Le Théâtre Pigalle, salle de cinéma


Nous poursuivons notre série d’articles sur les salles de cinéma en France et principalement à Paris (cf ici), avec une très belle salle disparue, le Théâtre Pigalle qui se situait au 10-12 rue Pigalle dans le 9°arrondissement.

L’article ne le mentionne pas mais le Théâtre Pigalle possédait l’un des exemplaires des célèbres orgue Cavaillé-Coll (source). D’autre part, il avait été financé par le baron Philippe de Rothschild et ne devint un cinéma qu’à partir de 1932. De nombreux comédiens y ont joué à commencer par Sacha Guitry et Louis Jouvet mais aussi Jean-Pierre Aumont, Raymond Rouleau, Michel Simon,  Pierre Trabaud, etc.

Le Théâtre Pigalle a disparu en 1949. C’est devenu depuis un parking (cf cette photo via Google Maps).

Signalons que cet article a été publié dans Cinéma, la « première revue de grand luxe du cinéma »,  qui a parue de 1927 à 1933.

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Nous avons ajouté un article paru dans La Semaine à Paris au moment de son inauguration en juin 1929 (à voir ici) ainsi que quelques photographies remarquables de Germaine Krull (à voir ).

 

 

Le Théâtre Pigalle : Le cinéma dans le plus beau théâtre du monde

paru dans Cinéma de Novembre 1929

Cinéma de Novembre 1929

Cinéma de Novembre 1929

On a chanté comme il convenait les louanges du Théâtre Pigalle, sacré dès ses débuts « le plus beau théâtre du monde ».

Quatre années ont été nécessaires pour construire et aménager cet établissement qui constitue aujourd’hui le summum de l’architecture et de l’équipement scéniques.
Trois architectes français ont attaché leur nom à cette entreprise magnifique : Charles Siclis, Henri Just et Pierre Blum, cependant que Charles Siclis s’attachait particulièrement à la décoration intérieure et extérieure de l’édifice.

On connaît le résultat, cet harmonieux vaisseau d’acajou massif que surmonte la voûte d’une coupole lumineuse aussi hardie qu’élégante.
Mais ce n’est là que l’aspect agréable d’un théâtre dont les commodités dépassent peut-être encore la somptuosité décorative.

Cinéma de Novembre 1929

Cinéma de Novembre 1929

Tout a été prévu au Théâtre Pigalle pour assurer dans un minimum de temps les changements les plus compliqués de décors et le jeu d’orgues est ce qu’on a fait de mieux dans toute l’Europe.

Une rapide promenade dans les dépendances du théâtre nous introduit dans un véritable labyrinthe de commandes électriques, de câbles d’acier, car tout fonctionne automatiquement et la machinerie remplace partout la main-d’œuvre réduite au strict minimum.

Le cinéma n’a pas été oublié dans ce palais féerique du spectacle moderne. Les architectes, prévoyant une utilisation de plus en plus grande de la protection animée, confièrent aux Etablissements L. Aubert le soin d’aménager et d’équiper une cabine cinématographique répondant à toutes les nécessités. Et c’est ainsi que le poste double Aubert fut installé au Théâtre Pigalle. Le meilleur poste dans le plus beau théâtre !

Cinéma de Novembre 1929

Cinéma de Novembre 1929

L’installation cinématographique fut essayée avec succès le mois dernier lors des présentations de la Fox. Jamais encore les professionnels du cinéma n’avaient été conviés en un si magnifique théâtre et ils ne cachèrent pas leur satisfaction tant pour la somptuosité du lieu que pour l’excellence de la projection.

Actuellement des travaux sont entrepris par Radio-Cinéma pour équiper la cabine du Théâtre Pigalle en « sonore » et la munir des dispositifs électriques qui lui permettront de projeter tous les films sonores et parlants. On espère que cette installation sera terminée d’ici quelques semaines et que les séances de présentations dont l’organisation a été confiée à notre excellent confrère Armand Morel, pourront reprendre sans interruption.

