Chez Max Linder (Cinémagazine 1921)


Nous avons déjà mis en ligne plusieurs articles en hommage à Max Linder (cf ici), le plus grand comique français qui influença Charlie Chaplin dans les années dix.

Voici le premier article que nous avons publié à l’occasion du 90° anniversaire de la mort de Max Linder.

Quelques idées de Max Linder (Cinémagazine 1924)

Il nous parait important d’y revenir dès que l’occasion se présente.

Ainsi c’est par hasard que nous sommes tombés sur cet article de Robert Florey, le correspondant à Hollywood de Cinémagazine (et futur réalisateur), sur Max Linder à l’époque où celui-ci fit carrière à Los Angeles.

 

Chez MAX LINDER

paru dans Cinémagazine du 25 novembre 1921

Cinémagazine du 25 novembre 1921

Cinémagazine du 25 novembre 1921

De notre envoyé spécial à Los Angeles

Allo, c’est entendu, venez me voir demain matin, nous causerons de Paris…
Et Max raccrocha le récepteur. Il y avait déjà trois semaines que j’avais promis au fameux star de lui rendre visite en sa nouvelle propriété d’Argyle. Malheureusement, quoique munificent à mon égard, mon rédacteur en chef, M. Pascal, ne m’a pas autorisé à acheter une petite voiturette. Il attend pour cela de venir lui-même à Hollywood… Pourvu qu’il vienne bientôt.

La nouvelle résidence de Max Linder est située au sommet d’une petite montagne. Max y vit heureux comme un roi… Comme un roi du cinéma, bien entendu. Le plus courageusement du monde, j’entreprends l’escalade de la pente qui conduit à la villa et il fait chaud… Dieu, qu’il fait chaud, sous le ciel californien… Je ne tardai pas cependant à me trouver parfaitement heureux de cette petite ascension, le panorama devenait magnifique et la végétation à cet endroit était splendide, des citronniers, des orangers, des eucalyptus immenses se confondaient avec des palmiers et des figuiers, c’était tout un enchevêtrement d’arbres des tropiques qui poussaient là en toute liberté…

Encore quelques mètres et j’étais devant le magnifique bungalow de Max. C’est une adorable maison accrochée au flanc de la montagne, une immense véranda domine le petit précipice et, delà, la vue est superbe. On découvre, au loin, s’estampant dans le ciel bleu, le Pacifique puis, plus près, les puits d’huile et de pétrole dont les carcasses de bois se découpent dans le ciel, semblables  à des postes innombrables de T. S. F.
C’est la grande richesse de la Californie.
Les multiples toits des studios géants ressemblent d’ici à des petites granges de campagne. La senteur pénétrante de la floraison tropicale parachève cette impression idéale que l’on a en cet endroit… Et, ma foi, l’on se croit un peu au Paradis Terrestre.

Cinémagazine du 25 novembre 1921

Cinémagazine du 25 novembre 1921

Je ne tardai pas cependant à changer d’idée, car, en pénétrant dans le domaine de Max, je me heurtai à un de ses secrétaires (c’est insensé comme un grand homme peut avoir de secrétaires). Dans l’espoir que ce monsieur ne me retienne pas trop longtemps, je pris mon plus pur accent du faubourg… Hélas, j’étais tombé sur le secrétaire américain qui me renvoya au français, qui me renvoya auprès d’un autre monsieur qui remplit les fonctions de maître de cérémonies ou quelque chose de semblable.

Enfin, après m’être longtemps débattu contre tous ces gardes du corps, je parvins à Max qui me dit très aimablement : « Mais, cher ami, pourquoi n’avez-vous pas dit que c’était vous ? » Trop content d’avoir réussi à trouver le célèbre Max, je ne lui répondis pas. Mais lui, tout de suite, comme vous le connaissez tous, intarissable conteur d’anecdotes pittoresques et imprévues, commença par me narrer quelques-unes de ses plus récentes aventures et me plaça ensuite quelques-uns de ses derniers mots, fort savoureux, ma foi. Max est toujours cet exquis conteur qui, durant des heures entières, peut raconter les aventures les plus folles avec un art et un talent que lui seul possède. Enfin, après avoir dégusté un petit apéritif (mais oui, de l’eau minérale, parfaitement !) je pus poser quelques questions à Max.

C’est insensé, autant Max peut louanger tous ses amis et camarades, autant il reste obstinément muet pour lui-même, il faut employer des ruses de Peaux-Rouges de l’Arizona (et nous sommes en Californie) pour pouvoir faire parler Max quand il s’agit de lui. Enfin, je parvins à reconstituer pour vous, Amis du Cinéma, la carrière artistique de Max.

Cinémagazine du 25 novembre 1921

Cinémagazine du 25 novembre 1921

Max est Bordelais, il est né en 1885 (oui, Mademoiselle, il a déjà 36 ans et il ne s’en cache pas…) Il entra au Conservatoire de Bordeaux à 17 ans, il en sortit deux ans plus tard avec un premier prix et il fut immédiatement engagé par Grandey, directeur du théâtre des Arts, de Bordeaux.
Quand je pense qu’il m’a fallu à moi, une heure et demie pour obtenir ce simple renseignement. Max joua tout le classique, interprétant tour à tour Le Barbier de Séville, Les Précieuses Ridicules, Les Fourberies de Scapin, il joua également beaucoup de moderne, Les Romanesques de Rostand, etc.. Le père de Max devant le succès de son fils le laissa faire tout ce qu’il voulut et, un beau matin, c’était en 1904, Max débarqua à Paris. Il alla se présenter à la classe de Leloir pour entrer au Conservatoire et voilà le dialogue qui s’échangea.

