qui heurtera peut-être bien des gens, par ses détails impitoyables aussi bien que par des jeux d’imagination transposés directement en images, sans commentaires d’aucune sorte. Et, au milieu de ces cruautés, il y a la plus ravissante promenade de pensionnaires qu’on ait jamais vue sur l’écran.

Claude Aveline

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Critique de Zéro de conduite par Pierre Ogouz

paru dans Marianne du 19 avril 1933

Marianne du 19 avril 1933

Marianne du 19 avril 1933

Une heure exceptionnelle, que l’on va siffler et discuter. Un film dont on ne comprend pas qu’un grand circuit commercial se soit assuré la distribution.

Haineux, violent, destructeur,rancunier, il semble gonflé de toute l’amertume que son auteur doit garder d’un misérable passé de pensionnaire. Infecté de grossièretés, nocif et âpre, il stigmatise les pédagogues vicieux et bornés et chante avec désespoir un hymne à la liberté. Photographie confuse et mauvaise, qui ajoute à l’angoisse de l’histoire.

Œuvre ardente et hardie. M. Jean Vigo en est l’auteur : un Céline du cinéma.

Pierre Ogouz

Nous avons également trouvé dans Marianne cette brève évoquant le poète Louis de Gonzague Frick qui joue le rôle du sous-préfet dans Zéro de conduite.

Le Poète sous le Sunlight

paru dans Marianne du 17 Mai 1933

Marianne du 17 Mai 1933

Marianne du 17 Mai 1933

On a peu parlé d’un des plus remarquables films français, présenté voici trois semaines et qui, sous le titre de « Zéro de conduite » donne un tableau exact et navrant de la vie des jeunes garçons dans un pensionnat du genre « marchand de soupe ». Les spectateurs, outre les jeunes interprètes, tous d’un précoce et inquiétant talent, ont pu remarquer, dans le rôle du sous-préfet, un acteur qui répond au nom sonore de Louis de Gonzague Frick.

Eh oui ! le poète de Guirande et de Trèfles à quatre feuilles, l’ami d’Apollinaire et de Picasso, est, lui aussi, tenu au cinéma. Et il s’avère bon acteur et personnage photogénique. Celui qui est une des plus pittoresques figures du monde littéraire deviendra-t-il un rival de Ramon Navarro ?

Il semble qu’il le puisse tandis qu’il est douteux que le héros américain puisse jamais le concurrencer dans le domaine des rythmes et de l’esprit pur.

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Et à propos de Louis de Gonzague Frick, une autre revue évoque sa participation au film en janvier 1933.

La conversion du poète

paru dans l’Oeil de Paris du 7 janvier 1933

l'Oeil de Paris du 7 janvier 1933

l’Oeil de Paris du 7 janvier 1933

Louis de Gonzague Frick, qui fut le confident des derniers jours de Laurent Tailhade et qui servit de modèle à Dorgelès pour un personnage du Cabaret de la belle femme, vient de se proclamer conquis par le cinéma. Ce charmant poète, qui est un curieux homme, n’avait eu jusqu’ici que peu de tendresse pour le septième art. Il vient d’être brusquement converti à la foi cinématographique et ne jure plus maintenant que par le métier de l’écran.

Jadis, rencontrant un confrère dans la rue, il l’abordait invariablement par ces mots :
— Bonjour mon cher ! Préparez-vous un livre ?
Aujourd’hui, il les a remplacés par ceux-ci :
— Avez-vous une idée de film ?

C’est le cinéma pur qui surtout l’intéresse. Mais il ne fait pas fi de l’autre et il vient de tourner un rôle de professeur dans Zéro de conduite, bande mise en scène par Jean Vigo, lequel —l’ignore-t-on? —- est le fils d’Almereyda.

On ne pouvait trouver mieux que Gonzague Frick pour interpréter ce personnage. Les bottines à élastiques, le melon et les faux-cols hauts, de dix centimètres que porte habituellement y font merveille.

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Critique de Zéro de conduite par Jean Valdois

publié dans Cinémagazine de mai 1933

Cinémagazine de mai 1933

Cinémagazine de mai 1933

Jean Vigo, dont on pouvait ne pas aimer A propos de Nice, son premier film, lequel, toutefois, — et c’est assez rare, -— tendait à démontrer quelque chose, nous donne cette fois avec Zéro de conduite une œuvre inégale.
Zéro de conduite n’appellera aucun commentaire. On ne peut que le rejeter en bloc. C’est un film gonflé de haine, mais que de maladresses dans sa réalisation, et quelles obscurités !

Jean Valdois

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Brèves

paru dans L’Intransigeant du 15 novembre 1933

On sait que le film de Jean Vigo, Zéro de conduite, fut interdit par la censure française. A Bruxelles, cette œuvre passe avec beaucoup de succès.
A la porte du cinéma qui l’affiche, on peut même voir un grand panneau tricolore portant ces mots : « Venez ici voir un film français interdit par la censure française. »
Zéro de conduite méritait-il, de la part de notre Commission de contrôle, une sévérité aussi rigoureuse ?…

 

Puis le film disparaît et Jean Vigo enchaîne tout de suite avec le tournage de son dernier film l’Atalante.

