Jean Renoir, la pellicule Panchromatique et le Vieux-Colombier (La Semaine à Paris 1927)


Nous avions déjà publié un article sur La Petite Marchande d’allumettes de Jean Renoir paru dans Cinémagazine deux mois plus tard : à lire ici.

Cette fois-ci, nous vous avons sélectionné cet article car il célèbre l’un des premiers films français tourné avec une nouvelle pellicule, qui permettait de tourner avec des projecteurs de plus faible intensité : la « panchromatique« . Il faut dire qu’avant les films étaient tournés principalement sur pellicule orthochromatique. Je laisse les spécialistes vous expliquer cela mieux que moi. Sachez que parmi les plus grands films tournés (à cette période) avec cette pellicule figurent L’Aurore de Murnau (1927) et La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer (1928).

Signé par le directeur de La Semaine à Paris, Charles de Saint-Cyr, fait le point sur l’apport de la pellicule panchromatique, met en avant son rôle dans ce moyen métrage de Jean Renoir tourné de manière artisanale dans le grenier du Théâtre du Vieux-Colombier et souligne l’apport essentiel du directeur de la photographie Jean Bachelet.

Bonne lecture !

 

Le règne de la « Panchromatique » commence en France

Le rôle de Jean Renoir et du Studio du Théâtre du Vieux-Colombier

paru dans La Semaine à Paris du 28 octobre 1927

La Semaine à Paris du 28 octobre 1927

La Semaine à Paris du 28 octobre 1927

Je ne me donne pas pour un technicien. Je ne regrette point de ne pas l’être. Je vous disais l’autre jour que mon émotion — s’entend, qu’intelligence s’unit à sensibilité — que mon émotion est le juge auquel je m’en remets. C’est ce qu’on ne fait pas assez au cinéma. Ceux qui doivent juger un film se hissent tout d’abord sur leur savoir petit ou grand ; Et c’est du haut de leur Mont-Blanc ou de leur taupinière qu’ils rendent leur arrêt. N’ayons pas la cruauté d’insister.

On ne sait que trop où cela a conduit le cinéma. Le plus jeune des arts souffre du personnel le plus vieilli. Donc foin de la technicité — OU plutôt tout juste ce qu’il en faut. Et ce préambule posé, venons-en au fait du jour : la « panchromatique ».

Elle est partie de France, elle y revient américanisée. Aventure coutumière. Qu’est-elle ? pour le public : un mot. Mais encore ! Voici.

Avec l’arc électrique habituel, la pellicule employée est insensible à certaines couleurs : le jaune et le rouge y donnent noir, tandis que, justifiant son nom, la « panchromatique » est, tout au contraire, sensible à toute la gamme. Mais pour en user, il faut, au studio, un matériel spécial — et qui coûte fort cher — matériel qui utilise des lampes à incandescence. Cette nécessité de transformation totale des studios (aucun n’étant, actuellement installé pour cela) expliquerait, à elle seule, que l’on en soit tout d’abord tenu à tourner des extérieurs. Ainsi L’Equipage de M. Maurice Tourneur.

Les exemples nés par l’Amérique étaient d’ailleurs convaincants : je m’en tiendrai à un seul : le très beau film qu’est Moana : les très nombreux spectateurs qui l’ont vu y ont admiré la carnation des interprètes. Ici pas de maquillage ! il devient inutile : et c’est le grain même de la peau qui nous est donné : la vie jusques en ce qu’elle a de plus secret, de plus sensible est captée.

Un film prochain : Vie et mort d’une rose, « poème en images conçu par Claude-Fayard, réalisé par Jean Bachelet {prise de vues de L.-A. Burel) », pose un problème de même ordre : la plante, l’oiseau, l’insecte ont leur vie, dont, les manifestations ne sont pas moins délicates que les grains de la peau humaine ; on verra ce que la « panchromatique » a permis d’y obtenir. Enfin, on évite, grâce à celle-ci, le danger que fait courir aux yeux des interprètes l’usage des arcs électriques. Les derniers films de Valentino furent tournés sur « panchromatiques » en partie justement parce que ses yeux fatigués ne pouvaient plus supporter que les lampes à incandescence.

