Jean Vigo présente Zéro de conduite (1933)


Cette fois ci, nous allons faire un petit écart par rapport au but de ce site car pour une fois le texte reproduit sur cette page n’a pas été publié à l’époque dans une revue.

Il a été lu lors de la première projection de Zéro de conduite à Bruxelles par Jean Vigo le 17 octobre 1933.

Nous avons décidé de faire cet écart en hommage bien sur à Jean Vigo, que nous considérons comme l’un des plus grands cinéastes français, mais aussi pour rendre hommage à sa fille Luce Vigo qui vient de nous quitter le dimanche 12 février 2017 à l’âge de 85 ans. Présidente du célèbre Prix Jean Vigo, elle fut aussi une infatigable passionnée du cinéma à travers sa carrière de critique et programmatrice. Elle avait écrit un livre sur son père « Jean Vigo une vie engagée dans le cinéma » (2002. Ed. Les Cahiers du cinéma).

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Zéro de conduite est donc le premier film de fiction de Jean Vigo et l’un des plus importants films français pour l’époque. Imaginez un pamphlet libertaire prônant la révolte de la jeunesse dans le milieu un peu trop lisse du cinéma français de 1933, cela ne pouvait que faire des étincelles.

Zéro de conduite a en effet été interdit dès le mois d’août 1933 par la censure, pour son côté « antifrançais », et n’obtiendra son visa d’exploitation qu’en… 1945.

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Nous avons également reproduit ci-dessous la critique par le romancier James Agee des films de Jean Vigo publié dans le numéro 19 de Premier Plan (à lire ici). Signalons d’ailleurs que la revue Premier Plan a été fondée par le critique Bernard Chardère à Lyon en 1959 (qui est aussi à l’origine de la revue Positif).

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Nous vous proposerons prochainement plusieurs articles d’époque sur Zéro de conduite.

Mise à Jour : ils sont disponible à cette adresse.

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Luce Vigo a enfin rejoint Jean et Lydou. Bon voyage madame.

 

Jean Vigo présente « Zéro de conduite » le 17 octobre 1933

paru dans Premier Plan n°19 (novembre 1961)

Texte de Jean Vigo au Club de l’Ecran à Bruxelles le 17 octobre 1933 pour la première projection du film en Belgique.
Premier Plan n°19 (Novembre 1961)

Premier Plan n°19 (Novembre 1961)

Je m’étonne un peu de me trouver sur cette estrade tout seul.

J’aurais préféré, étant donné l’esprit dans lequel a été réalisé Zéro de conduite, vous offrir à la manière des girls anonymes, comme préface fugitive à la projection du film, un salut chorégraphique en compagnie de tous mes collaborateurs. Une ronde aurait, je crois, avantageusement remplacé tous mots bafouillés.

Je songeais aussi à vous amener quelques membres de la Censure française, qui finissent le plus souvent par devenir, à coups de ciseaux, les véritables auteurs d’un film. Mais j’ai craint qu’ils ne s’abîment dans le voyage. Qu’il me suffise en citant ces derniers de rendre hommage aux plus grands admirateurs de Zéro de conduite.
« Ce film, m’ont-ils avoué avec des airs gourmands, il ne faut qu’aucun autre regard autre que nos beaux yeux ne le souille ».
Charmante exclusivité !

Reconnaissez avec moi que j’aurais tort de me plaindre et que je peux tout au plus reprocher à ces messieurs leur gentil égoïsme et leur bon goût.
Car vous croyiez peut-être jusqu’ici que ce film était interdit intégralement pour des raisons moins honnêtes ; sous le prétexte, par exemple, qu’il est d’esprit anti-français ; ce qui ne veut rien dire. Ce qui, du reste, a déjà causé en France l’étonnement de toute personne ayant assisté à la présentation du film, et ce qui ne fut jamais officiellement proclamé, les décisions de la Censure n’ayant pas à être justifiées. Et s’il faut tout vous dire, sachez que le Président de cette Censure indépendante répondit à un ami, qui allait en cachette lui rendre visite à propos de ce veto : « Nous avons reçu une note de service nous intimant l’ordre d’interdire Zéro de conduite, avant même que mes collègues et moi nous ayons pu le voir et te juger impartialement ».