Jean Vigo meurt le 5 octobre 1934. quelques jours après la sortie de l’Atalante renommée Le Chaland qui passe.

Paris-Soir du 8 octobre 1934

Paris-Soir du 8 octobre 1934

Un mois plus tard, un festival Jean Vigo est organisé à Paris et projette Zéro de conduite bravant son interdiction :

DANS LES CLUBS
« Zéro de conduite » au ciné-club de Paris

paru dans Paris-Soir du 8 novembre 1934

Paris-Soir du 8 novembre 1934

Paris-Soir du 8 novembre 1934

Diffuser un spectacle interdit est toujours un moyen sûr d’attirer le monde. Le festival Jean Vigo, avec au programme le fameux Zéro de conduite, mis à l’index, capta la foule.

Deux courts métrages, émaillés de trouvailles, emplis d’un humour très personnel, donnaient un avant-goût de son esprit. Zéro de conduite est une œuvre de valeur qui s’apparente à Madchen in uniform ou au Chemin de la vie, on y trouve la même acuité d’observation, le même sens du réalisme, la même force vitale. Mais il s’y ajoute une part de symbolisme qui parfois atteint au mystique, pour retomber toujours dans des sentiments humains. Ils sont ici mis à l’échelle des petits, ce qui n’en diminue pas l’ampleur, car ils en reviennent aux instincts primitifs de liberté, révolte, égoïsme, franchise outrecuidante.

Jean Vigo mort si tôt — sans avoir réalisé ses richesses — si jeune — 29 ans à peine — est au cinéma ce que L.-F. Céline est à la littérature. Tel est l’avis d’Edouard Long en rendant hommage à celui « qui ne voulant voir que l’envers du décor, la souffrance et les plaies de l’être, se révéla vraiment un homme ».

A peu près tous se rattachent à cette formule, réserve faite d’un certain manque d’unité qui nuit à l’homogénéité de la réalisation. Accord complet est fait également pour ne pas considérer Zéro de conduite comme un chef-d’œuvre, mot qui l’écrase, alors que Vigo lui-même n’y voyait qu’une simple esquisse, un prélude, que sa fin inattendue transforme en tragique point final.

J. C.

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Dans sa chronique des films de jeunes sortis récemment parmi lesquels « L’Affaire est dans le sac » de Pierre Prévert, Claude Vermorel évoque Zéro de conduite.

Quelques films de jeunes

paru dans L’Intransigeant du 16 novembre 1934

L'Intransigeant du 16 novembre 1934

L’Intransigeant du 16 novembre 1934

Mais surtout, A propos de Nice, de Jean Vigo, a une fraîcheur lyrique, une vivacité dans l’humour, une griffe et un élan rythmique extraordinaires. Vigo, incontestablement, était le plus doué des metteurs en scène de moins de 80 ans. Le Ciné Club de Paris lui a consacré une soirée mardi soir, au Rialto.

On y a revu A propos de Nice, qu’on reverrait vingt fois ; Zéro de conduite, qu’il faut arracher à une censure qui n’à jamais compris elle-même pourquoi elle l’interdisait. On voudrait que Vigo ait fait cent films pour sentir battre souvent et longtemps encore un cœur aussi délicieux.

Claude Vermorel

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Plusieurs journaux vont s’émouvoir de la censure qui frappe Zéro de conduite après la mort de Jean Vigo. Ainsi dans Le Populaire :

Censure

paru dans Le Populaire du 23 novembre 1934

Le Populaire du 23 novembre 1934

Le Populaire du 23 novembre 1934

On me dit que Zéro de conduite est toujours interdit par la censure. Avec l’autorisation de la Banque Nemo et d’Amok, je croyais qu’on avait donné le même laissez-passer au film du regretté Jean Vigo. On ne comprend pas ce Veto. Allin Ancesterie, en attendant ta disparition, tâche de ne pas mériter tout à fait un zéro de conduite.

Charles Jouet

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Le Populaire insiste à nouveau en 1935 avec cet article signé par Roger Lesbats.

Un film interdit par la censure : ZÉRO DE CONDUITE

publié dans Le Populaire du 22 mars 1935

Le Populaire du 22 mars 1935

Le Populaire du 22 mars 1935

Jean Vigo est mort récemment. Il avait vingt-neuf ans. Mais qui se souviendra bientôt de ce jeune metteur en scène sensible et charmant, sinon ceux qui pressentaient en lui le plus grand créateur d’images français ?
Qui se souviendra de lui, puisque son oeuvre essentielle Zéro de Conduite est encore interdite par le comité de censure, ce ramassis de barbons stupides à qui nous devons des incongruités comme En bordée, Ferdinand le Noceur et tant de turpitudes qui font rougir de honte les spectateurs dans les salles.

Quand j’ai connu Vigo, il « tournait » sur les quais de Nice ce petit film A propos de Nice, qui l’avait signalé à l’attention du public. Quelques jours après sa mort, on a projeté son dernier ouvrage Atalante (Le Chaland qui passe) auquel des préoccupations commerciales l’avaient empêché de donner l’accent nécessaire et pur de sa personnalité.

