Edmond Gréville : Les grands animateurs du cinéma (Cinémagazine 1927-1928)


Le réalisateur français Edmond T. Gréville a commencé sa carrière par le journalisme et la critique comme Marcel Carné qui est né la même année que lui (1906). Ainsi, cette année était aussi le 110° anniversaire de sa naissance (20 juin 1906) et le 50°anniversaire de sa mort (26 mai 1966).

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Il écrivit dans plusieurs revues, dont La Tribune du cinéma, VU, Pour Vous  ainsi que dans Cinégraphie et Cinémagazine qui font l’objet de ce post cette fois-ci.

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Si vous voulez vous intéresser plus à la carrière passionnante d’Edmond T. Gréville, nous vous conseillons absolument de lire « Trente-cinq ans dans la jungle du cinéma« , son livre de mémoires publiés chez Acte Sud/Institut Lumière.

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Pour l’heure, voilà une série de deux articles qu’il a publié dans Cinémagazine en 1927 et 1928 consacrés aux « grands animateurs du cinéma ».

Nous avons rajouté un autre article paru dans Cinégraphie consacré au réalisateur E-A Dupont (à lire ici).

Bonne lecture !

 

Les grands animateurs du cinéma

paru dans Cinémagazine du 5 août 1927

Cinémagazine du 5 août 1927

Cinémagazine du 5 août 1927

On entend souvent affirmer par des critiques sincères qu’il est plus aisé de réaliser un film à grande figuration que de mener à bien une oeuvre à trois ou quatre personnages. Certes, si pour diriger des films comme Le Lys Brisé, Le Dernier des Hommes ou Variétés, un metteur en scène doit faire montre de science visuelle, de sensibilité et d’instinct dramatique portés à leur plus haut degré, il n’est pas moins vrai que le film exigeant un grand déploiement de foule, la vaste fresque humaine, demeure le vrai baromètre du génie cinématographique.

Si nous considérons d’ailleurs les metteurs en scène qui ont produit à grande interprétation, nous découvrons, non sans quelque surprise, que les meilleurs d’entre eux sont aussi les maîtres du drame ou de la comédie de petite envergure. Griffith, qui fit Le Lys Brisé, a fait aussi Intolérance et La Naissance d’une Nation ; Lubitsch, auteur de L’Eventail de Lady Windermere et de Comédiennes avait réalisé en Allemagne, avant qu’il ne fût engagé aux Etats-Unis, des films à « grand spectacle » suffisamment réussis.

Napoléon, le meilleur film historique qui ait jamais été fait, le plus bel exemple de mise en scène innombrable, est issu du même cerveau et du même cœur — chez Abel Gance, le cœur et le cerveau font un — qui conçut Mater Dolorosa, La Xe Symphonie et La Roue. King Vidor, avant de diriger La Grande Parade, avait réalisé des comédies intimes, souvent excellentes bien qu’inaperçues du public et de la critique. On pourrait multiplier les exemples, mais ceux-ci me paraissent suffire à prouver que le véritable talent cinématographique s’accommode à la fois du grand et du petit.

Cinémagazine du 5 août 1927

Cinémagazine du 5 août 1927

J’aurais tort, toutefois, de ne pas signaler en passant le cas de Fritz Lang. Ce puissant créateur, si à l’aise devant les foules, qui joue avec maîtrise du dragon, du gratte-ciel, de la guerre et de la révolte, semble, à certains moments, perdre son assurance devant les couples et les trios. Métropolis nous a montré l’incomparable virtuosité de Fritz Lang à manier les multitudes et le gigantesque. Mais certaines scènes d’un caractère intime, jouées par un, deux ou trois acteurs, étaient, dans ce film, nettement inférieures. C’est sans doute que, comblé d’enthousiasme et de souffle et de force, Fritz Lang manque quelquefois de ce levain essentiel : la sensibilité. Il a cependant su créer des scènes d’émotion inoubliables dans Les Trois Lumières et Siegfried.

Rien n’est plus difficile, pour un metteur en scène, que de communiquer sa pensée, son énergie intellectuelle, sa spontanéité vibrante à ses interprètes. Il faut, pour disposer entièrement selon son cœur de ceux qui matérialiseront sur l’écran vos intentions secrètes, disposer de qualités rares d’influence et communicatives, de dynamisme suggestif. Des hommes comme Gance, Griffith, Stroheim, Dupont, possèdent plus ou moins la somme de ces qualités nécessaires à tout animateur de génie.

Mais s’il est déjà merveilleux d’électriser, d’envoûter, de faire vibrer une Carol Dempster ou un Jannings, combien n’est-il pas plus extraordinaire de voir des milliers d’hommes, frustes pour la plupart, s’enthousiasmer, s’enflammer comme dans Napoléon, au contact d’une âme peureuse ? Par quel miracle, par quels moyens extérieurs les grands metteurs en scène communient-ils avec la multitude des figurants. Quelle est leur méthode d’animation de ces masses ?