R. T. (Robert Trévise?)

Cinéma de Novembre 1929

Cinéma de Novembre 1929

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

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Quelques mois auparavant est paru dans l’hebdomadaire culturel parisien, la Semaine à Paris, cet article concernant le gala d’inauguration du Théâtre Pigalle.

Une merveille d’architecture et de machinerie :
la présentation du Théâtre Pigalle

paru dans La Semaine à Paris du 28 juin 1929

La Semaine à Paris du 28 juin 1929

La Semaine à Paris du 28 juin 1929

On sait que le Théâtre Pigalle, construit par les soins du docteur Henri de Rothschild, doit ouvrir ses portes en  octobre avec une pièce de Sacha Guitry, sous la direction artistique d’Antoine. Les bruits les plus flatteurs, les plus « excitants », couraient depuis plusieurs mois sur les qualités architecturales de la salle comme sur les merveilles de la machinerie scénique. Or, l’autre soir, la direction du théâtre a tenu à présenter dans un grandiose gala ce nouveau temple de l’art dramatique aux représentants de la presse, aux professionnels du théâtre et à l’élite parisienne. Eh bien ! l’attente curieuse des invités fut encore dépassée par la réalité. Aucune déception, au contraire. Antoine qui, ne l’oublions pas, a joué des poètes et monté du Shakespeare, aura là un admirable instrument à sa disposition.

La salle, de dimensions moyennes, permettra de tout jouer et de tout entendre : la féerie comme la comédie moderne. La première impression, dès qu’on y pénètre, est une impression d’élégant et artistique confort, de sobre et chaude harmonie. Aucune surcharge décorative et aucun enjolivement qui puisse distraire l’attention. Les galeries des balcons sont, du haut on bas, recouvertes d’un revêtement de bois précieux rouge, à la fois sombre et luisant, et destiné, par son ingénieux système de plaquage, à faire caisse de résonance. On avait observé que le bois est un remarquable agent d’acoustique et que la salle du vieux Conservatoire devait à l’emploi du bois ses qualités de sonorité bien connues. On s’est donc souvenu de ce précédent et, dans la construction de la plus moderne de nos salles de spectacle, on eut la haute sagesse de s’inspirer des qualités d’une des plus anciennes heureuse façon d’allier la tradition à la nouveauté.

Par ses lignes pures et sobres, par l’ampleur courbe et par l’équilibre de ses proportions, par le grand style enfin qu’elle inaugure et consacre, cette salle est certainement une des plus belles, pour ne pas dire la plus belle, qui soit au monde. L’audace la plus moderne y est tempérée par le goût le plus affirmé. Aucune préméditation d’épater, mais une patiente, émouvante et sûre volonté de faire bien, d’atteindre la perfection, et de l’atteindre — selon la norme éternelle — dans le style et dans l’unité.

Comme l’a fort bien dit M. Philippe de Rothschild dans son allocution explicative, on a voulu faire « vivant ». Et la salle vit en effet. Elle vit par les reflets, par les vernis, par les tons atténués de ses bois. Et elle vit surtout par les jeux savants de ses éclairages, qui sont à eux seuls tout un poème. Voilà, pour le côté architectural, lumineux et décoratif, qui place au premier rang l’architecte-poète du nouveau théâtre, M. Charles Siclis.

Ajoutons que le côté « ingénieur » s’est affirmé au moins égal au côté « architecte ». Architectes et ingénieurs se regardent assez souvent, on le sait, en chiens de faïence. Ce sont de terribles rivaux. Cette fois encore, leur rivalité s’est affirmée. Mais affirmée dans le sens d’une saine et constante collaboration, dans une même volonté de perfection.

