Le programme des salles de cinéma à Paris le 5 décembre 1942 (Comoedia) 2 commentaires


 Il y a tout juste 74 ans jour pour jour que sortait en salle l’un des grand succès du cinéma français sous l’Occupation : Les Visiteurs du Soir de Marcel Carné avec Jules Berry et Arletty.

C’est dans le numéro du 5 décembre 1942 de Comoedia que nous trouvons la liste de tous les films projetés à Paris la même semaine.

D’autre part vous pouvez lire la chronique que publiera Comoedia dans le numéro du 12 décembre 1942 ici (signé Arthur Hoérée).

Pour plus de lisibilité, nous avons reproduit par arrondissement cette programmation.

Bonne lecture !

 

Comoedia du 5 décembre 1942

Comoedia du 5 décembre 1942

Programme des salles de cinéma à Paris le 5 décembre 1942

paru dans Comoedia du 5 décembre 1942

 

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« Le Destin fabuleux de Désirée Clary » de Sacha Guitry sort en même temps que « Les Visiteurs du soir ».

« Pontcarral, colonel d’Empire » de Jean Delannoy est déjà annoncé au Marivaux alors qu’il doit sortir le 11 décembre 1942.

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« Les Visiteurs du soir » de Marcel Carné sort en exclusivité dans deux salles : le Cinéma Madeleine et le Lord Byron.

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UN CHEF-D’ŒUVRE DU CINÉMA FRANÇAIS  : « LES VISITEURS DU SOIR »

paru dans Comoedia du 12 décembre 1942

par Arthur HOÉRÉE

Une fleur rare, éblouissante, vient d’éclore dans le vaste champ de navets que constitue à quelques exceptions près l’ordinaire du critique cinégraphique. On voudrait crier de joie. Un chef-d’œuvre est né : « Les Visiteurs du soir », le plus gros effort du cinéma français depuis « La Kermesse héroïque ». Le film nouveau auquel Marcel Carné a travaillé douze longs mois a coûté près de vingt millions. Ceci mérite une parenthèse.

A ne flatter que les esprits médiocres pour miser sur la plus grande masse on finit par rabaisser progressivement le niveau réceptif du public trop enclin à la facilité. Il faut de temps en temps des œuvres exceptionnelles – points lumineux qui jalonnent l’activité de l’homme – pour marquer l’évolution de sa pensée, fixer les richesses acquises par son intelligence ; il faut, parmi le fatras des romans à vingt sous et des vers de mirliton, les écrits d’un Mallarmé, d’un Verlaine, d’un Valéry pour que vivent les lettres. Mais si un livre coûtait autant qu’un film, ces auteurs qui parurent trop hermétiques à leur aube, n’eussent jamais été répandus par l’édition. Leur succès est une patiente récupération.

La vie de la pellicule est beaucoup plus brève et, en fin de compte, il a fallu moins d’audace à Poulet-Malassis, premier imprimeur de Baudelaire, qu’au producteur des « Visiteurs » dont l’effort, le risque financier – une fortune – ne sauraient souvent se renouveler. A côté du film commercial qui présuppose une exploitation bénéficiaire, le film d’art devrait avoir sa politique. Personne ne songe à récupérer par le modeste prix d’entrée que versent les visiteurs du Louvre les fortunes que coûtent les nouvelles acquisitions.

De même, l’Etat ne pourrait-il prendre à sa charge le déficit des œuvres d’écran, qui enrichissent le patrimoine national ? Il suffirait de créer des primes à la production, ou encore de prélever sur les recettes de toutes nos salles le denier à l’art. Les caleçonnades et autres niaiseries pour bonniches paieraient ainsi une juste rançon dont bénéficieraient chaque année un ou deux films hors-classe, afin de maintenir, haut, le prestige du cinéma français.

« Les Visiteurs du soir » constituent un spectacle d’un rare éclat, tant par la mise en scène d’une grande richesse que par son contenu psychologique. C’est à proprement parler, de l’imagerie —ce qui ne saurait étonner en matière de cinéma – et l’anecdote puisée à la légende médiévale vaut surtout par la façon dont elle est contée. Tout, ici, fuit la banalité coutumière : décor, jeu, histoire, atmosphère, Le spectateur mettra peut-être quelque temps pour s’accorder à l’unisson de ce climat exceptionnel. Mais s’il est sensible il subira peu à peu la pureté du récit, la force des sentiments qui l’animent, l’ambiance d’un château moyenâgeux où le baron Hughes (Ledoux ) fête les fiançailles de sa fille Anne (Marie Déa) avec le chevalier Renaud (Herrand).