Vigo avait souffert, comme tant, parmi nous, des années de collège durant son enfance médiocre dans une petite ville de province. Zéro de conduite représentait donc pour lui quelques souvenirs tristes et misérables qui lui étaient chers.

Il avait fait ce film avec le sentiment poignant de venger la rancoeur et l’amertume de notre jeunesse, opprimée et anémiée dans les sombres pourrissoirs des « bahuts ». Hélas, il ne nous est pas permis de voir cette oeuvre qui date déjà de trois ans. Elle a été projetée sur les écrans de la Belgique et à ce propos, Documents 33 écrivait :

« Ennui homicide de petite ville provinciale, « bahut » sombre et puant, pions lamentables, brimés, bafoués, classes bruyantes et sales, réfectoires graisseux, dimanches où le vide et le néant deviennent palpables, tout cela se retrouve au long de quelques complots à l’ombre du préau, de quelques chagrins sans issue.
« Pensionnaires, livrés aux hommes grossiers, bêtes et malpropres, écoliers sans passé autre que celui des vacances qui s’achèvent, sans avenir autre que celui de la terne année scolaire, petits d’hommes révoltés contre l’injustice, les sales manies, réagissant instinctivement contre tout ce qui écrase, détruit leurs élans, leur personnalité, leur vitalité. Désir de liberté, angoissant à force d’être amer.
« Jean Vigo, dont le film prend allure de pamphlet, est libre de toute entrave. Sans être aussi courageux dans le sens social que certains l’auraient voulu, il s’est libéré du souci de faire public. Son dégoût reste dégoût.
Sa haine ne se change point en quelque sentiment charitable. La souffrance obscure de ses souvenirs d’enfance ne saurait aller de pair avec la prudence, la timidité dont on les affuble. La pensée du réalisateur reste pure d’intentions. »

Nous ne verrons pas ce film dont l’ambiance, faite de la souffrance, de la cruauté et du dégoût qui collent aux souvenirs et même aux plaisirs d’enfance. Nous ne le verrons pas, car la censure qui protège la pornographie et la bêtise, exclut la vérité et l’intelligence du cinéma. La vérité est pour elle subversion, l’intelligence est pernicieuse.
Elle a trois ennemis : l’humour, la beauté et l’ironie, car forces contre lesquelles elle se sait impuissante.

Nous ne verrons pas ce film, mais les organisations cinématographiques du parti pourront peut-être le projeter en séances privées. Cette juste consécration est bien due à la mémoire de Jean Vigo, mort à vingt-neuf ans, n’ayant pu donner sa mesure et recevoir sa récompense, comme les jeunes héros de la littérature et de l’histoire qui, trop tôt, descendent au tombeau, le coeur meurtri, sans avoir été consolés.

Roger Lesbats

Le Populaire du 22 mars 1935

Le Populaire du 22 mars 1935

Bien qu’interdit depuis 1933, le film sera projeté dans des ciné-clubs comme en 1935 à la Salle Susset avec l’Atalante. Ces deux films seront présentés par Louis Aragon et Claude Aveline.

L'Intransigeant du 30 novembre 1935

L’Intransigeant du 30 novembre 1935

 

L'Humanité du 27 novembre 1935

L’Humanité du 27 novembre 1935

puis au Cercle du cinéma de Henri Langlois et Georges Franju (en 1937 et en 1939).

L'Intransigeant du 31 octobre 1937

L’Intransigeant du 31 octobre 1937

 

L'Intransigeant du 29 juin 1939

L’Intransigeant du 29 juin 1939

Mais aussi le 15 mars 1940 au Musée de L’Homme présenté par Jean Painlevé qui le présentera à nouveau à la Libération le 12 décembre 1944.

Le Petit Journal du 15 mars 1940

Le Petit Journal du 15 mars 1940

 

L'Humanité du 12 décembre 1944

L’Humanité du 12 décembre 1944

Finalement Zéro de conduite sortira en France à l’automne 1945 et sera projeté au Cinéma du Panthéon avec L’Espoir d’André Malraux et le film va enfin commencer sa grande carrière culte.

Ce Soir du 16 novembre 1945

Ce Soir du 16 novembre 1945

 

Ce Soir du 18 novembre 1945

 

Ce Soir du 27 novembre 1945

Source :

Tous les articles de presse proviennent de gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

sauf ceux de :

Cinémagazine : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour VousBibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Cinémonde : Collection personnelle Philippe Morisson

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Pour en savoir plus :

La nécrologie de Luce Vigo parue dans Le Monde.

Luce Vigo évoque Jean Vigo en 1965 pour la revue Jeune Cinéma à laquelle elle collabora de longues années.

Notre site hommage à Jean Vigo et L’Atalante.

La critique de Zéro de conduite sur le site DVDCLASSIK.

Le dossier pédagogique très complet sur Zéro de conduite à télécharger en pdf sur le site du CNC.

La scène de la révolte des collégiens à l’internat dans Zéro de conduite.

La scène du train dans Zéro de conduite.

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