Cinémagazine du 5 août 1927

Cinémagazine du 5 août 1927

Un ami anglais qui a le privilège d’avoir assisté à quelques prises de vues d’Intolérance — cela nous fait remonter loin ! — m’a rapporté ainsi son impression de Griffith au travail :
« D. W. Griffith était sur une passerelle en praticables, au-dessus des figurants, avec ses opérateurs. Avant de commencer à tourner la scène, il leur parla, très calmement, leur expliquant ce qu’ils avaient à faire. Puis, jugeant qu’ils avaient compris, il se mit à les apostropher comme s’ils avaient été réellement des habitants de Babylone. Il s’enflamma. Ses yeux étincelèrent. Les pommettes rougirent. Les opérateurs et les journalistes se sentaient parcourus d’une étrange fièvre. Bientôt des larmes roulèrent des yeux de Griffith. La voix se brisa. Il était réellement malade d’émotion. Tous les figurants tremblaient, submergés de sa fièvre. Quand il dit : « New, Go ! », ils s’élancèrent en avant avec une telle ardeur sincère que nous éprouvâmes presque de la peur… D. W. Griffith magnétise en vérité les acteurs et tous ceux qui l’approchent. Il en est presque dangereux. Mais c’est un danger qui a des larmes : un poète… »

J’ai moi-même assisté l’an dernier à des scènes du même genre, au studio de Billancourt. Abel Gance réalisait la naissance de la Marseillaise. Tous les regards avaient du feu. Les poumons semblaient chanter des étincelles. Et tendu, frissonnant et calme, auréolé par un spot-light, au milieu du paroxysme qu’il avait fait naître, Gance pleurait d’émotion.

King Vidor, pour réaliser La Grande Parade, avait comme assistant… un métronome. Ce fut son plus précieux auxiliaire. Il fit tourner toutes les scènes émouvantes de la marche, de la première attaque, du départ des camions, sur un rythme défini qui était transmis aux troupes par un gong et un microphone. C’est par cette sorte d’eurythmie nerveuse qu’il obtint de ses figurants l’émotion nécessaire. D’autre part, il avait multiplié sur le terrain des assisting directors qui ne cessaient, dissimulés dans des anfractuosités ou derrière des feuillages, de harceler les acteurs, de les exhorter à travers le mégaphone.

Cinémagazine du 5 août 1927

Cinémagazine du 5 août 1927

D’autres réalisateurs demeurent moins calmes. Les excès de voix et de langage sont très bien portés dans une partie de la corporation. Mais on peut dire que ce qui distingue les grands maîtres de l’écran, c’est ce calme apparent et précis dont ils ne se départissent point. Extérieurement tout au moins, car nul ne peut savoir la surexcitation qui malaxe leurs entrailles devant les ouragans qu’ils déchaînent. On peut se demander ce que deviendrait Charles Chaplin s’il lui fallait un jour réaliser un film à grande figuration, traitant de révolution et de tornades. Car Chaplin, lorsqu’il met en scène, se dépense jusqu’à la maladie, pour les moindres détails il souffre des heures d’angoisse. Et son génie sensitif à l’extrême ne résisterait sans doute pas à la tempête d’une épopée.

Quoi qu’il en soit, il faut assurément, pour mener à bien un film qui comporte des centaines de figurants, jouir de qualités physiques et intellectuelles qui ne sont pas l’apanage de tout metteur en scène. C’est ce qui explique combien rares sont les œuvres de ce genre qui soient vraiment dignes d’être remarquées. Et cela explique aussi pourquoi ceux qui en ont fait de remarquables suscitent l’admiration et l’enthousiasme.

Edmond Gréville

 

Les grands animateurs du cinéma (suite)

paru dans Cinémagazine du 29 juin 1928

Cinémagazine du 29 juin 1928

Cinémagazine du 29 juin 1928

J’ai, dans un précédent article, cherché à étudier les diverses méthodes de mise en scène employées par les réalisateurs de films à grande figuration. Je voudrais, cette fois, jeter un coup d’œil du côté des films à quelques personnages, dits « psychologiques », et voir comment un metteur en scène dirige le jeu, forcément plus concentré, de deux ou trois acteurs seulement. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ce sont généralement les meilleurs réalisateurs de grands films qui se distinguent dans les petits. Par ces termes « grand » et « petit », je ne fais allusion ici qu’à l’envergure de l’interprétation, car il reste bien entendu que le seul facteur de la grandeur d’un film est la qualité de sa réalisation, et surtout l’esprit de sa réalisation, et qu’un film avec 100.000 figurants peut être « petit » alors qu’un film à quatre personnages, comme Variétés, par exemple, est souvent un très grand film.