Dès les premières images l’esprit est accroché par le style original du film. Il ne s’agit pourtant que, de quelques paysages désolés. Mais leur choix, leur « cadrage », leur souple et rapide enchaînement sont riches de promesses et distillent la plus persuasive des poésies.

Par la route cheminent deux troubadours, Gilles et Dominique, et l’on comprend aussitôt qu’ils détiennent un pouvoir magique ayant partie liée avec l’esprit malin. Leur arrivée jette le trouble au château, ce château de conte de fée qui se profile tout blanc sur l’horizon. (Car les manoirs d’autrefois étaient neufs à l’origine et non patinés comme on nous les propose trop souvent !). Gilles (Alain Cuny), accompagné par la guitare de Dominique (Arletty) chante une chanson d’amour qui captive la fiancée. D’un accord magique, l’instrument arrête la pavane que danse l’assistance et la fige par degré dans une totale immobilité. Dominique prend son aspect féminin et vient séduire Renaud qu’elle emmène, tandis que Gilles et Anne connaîtront un amour éperdu. Et quand les fiancés, après cette suspension du temps reprennent leur place et poursuivent leur danse, leurs âmes sont désormais promues aux joies, aux tortures des passions humaines. Oubliant le pacte qui le lie au Démon, Gilles va retrouver Anne quand un orage violent lui rappelle la réalité. Le diable en personne (Jules Berry), sous l’aspect d’un voyageur cherchant abri, vient au château où désormais il mènera le jeu. Par sa coquetterie, Dominique a dressé Hughes contre Renaud qui succombe au combat singulier. Toutefois l’amour d’Anne sauvera Gilles du supplice qui l’attend et les amants, comme ressuscités, se retrouveront à la fontaine de leur premier aveu. Joué, le Diable transforme le couple enlacé en statue ; mais du profond de la pierre on perçoit le bruit sourd de leurs cœurs qui ne veulent pas cesser de battre.

Telle est cette légende (« la fontaine des pétrifiés d’amour » serait un joli titre) qu’on ne peut conter par le menu et qui doit être « vue « , tant elle s’exprime naturellement par l’image. Par delà son affabulation diabolique, c’est le mystère de la nature humaine qu’elle prétend éclairer, la puissance aussi de cet amour non moins mystérieux qui habite l’être et le transfigure, forge la trahison ou le sacrifice total ; cet amour aux perspectives d’universalité, qui, merveille ou amertume, joint les coeurs épris malgré les murs de prison, les fers qui retiennent, malgré l’espace et le temps.

L’image, ici, requiert une singulière puissance de clarification. Si complexe semble le jeu psychologique, le récit n’en reste pas moins parfaitement lisible, bien qu’il passe sans la moindre transition de la fiction à la réalité, du démoniaque au sentiment purement humain. C’est que tout, ici, est cinéma pur et que l’action s’inscrit exactement dans les données de l’écran. Les exemples abondent. Au regard d’Anne on a saisi que la chanson de Gilles a modifié son cœur. D’où vient cette ombre qui obscurcit subitement ce charmant visage ? La caméra suit le bras de la fiancée et découvre sur sa main une main crispée. Poursuivant le mouvement, nous remontons de cette main jusqu’au regard dur, chargé de jalousie, de Renaud. Aucune parole ne saurait atteindre à l’éloquence de cette minutieuse analytique trajectoire ! J’ai parlé plus haut d’un remarquable effet de ralenti allant jusqu’à l’immobilité des danseurs, le son se dégradant parallèlement jusqu’au silence. Le diable veut-il faire assister les jeunes gens au combat qui oppose, très loin là-bas, le père de la fiancée au fiancé ? Une pierre lancée dans la fontaine transmue la face de l’eau en miroir magique. De ses cercles irisés naît le spectacle atroce et la blessure mortelle troublera l’onde d’une tache de sang.

Au surplus, le scénario et les dialogues si remarquables dus à Jacques Prévert et Pierre Laroche empruntent à la poésie un tour qui nous éloigne du réalisme conventionnel. Nous sommes assez près de Maeterlinck, de l’esprit nordique et le jeu des acteurs s’y conforme avec un rare bonheur. Chacun adhère à son personnage et si l’éloge s’adresse sans distinction à tous, Il faut reconnaître que pour une Arletty, promue à tant de rôles faubouriens, c’était une véritable gageure qu’elle a tenue jusqu’au bout. Il n’y a pas que le texte, le jeu. Il y a encore le ton qui n’est ni tout à fait celui du théâtre ni tout à fait celui de l’écran, mais celui du destin même, lent, imperturbable, hiératique comme la voix de Mélisande. Cette lenteur était nécessaire. Par contre je reprocherais certaines longueurs au milieu du film dues à la reproduction des mêmes situations : Dominique séduisant Renaud et puis Hughes : certaines scènes à la fontaine déterminent aussi les mêmes réflexes. Ce n’est là qu’un détail.