La scène du théâtre Pigalle, on l’a dit déjà, est entièrement mobile. Elle est composée de quatre énormes plateaux qui se meuvent, montent, glissent, se déplacent, horizontalement et verticalement, et dont le dispositif permet d’équiper d’avance les décors les plus compliqués et de les amener en quelques secondes, chargés de tous leurs accessoires et de toute leur figuration, en vue du public. C’est un prodige de machinerie qui, par son énormité, fait songer à une installation d’usine et, par sa précision silencieuse, à un chronomètre. Ajoutons qu’une immense toile de fond panoramique, toute blanche, qui s’enroule automatiquement sur un treuil vertical, est là pour recevoir des projections de ciels, de nuages, où se jouent les nuances les plus complexes, les plus infinies de la lumière, lumière dont la palpitation vivante remplace avec un si merveilleux éclat les couleurs mortes de la peinture d’autrefois. Toute cette machinerie, qui permet de présenter sans entr’actes appréciables des ouvrages aux innombrables tableaux, est due à l’ingénieur Fouilloux.

Quelques petites réserves pourraient être faites sur les points de détail, au sujet notamment du large péristyle d’accès, d’un papillotement, à mon sens, un peu métallique. Mais cette volonté agressive de scintillement dès l’entrée est fort probablement préméditée. Il s’agissait d’établir un contraste violent entre les nickels du vestibule et les boiseries de la salle, dont la sobriété profite de ce jeu d’opposition. D’ailleurs toutes les critiques qu’on pourrait faire sont vénielles et n’atteignent aucunement l’ensemble.

Il paraît que la construction du théâtre Pigalle a coûté à M. Henri de Rothschild, la coquette somme de quarante millions. C’est un chiffre de nabab, voire de sur-nabab. Mais ce qui est infiniment mieux que le chiffre, c’est le geste, geste de grand et magnifique mécène. Le théâtre Pigalle ne sera pas seulement un somptueux objet de vaine curiosité. Il sera surtout un temple, et c’est là ce qui fait sa beauté, — beauté plus que matérielle : spirituelle. Car le temple attend maintenant son dieu, et ce dieu, c’est l’art dramatique.

J’ai parlé plus haut de l’allocution de M. Philippe de Rothschild. Elle fut vraiment charmante, — charmante de goût, de simplicité, d’érudite clarté et de jeunesse. C’est M. Philippe de Rothschild qui se fit devant nous le cicérone, — c’est son mot, — de l’oeuvre de son père et de la sienne. Et, il s’excusait presque du miracle que son geste et sa parole réalisaient à chaque instant sous nos yeux. Le miracle n’en est pas moins là, éclatant, et, dans notre époque que l’on, prétend uniquement occupée de choses pratiques et utilitaires, il est un signe heureux que l’argent sait, à l’occasion, se faire soldat de l’esprit et servir un grand idéal.

Auguste Villeroy.

N.B

Le théâtre Pigalle vient d’être présenté au Tout-Paris. Au milieu de mille sujets d’émerveillement, les équipements sonores, entièrement réalisés par les disques et l’électrophone COLUMBIA, ont été particulièrement remarqués.

La première pièce de théâtre joué fut donc Histoires de France de Sacha Guitry avec Sacha Guitry et Yvonne Printemps comme nous le prouve cette publicité du 22 novembre 1929.

La Semaine à Paris du 22 novembre 1929

La Semaine à Paris du 22 novembre 1929

C’est donc début avril 1932 que le Théâtre Pigalle devient un cinéma et le premier film projeté serait La Nuit du Carrefour de Jean Renoir.

La Semaine à Paris du 28 avril 1932

 

Comoedia du 23 avril 1932

 

Puis ce sera L’Amour commande de Géza von Bolváry.

La Semaine à Paris du 17 juin 1932

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Les magnifiques photographies de Germaine Krull sur le site des Bibliothèques Spécialisées de Paris.

N’hésitez pas à zoomer sur les photographies pour mieux apprécier leurs détails.

 

 

 

 

 

 

 

Source : Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen / BHVP / Roger-Viollet via le site des Bibliothèques Spécialisées de Paris.

 

Pour en savoir plus :

Le dossier de presse du Théâtre Pigalle : Les Entractes de Pigalle avec de nombreux documents dont un texte de Jean Cocteau est à consulter sur le site de Gallica.

 

 

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