Non, il ne faut pas croire ce qu’il ne faut pas croire. Et je suis ici pour dissiper tout malentendu, qui pourrait naître dans votre esprit. Je ne doute pas alors que ce film n’obtienne son visa. Réfléchissez un peu : le film est interdit intégralement. J’insiste sur le mot intégralement.

Serait-ce la preuve d’un manque de discernement chez nos Censeurs, qu’on ne saurait tout de même accuser de ne pouvoir choisir parmi les images d’un film au moins quelques mètres d’insignifiantes scènes susceptibles d’être à la rigueur projetées en public autrement qu’à la manière d’une bombe ?

Faudrait-il admettre que cette commission de moralité artistique n’a pour but que de dégoûter de l’Industrie cinématographique en péril les derniers capitalistes, qui consentent encore après maints déboires à s’y intéresser ?

Le pas ne serait-il pas bien vite franchi pour en venir à soupçonner ce tribunal de servir on ne sait trop quels intérêts commerciaux ou de basse politique opportuniste ; et un exemple ne viendrait-il pas confirmer cette opinion, celui des œuvres des grands cinéastes russes interdits sans commentaires voici deux ans et aujourd’hui autorisés dans leur même version complète, originale ? Oublierions-nous qu’il y a quelques mois à peine un documentaire soviétique n’obtint pas le visa, les jeunes gens russes apparaissant par trop souriants, bien en chair, et si différents de cette curieuse image que l’on se fait des enfants abandonnés en U.R.S.S. par l’homme au couteau entre les dents, et qui mangent les grandes personnes en plein jour dans les coins rouges ? Alors qu’aujourd’hui toutes les salles Pathé-Nathan nous permettent d’entendre dans son exécution complète chaque semaine l’« Internationale ».

Non, je vous le répète, il ne faut pas croire ce qu’il ne faut pas croire.

Ce serait vraiment désespérer de l’intelligence de hauts fonctionnaires qualifiés, policiers, ronds-de-cuir, écrivains ratés et dans le besoin, qui constituent l’aréopage d’une institution caduque et jésuitique, que de supposer un instant des civils pacifiques sur le qui-vive incapables de voir plus loin que le bout de leur baïonnette, de ne savoir arracher de leurs yeux la taie tricolore et de redouter sans cesse une allusion à leur Patrie, à elle seule. Tout pour elle. C’est être bien orgueilleux.

Si, en dépit de mes intentions par le seul fait que je ne me suis permis dans ce film aucune littérature, nulle invention, n’ayant eu qu’à me pencher à peine pour retrouver des souvenirs, certains épisodes de Zéro de conduite atteignent tout de même à la satire, je ne vois pas pourquoi cependant, face à ces images non situées, le gouvernement français se sentirait à ce point morveux qu’il se moucherait spontanément et avec autant d’éclat. A quoi bon caricaturer tel ou tel gouvernement, telle ou telle nation ? A l’exception d’un seul, ils se valent tous.

Je n’ai pas l’intention de vous promener en un monde à refaire, comme les guides de l’agence Cook conduisent les touristes aux ruelles tuberculeuses dans les quartiers pauvres et pittoresques.

Le problème pour moi est malheureusement plus grave. Mon souci plus vaste et plus chaste.

L’enfance. Des gosses que l’on abandonne un soir de Rentrée d’octobre dans une cour d’honneur quelque part en Province sous quelque drapeau que ce soit, mais toujours loin de la Maison, où l’on espère l’affection d’une mère, la camaraderie d’un père, s’il n’est déjà mort.