Il importe que dans toutes ses parties l’œuvre ait subi une direction unique qui lui confère son style, sa perfection. Y joue aussi un rôle considérable la très belle musique de Maurice Thiriet (on sait gré qu’elle ne fut pas confiée à un quelconque musicastre), musique toujours présente et non despotique, juste et fine, archaïque sans pédanterie, notamment lors des deux chansons d’amour si joliment doublées par la tendre voix de Jansen.

La technique, au cinéma, est de toute importance. Aussi, l’équipe des « visiteurs » mérite-t-elle d’être à l’honneur. Il faut retenir les décors et costumes de Wakhévitch, les images aux belles incidences de l’opérateur Hubert, le souple montage de Rust, le remarquable enregistrement sonore de Le Breton et les non moins remarquables « mélanges » de Duverger (qui, par exemple, nous restituant en clair, lors d’une opération à posteriori, un dosage parfait de musique tumultueuse, de dialogue et de cliquetis de combat !) le tout sous la direction technique d’Alfred Orain.

Qu’il me soit permis, pour conclure, d’adresser un appel au public. J’ai suffisamment mon franc parler — qui m’a valu haine et sympathie — pour que mon indépendance ne puisse être mise en doute : il faut aller voir, nombreux, très nombreux, « Les Visiteurs du soir ».

Et si vous ne saisissez point la première fois, prenez-vous en à vous-mêmes, dites-vous que trop de films médiocres vous ont détournés de la véritable grandeur, et retournez-y. Vous ne pourrez pas ne pas être bouleversés comme je l’ai été. Je vous le dis en vérité : c’est un devoir vis-à-vis de l’art. Sans doute, on ne rencontre pas tous les jours un Marcel Carné, capable d’un pareil chef-d’œuvre, dont le style élevé, la souple démarche, la perfection du détail vous captivent deux heures durant, vous plongent dans l’euphorie la plus douce et vous portent, sur l’aile de la poésie, aux limites supérieures de vous-même. Mais il est tout aussi rare de rencontrer un producteur tel qu’André Paulvé qui a eu l’audace, le courage de risquer l’aventure d’un pareil film en laissant carte blanche à un artiste authentique. A lui aussi va notre reconnaissance.

La parole est maintenant au publie, et s’il boude c’est à désespérer de lui. Il faut que « Les visiteurs du soir » soit un succès, il le faut pour l’honneur du cinéma français.

Arthur HOÉRÉE

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Le Carton d'invitation à la première des Visiteurs du soir au cinéma Madeleine.

Le Carton d’invitation à la première des « Visiteurs du soir » au cinéma Madeleine le 4 décembre 1942.

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

 

La foule devant le cinéma Madeleine durant les longues semaines d’exclusivité des « Visiteurs du soir » fin 42 et 1943.

Source : Jacqueline Dana / Cinéma Jean Mounier

 

Pour en savoir plus :

 

La bande-annonce des Visiteurs du soir (M6)

 

Montage parallèle du générique noir et blanc / couleur des Visiteurs du soir (M6).

 


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2 commentaires sur “Le programme des salles de cinéma à Paris le 5 décembre 1942 (Comoedia)

  • Cinémaniac

    Bonjour cher Philippe,

    En fait, « Les visiteurs du soir » est sorti dès le 2 décembre 1942 au Madeleine et à partir du 5 décembre au Lord-Byron (source « La semaine à Paris »)

    Le film de Marcel Carné restera 12 semaines en exclusivité au Lord-Byron et et 18 semaines au Madeleine !

    Petite indication totalement inédite sur le net : lors de sa toute première exclusivité dans ces deux salles, le film a réuni près de 320 000 spectateurs parisiens !!!

    • Cinémaniac

      Bonsoir cher Philippe,

      En jetant un oeil furtif sur le programme publié par Comoedia, cette semaine là, j’ai remarqué une erreur que le journal avait fait à l’époque au cinéma l’Ermitage-Champs-Elysées ! Pour cette salle, ils indiquaient aussi « Les visiteurs du soir », alors que le bon programme était le film « Le voile bleu »…