MAX. — Monsieur Leloir, voici une lettre pour vous, du reste vous avez dû entendre un peu parler de moi par M. Grandey, je serai très désireux de suivre vos cours…
LELOIR (éclatant de rire). — Mais qu’est-ce que vous venez faire ici, vous ? Vous n’êtes qu’un vieux cabot, allez jouer dans les théâtres et laissez la place aux jeunes. (Max avait 19 ans.) Voulez-vous bien me f… le camp d’ici…

Et, dans un salut amical, Leloir congédia Max qui fut de suite engagé à l’Ambigu.
Max fut durant plusieurs années champion d’escrime de Pans. Un jour, qu’il venait de gagner un tournoi à Biarritz, le marquis de Priola-Le Bargy ébloui par la fougue et le brio du jeune bretteur lui fit une proposition. Max donna des leçons d’escrime à Le Bargy et ce dernier des conseils de théâtre au jeune débutant.
Max avait tellement le sens du théâtre que beaucoup de vieux comédiens croyaient que ce sens du théâtre était chez lui héréditaire. Leloir, lui-même, ne lui avait-il pas dit : « Vous êtes le descendant d’une famille d’artistes, je crois ? » Et le père de Max a toujours exercé l’honorable profession de viticulteur qu’il aurait tant voulu voir embrasser par son fils.

Donc, Max resta deux ans à l’Ambigu, il débuta vers 1905 chez Pathé où (tenez-vous bien) pendant près de 6 ans il joua, pour le cinéma, un drame ou un film comique chaque jour. Ces bandes variaient entre 100 et 220 mètres. Le premier film comique tourné par Max dans les derniers mois de 1904 fut La sortie d’un Collégien, suivie d’un film d’une intensité dramatique inouïe à cette époque, La Mort d’un Toréador. Max interpréta des drames comme Les Contrebandiers, Le Poison, et des comiques dont les noms resteront toujours dans notre mémoire : Les débuts d’un patineur, Un coup d’œil à chaque étage, Le premier cigare d’un collégien, Avant et après (le mariage bien entendu), Le râtelier de la belle-mère, etc… Puis, en 1910, vinrent les grands films comiques en 3 parties : Le duel de Max, Max toréador, Tous les Sports, N’embrassez pas votre bonne, Les Vacances de Max, La Très Moutarde, etc..

Cinémagazine du 25 novembre 1921

Cinémagazine du 25 novembre 1921

Max possède encore chez lui une collection de 450 films comiques qu’il tourna durant les années précédant la grande guerre. En 1914, Max qui s’était grièvement blessé au cours de l’exécution d’un film de patins à roulettes dut subir une très grave opération au ventre. Il partit quand même aux premiers jours de mobilisation et il fut asphyxié par les gaz. Envoyé en mission en Italie, il contribua pour une large part à l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés des Alliés, et le Ministre Sallandra lui-même vint féliciter chaudement Max dans la Salle de Théâtre de Rome où il jouait, 4 jours après la déclaration de guerre de l’Italie à l’Autriche. Ce sont là des choses que l’on ne doit pas oublier.

Max, dont la santé était restée chancelante, vint se soigner en Suisse où il tourna Max et la Main qui étreint, parodie joyeuse des Mystères de New York et Max entre deux feux.
En 1916, il fit à Los-Angeles un premier séjour de 6 mois, ce qui nous valut Max part en Amérique et Max et son Taxi. De retour à Paris il termina de construire sa salle. Le cinéma Max Linder coûta la coquette somme de deux millions. Max n’ayant pas le temps de s’occuper de tant de choses à la fois s’est, du reste, dépossédé complètement, depuis peu, de son établissement.

Max a tourné deux films depuis 1919, 7 Ans de malheur qui est un véritable petit bijou d’humour et de gaieté et, enfin, Soyez ma femme, dont j’ai eu l’occasion de visionner quelques scènes. Soyez ma femme est une des meilleures comédies que l’on ait faites depuis longtemps en Amérique.
Actuellement, Max adapte un scénario burlesque des Trois Mousquetaires. A Los Angeles il y a déjà trois Compagnies qui ont tiré des scénarios comiques du roman de Dumas et Maquet, celui de Max sera un régal d’esprit et de fantaisie.

Enfin, sur ma demande, Max Linder se fit photographier et c’est de la sorte, chers Amis du Cinéma, que nous pouvons publier aujourd’hui ces portraits les plus récents.

Max espère rentrer bientôt en France, il m’a cependant encore dit que Hollywood et la Californie du Sud étaient les seuls endroits du monde où l’on pouvait tourner des productions convenables. Il est heureux, très heureux même de travailler ici où il jouit du reste d’une popularité énorme.

Je crois cependant que la nostalgie des boulevards doit bien le prendre de temps à autre…

Max m’a chargé de présenter ses bonnes salutations et son meilleur souvenir à ses amis de France.

C’est chose faite.

Robert Florey

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Cinémagazine du 25 novembre 1921

Cinémagazine du 25 novembre 1921

 

Pour en savoir plus :

Le site consacré à Max Linder (allemand).

Un bel article sur Max Linder et sa fille Maud sur le blog la culture entre 2 chaises.


REGARD 151 – Entretien avec Maud Linder – RLHD.TV par regardezleshommesdanser

Max Linder dans ses oeuvres.

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