Et alors, je me sens pris d’angoisse. Vous allez voir Zéro de conduite, je vais le revoir avec vous. Je l’ai vu grandir. Comme il me paraît chétif ! Pas même convalescent, comme mon propre enfant, il n’est plus mon enfance. C’est en vain que j’écarquille les yeux. Mon souvenir se retrouve mal en lui. Est-ce donc déjà si lointain ? Comment ai-je osé, devenu homme, courir tout seul, sans les camarades de jeux et d’étude, les sentiers du Grand Meaulnes ? Sans doute, je retrouve dans le compartiment qui sème les vacances les deux amis de la rentrée d’octobre. Bien sûr il se dresse là, avec ses 30 lits identiques, le dortoir de mes huit années d’internat, et je vois aussi Huguet que nous aimions tant et son collègue le pion Pète-sec, et ce surveillant général muet aux semelles crêpe de fantôme. A la lumière du bec de gaz demeuré en veilleuse, le petit somnambule hantera-t-il encore mon rêve cette nuit ? Et peut-être le reverrai-je au pied de mon lit comme il s’y dressait la veille de ce jour où la grippe espagnole l’emportait en 1919. Petit somnambule dont la caisse fut descendue dans la cour de récréation pour la bénédiction du prêtre, qui agitait avec son goupillon le diable dont nous avions très peur.

Oui, je sais, les copains Caussat, Bruel, Colin, le fils de la cuisinière, et Tabard, que nous appelions la fille, et que l’administration espionnait, torturait, alors qu’il aurait eu besoin d’un grand frère, puisque Maman ne l’aimait pas.

Présente à l’appel aussi, la petite fille des rares dimanches de sortie. Te souviens-tu comme j’aimais te voir monter sur le piano et suspendre au fil de fer que nous avions tendu ensemble en nous frôlant les mains, le bocal aux poissons rouges ? Parce que je regardais tes cuisses de grand bébé potelé, tu me couvrais les yeux de ton mouchoir, qui sentait bon la lavande de ta mère. Et puis, doucement comme l’on fait aux malades, tu m’ôtais ce pansement de jours de fête et tous deux nous regardions en silence le bocal aux poissons rouges. Le soir même je retournais au collège, et pour combien de mois !

Il fallait être tellement sage pour sortir quelques heures le dimanche.
Tout est représenté, le réfectoire aux haricots, la classe et l’étude où l’un de nous dit un jour tout haut et deux fois ce que nous pensions tous.

J’assisterai donc encore à la préparation du complot qui nous donna tant de mal, la nuit au grenier, au chahut qu’il fut, à la crucifixion de Pète-sec telle qu’elle fut, à la fête des officiels que nous avons troublée en ce jour bien nommé de la Sainte-Barbe.
Partirai-je encore du grenier, notre unique domaine, par les toits vers un ciel meilleur ?
Eh ! non, ce n’est pas ça ! C’est raté.

Et pour terminer, je tiens à vous dire que je plaide coupable devant vous. Ma responsabilité se trouve entièrement engagée. Certes, je souffre de ne pas vous offrir un film meilleur sur un sujet qui est tout mon cœur. Mais je n’invoquerai nulle excuse.

Aucun metteur en scène n’a le droit, s’il juge son film imparfait, de se présenter au public pour rejeter l’évidence de son échec partiel ou total, l’affirmation de son impuissance sur qui ou quoi que ce soit.

La liberté ! « Vous n’avez pas été libre de réaliser votre idée comme vous la sentiez ». Pourquoi alors choisir ce métier ?

Par définition, dans l’état actuel du monde bourgeois, un metteur en scène est un corps étranger lancé dans la machine aux combines financières ou autres, auxquelles prête le marché du cinéma. Une maison de film, aussi paradoxal que cela puisse paraître, souhaiterait pour gagner de l’argent ne réaliser jamais un seul film. De grandes sociétés de production engagent à l’année des metteurs en scène et les supplient d’aller pêcher toute l’année à la campagne.

Quand, par hasard, il s’agit d’exploiter un film, on le livre au commerce comme marchandises alimentaires de qualité douteuse. La fraude est obligatoire. Les boîtes en fer blanc qui renferment les films sont des boîtes à surprises, vous pouvez aussi bien trouver là-dedans des bandes 100 % parlantes, que des haricots sonores.