La Semaine à Paris du 28 octobre 1927

La Semaine à Paris du 28 octobre 1927

Quels furent les premiers essais faits en France ? Ce furent, je crois, ceux que réalisa la maison Oplis, fabricant d’objectifs, en vue du film en couleurs. Mais ils furent faits dans une pièce de petites dimensions — de moins de vingt mètres carrés. Il fallait aller au delà. Passer de l’expérience à la réalisation, et c’est ici qu’intervient Jean Renoir. Déjà il s’était servi de la « panchromatique » pour le plein air ; et l’érudit et sagace opérateur qu’est M. Jean Bachelet en avait tiré de remarquables effets, pendant que le technicien Richard réalisait de son côté de très intéressantes observations. Telle était la situation, quand, il y a quelques mois, M. Jean Renoir se préparait à la réalisation de La petite fille aux allumettes que lui a inspiré le conte d’Andersen.

On donnera ce film peut-être avant la fin de l’année, et ce que j’en sais me permet de prédire qu’on admirera grandement cette oeuvre d’une technique neuve que M. Jean Renoir réalise en collaboration avec M. Jean Tedesco, ayant pour interprètes sa femme Mme Catherine Hessling, MM. Storm et Rabinovitch ; pour assistante Mlle Amiguet et dont les vues sont prises par M. Jean Bachelet.

Souvenez-vous du conte ; on n’ignore pas Andersen. Il n’y a donc pas d’indiscrétion à révéler qu’il y eut de délicats et fort malaisés trucages à réaliser. Le studio du théâtre du Vieux-Colombier a tenu à honneur d’y parvenir par ses propres moyens : il a construit lui même tout le matériel qui lui était nécessaire et jusqu’au groupe électrogène. Mais n’anticipons pas, et revenons à la « panchromatique ».

Je vous ai dit que MM. Jean Renoir et Jean Tedesco réalisèrent dans ce but une installation complète. La salle de spectacle du théâtre du Vieux-Colombier lui fut consacrée durant la clôture estivale ; et si vous y étiez entré, il vous eût paru pénétrer dans un de ces chantiers de constructions navales, d’où se dégage une poésie étrange et forte. Forte également, également étrange était celle que l’on pouvait prêter à cet équipement conçu en vue de la réalisation d’un rêve.

Ce film est donc le premier, en France (voire, je crois bien, en Europe), dont tous les intérieurs aient été tournés sur « panchromatique » ; et la chère petite fille d’Andersen est ainsi la première qui au Vieux Monde n’ait usé que des pellicules nouvelles. Il est bien qu’il en soit ainsi : celle qui s’en est remis au rêve, que lui refuserez-vous ? Bien et juste aussi, car Jean Renoir n’a rien voulu laisser au hasard, et pour développer sa « panchromatique », il a installé à Neuilly un laboratoire spécial.

La Semaine à Paris du 28 octobre 1927

La Semaine à Paris du 28 octobre 1927

Permettez que je vous rappelle le titre de ce long article : la « panchromatique » commence son règne. Ce règne ne sera point éphémère. Il m’est revenu que le directeur du plus important studio de France — celui de Billancourt — M. Feldman lui-même — d’entre ses confrères, qualifié — semble décidé à transformer son studio ou plus probablement à en agencer un nouveau. Et, d’autre part, vous n’ignorez pas que le premier des « films Charles Dullin », Maldone, dont le scénario est du bel écrivain Alexandre Arnoux, sera réalisé par M. Jean Grémillon sur « panchromatique ».

Je vous l’ai dit, un règne commence… Vive la Reine !

Charles de Saint-Cyr

La Semaine à Paris du 28 octobre 1927

La Semaine à Paris du 28 octobre 1927

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Critique de « La Petite Marchande d’Allumettes » sur le blog de Linné Lharsson.

Une autre critique sur le blog Allen John’s attic.

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Comme le film fait partie du domaine public, voici une bonne copie trouvée sur Daily Motion : La Petite Marchande D’allumettes.

 

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