Question de chance. Le public connaît bien la part du hasard dans le cinéma. Il ne choisit plus ses spectacles : on va au cinéma à jour fixe et pas toujours pour regarder le film. Nous le savons, au départ. Si cela ne nous plaît pas, nous n’avons qu’à aller vendre des nouilles.

Pas de fausse excuse en criant : « La censure a mutilé mon film; et regardez : quelle honte ! ». Le 4 octobre 1933, on peut lire à la dernière page des journaux français, dans un petit coin, un entrefilet honteux et rendu volontairement illisible par quelques coquilles officielles imposées aux typographes :

« A la suite d’un accord intervenu entre M. de Monzie et M. Camille Chautemps, le service de la censure cinématographique est transféré du Ministère de l’Education Nationale au Ministère de l’Intérieur ».

Bravo ! Voilà qui nous amènera peut-être un jour à la franchise d’une Censure d’Etat cynique, mais loyale. Que désormais chaque artisan du film doive passer à la Police judiciaire où seront relevées à chacun de ses crimes cinégraphiques ses empreintes digitales et où sa photographie sera prise sous les angles réservés aux arsouillés, et qu’au besoin même on lui permette de se reposer dans la Chambre aux aveux spontanés.

Nous n’apprenons là rien de nouveau.

Et ne criez pas si fort : « Ce directeur de production est idiot : répondu : Surtout, pas de documentaire ! ». Sans doute nous n’ignorons pas que tel directeur fait hisser un drapeau au-dessus des studios chaque fois qu’il daigne s’y trouver.

Et puis après ! Passez-vous à la caisse ? Recommencez-vous un autre film ? Oui ? Ratez-vous celui-là comme le précédent ?
Oui.
Alors taisez-vous et estimez-vous seul responsable.

C’est ce que je voudrais que vous reteniez aujourd’hui de ce trop large bavardage. Le coupable est là, ses complices sont solidaires. Personne et rien n’est venu contrarier notre travail. Mais le film traîne le long de ses 1.200 mètres de lourds défauts que vous jugerez. J’en souffre un peu. Je m’en excuse beaucoup comme d’une mauvaise plaisanterie faite à des amis.

Jean Vigo

Ce texte a également été reproduit dans la revue Positif n°7 de mai 1953, dans « Jean Vigo, oeuvre de cinéma » de Pierre Lherminier, 1985 (La Cinémathèque Française).

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Ce numéro de la revue Premier Plan rassemble de nombreux témoignages de collaborateurs et amis de Jean Vigo ainsi que de critiques. Difficile d’en sélectionner un plutôt qu’un autre, il faudrait retranscrire l’intégralité de ce numéro spécial !

Néanmoins nous avons sélectionné la critique du romancier américain James Agee publié à l’origine dans The Nation en juillet 1947 car il apporte un point de vue international sur l’importance des films de Jean Vigo.

 ZERO DE CONDUITE ET L’ATALANTE par James Agee


Zéro de conduite est un film de 40 minutes sur un internat de garçons en France. Il m’est pénible d’imaginer quelqu’un de curieux et d’intelligent qui manquerait de s’y intéresser, car c’est l’un des films les plus « visuellement éloquents » et aventureux que j’aie vus. Mais une appréciation globale dépend davantage peut-être du hasard personnel. Il se trouve que je partage avec Vigo un grand nombre de ses obsessions particulières (la liberté contre l’autorité…) et je peux le penser très clairement — comme il le fait — en termes d’enfants et de professeur dans une école. Ainsi l’esprit de ce film, sa violence et sa gaieté, l’absence totale de diagnostic et de solution constructive, l’énorme force libératrice de son quasi-nihilisme, son humour, son caractère direct, sa gentillesse, sa culpabilité et ses déguisements sont à mes yeux révolutionnaires de la façon la plus satisfaisante qui soit.

À la première vision, de toute façon, le film est vraiment étonnant même si vous ne comprenez guère son but essentiel ; mais si vous le connaissez et l’acceptez, l’étonnement devient partie intégrante du poème, et de votre plaisir. Il me semble que Vigo va plus loin en psychologie que la plupart des metteurs en scène ; il ne s’inquiète pas de transitions entre la réalité objective et subjective, le fantastique et le subconscient, il mélange les styles comme les trucs de la caméra, aussi soudainement qu’il le trouve bon — usant toujours, pour autant que j’aie pu voir, du bon style au bon moment, et toujours avec force, charme et originalité. Je crois qu’il voulait surtout insister sur le fait que ces différents niveaux de la réalité sont de valeur égale, et qu’ils interfèrent ; et j’accepterais cela esthétiquement pour l’enrichissement de la perception poétique, pour la métaphore et l’idée d’ensemble, même si je n’étais pas d’accord intellectuellement pour les détails.

Un œil sans « préjugés » pourrait comprendre un traitement si complexe aussi naturellement qu’on apprend à relier les dissemblances qui font le vocabulaire de base des films conventionnels, ceci au niveau le plus simple de Zéro de conduite. La plupart des films, et des meilleurs, ont été faits avec timidité et d’énormes handicaps, avec des fragments de l’alphabet cinématographique qui était formé en majeure partie et « fixé » autour de 1925. Vigo est loin d’être non conventionnel, et ceci d’une manière importante; il crée tout simplement une grande partie du reste de l’alphabet. En cela il est allé aussi loin, je crois, que Eisenstein ou Dovjenko — dans une direction très différente, bien sûr, et une grande partie de ce qu’il a fait dans ce film, si audacieux que ce soit, devrait être envisagée moins comme une expérience inévitable que comme la conquête du terrain sur lequel un travail ultérieur pourrait avoir lieu. Comme s’il avait inventé la roue…

Les enfants dans Zéro de conduite sont vus tels qu’ils se voient entre eux ; le public est l’un d’eux. Bien qu’ils soient montrés de la façon la plus dure, la plus heureuse que j’aie vu dans un film, en un sens ils sont idéalisés. Ils ont la dangereuse et lointaine beauté des jeunes animaux de proie ; tandis que certains des écoliers que j’ai connus jouaient petit, flagornaient lourdement dès leur bas-âge, — déjà membres de Facultés. J’aurais souhaité les voir dans cette variété, bien que cela ait compliqué l’adoration de Vigo pour l’enfance et sa furie d’anarchiste. Les professeurs cependant, sont parfaits. Vus tels que les élèves les voient ou voudraient les voir, ce sont des chefs-d’œuvre de caricatures essentiellement féroces, l’un froidement composé, l’autre avec les hyperboles de l’admiration. Le professeur sympathisant qui les pousse à la révolte est une sorte de copie adoucie de Chaplin ; un autre abrégé du raté inspiré rappelle Groucho Marx ou mieux encore, un homard marchant sur le bout des pattes et déguisé en entrepreneur des Pompes Funèbres ; le directeur piaille : c’est un nain pompeux et malfaisant.

Il y a tant de scènes excellentes que je ne peux qu’en nommer quelques-unes : le début, fait de silence et de mystère, au cours duquel les deux garçons célèbrent la plus belle magie blanche que j’aie jamais vue, avec des jouets, des tours, et des suggestions de concours de vice ; une capture et un arrêt du temps le dimanche, sur le tapis du bureau directorial ; une rixe et une procession au dortoir, l’un des professeurs crucifié à son lit sous une tempête de plumes d’oreillers, le tout filmé au ralenti, ce qui combine les rituels catholique et primitif en une image de joie triomphale jamais égalée au cinéma, que je sache, si ce n’est dans les bandes d actualités sur la libération de Paris. Vigo fait aussi quelques belles choses, avec un mouvement « diminué » plutôt que ralenti ; et dans les décors dépouillés, rares, les moments d’action purement naturaliste sont nets et purs comme des affleurements de roche…

Zéro de conduite est l’un des rares grands poèmes cinématographiques: c’est un film qui crée son propre monde librement et sûrement, du début à la fin et de l’intérieur vers l’extérieur. L’Atalante, dans l’ensemble, est plutôt l’intériorisation. C’est très bon, c’est par moments de la grande poésie appliquée à de la prose assez bonne ; c’est un grand talent qui essaye, je crois, de s’appliquer autant que possible, conventionnellement et commercialement.

Le thème, adopté plutôt qu’inventé pat Vigo, pourrait presque être l’un de ces soi-disant sujets simples, terrestres et sophistiqués que de nombreux cinéastes français manient avec bonheur, pour le grand plaisir d’Américains cultivés méprisant Vigo ; la vie sexuelle d’un marinier jaloux et sa rétive fiancée campagnarde ; une péniche claustrophobe baptisée avec ironie, voguant au long de la Seine ; deux flirts étranges; une séparation, des retrouvailles. Mais l’art de Vigo trahit les films français classiques et les révèle pour ce qu’ils sont, des exercices de style élégants et distingués. L’atmosphère qui est si joliment rendue dans des films ultérieurs n’y est pas jolie, mais grave et pincée, envahissante. L’usage habile et fréquent des accessoires dans les films français n’est pas ici une tendre exhibition de naïfs colifichets mais un solide fond d’objets, passionnément (mais non mystiquement) respectés pour ce qu’ils sont, et ce qu’ils signifient pour leurs propriétaires.

Dans ses meilleurs moments L’Atalante est plus riche de sensualité et plus beau que Zéro de conduite. En dépit des copies quelque peu endommagées, il est clair que le travail de Boris Kaufman dans les deux films aurait pu faire l’objet d’un article à lui seul — et une fois par hasard, l’image se résout dans la poésie étrangement majestueuse, à demi-folle, de Vigo. Le cortège nuptial de l’église à la péniche, qui ouvre le film, est un grand passage abandonné, pitoyable, cruellement drôle, sinistre et glacial. Dita Parlo dans le rôle de la mariée est à mon sens l’incarnation la plus parfaite de valeurs sexuelles inconscientes ; le colporteur avec qui elle flirte est un curieux clown mâtiné de gibier de potence, et Michel Simon, en gâteux avant l’âge, réalise une merveilleuse figure poétique, Caliban du XX* siècle. Vigo avait plus d’expérience technique quand il réalisa L’Atalante, et ce film montre d’aussi grands dons que ceux de Zéro de conduite. Mais malgré toutes ses qualités L’Atalante évoque la lutte d’un fou dans une camisole de force ; tandis que dans Zéro de conduite, il a ses coudées franches, et il s’avère qu’il n’est dangereux que pour le monde qui devrait être détruit.

Il est évident que Vigo a beaucoup emprunté aux films allemands des années 20, de Clair à Chaplin, et aux bouillonnements créateurs de Paris à l’époque. Avec des préjugés, on pourrait confondre son œuvre avec le triste courant de l’avant-garde ; plusieurs l’ont fait, parmi lesquels certains que d’ordinaire j’estime. Mais Vigo n’était pas plus un avant-gardiste de pacotille qu’un maquereau d’Hollywood ; c’était l’un des très rares vrais créateurs de cinéma. Personne n’a approché de son habileté à manier la réalité, la conscience et le temps dans Zéro de conduite, personne n’a excellé comme lui à communiquer les émotions, les sensations, le monde inanimé et leurs interférences; et je n’ai pas trouvé — sauf dans le meilleur de quelques maîtres — une souplesse, une richesse, et une pureté de passion créatrice égales aux siennes dans ces deux films.

James Agee

Ce texte a été repris plus tard dans le recueil Agee on films (1983. Perigee Trade)

Source : Collection personnelle Philippe Morisson.

Pour en savoir plus :

La nécrologie de Luce Vigo parue dans Le Monde.

Notre site hommage à Jean Vigo et L’Atalante.

Luce Vigo évoque Jean Vigo en 1965 pour la revue Jeune Cinéma à laquelle elle collabora de longues années.

La scène de la révolte des collégiens à l’internat dans Zéro de conduite.

La scène du train dans Zéro de conduite.

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