Je ne reparlerai pas des Gance, des Griffith, des Vidor, des Lang, dont les méthodes de travail ont fait l’objet de mon premier article. Et puisque le nom de Variétés est venu plus haut sous ma plume, je parlerai tout d’abord de Dupont.

Cinémagazine du 29 juin 1928

Cinémagazine du 29 juin 1928

Evald André Dupont n’est pas un de ces metteurs en scène qui estiment que les grands éclats de voix aident les artistes à tourner. Il travaille dans un calme poétique, après avoir longuement expliqué aux artistes ce qu’ils doivent faire, et en guidant en quelque sorte leur jeu par le mouvement de ses mains. Chez Dupont, les mains jouent un grand rôle. On peut dire qu’il met en scène avec les mains. Il pétrit sous ses doigts l’émotion des protagonistes et les fascine par des ondulations qui sont presque des passes magnétiques. Ce qui est surtout remarquable chez Dupont, c’est son habileté à mimer les scènes qu’on doit tourner. Il est tour à tour le jeune premier élégant, l’ingénue timide, ou la vedette de music-hall dansante, avec une aisance, une sincérité, une habileté magistrales. On regrette qu’il ne puisse lui-même jouer tour à tour tous les rôles.

Autre détail. Dupont n’est pas de ceux qui se promènent avec sous le bras un romantique in folio sur lequel en lettres gigantesques on peut lire : scénario. C’est dans son cerveau, et surtout dans son cœur, que Dupont porte les scénarios. Et il travaille selon son inspiration. C’est la méthode de Chaplin, méthode lente et coûteuse, mais capable de procréer de l’Art. Comme dans l’œuvre de Chaplin, on peut prendre au hasard dans celle de Dupont n’importe quel plan, il est parfait. Choisissez les yeux fermés dix mètres de pellicule dans L’Opinion Publique ou dans Variétés et projetez-les, vous y trouverez les qualités spécifiques du véritable cinéma. Et cela plus encore dans Variétés que dans L’Opinion Publique, parce que chez Chaplin la personnalité est si formidable qu’elle dépasse l’œuvre et que c’est surtout du Chaplin, alors qu’en voyant quelques plans de Variétés, vous vous écriez forcément : « Ça, c’est du cinéma ! ».

Chaplin est justement un de ceux dont cet article devrait traiter en détail, mais on lui consacre des livres, chacun de ses gestes est étudié au microscope par vingt mille journalistes, esthètes, philosophes… Aussi je crois que ce que j’ai dit de lui suffit.

Cinémagazine du 29 juin 1928

Cinémagazine du 29 juin 1928

Erich Von Stroheim est un des meilleurs manieurs d’interprètes. Ceux qui ont eu le privilège de voir Greed (Les Rapaces), ont pu se rendre compte de la maîtrise dont il dispose pour « malaxer » les acteurs. C’est sans doute pour cette raison qu’il eut maintes fois maille à partir avec les grandes firmes d’Amérique, car les stars, soutiens de la maison, n’aiment pas, à moins qu’elles soient véritablement possédées du feu sacré, subir toutes les exigences du metteur en scène. Cependant, ce n’est qu’à ce prix que l’on parvient à réaliser des œuvres vraiment empreintes de maîtrise.

Carl Dreyer, qui nous intéresse tout particulièrement puisqu’il est tout proche et que nous verrons son film Le procès et la mort de Jeanne d’Arc dans un avenir assez rapproché, est aussi un maître de la production psychologique. Il oblige ses interprètes à vivre le film, ce qui n’est pas toujours facile. Pour se rapprocher plus encore de la vie, il a supprimé le maquillage, seul point que je lui reprocherai, car si une telle réforme ferait le plus grand bien à certains jeunes premiers, son application générale ne me semble qu’une tendance servile à la réalité. Or, si l’on se met à parler de réalité, le cinéma est perdu, car alors pourquoi ne pas lui ajouter couleur et parole, ce qui serait sa fin. Le cinéma est justement sublime en ce qu’il crée un monde à côté du monde, où, sous des apparences de vérité, tout est faux, divinement faux…
Qui ne faudrait-il pas citer encore ?

Dans la foule des talents mondiaux, comme Carl Dreyer, bien de réalisateurs qui ne sont pas encore parvenus à s’imposer, soit qu’il n’aient pas encore trouvé une occasion propice de le faire, soit que leur œuvre, noyée dans le nombre soit passée inaperçue. Le cinéma prête à dire tant de choses et un article permet d’en dire si peu.

Edmond Gréville

Cinémagazine du 29 juin 1928

Cinémagazine du 29 juin 1928

 

En bonus, nous vous proposons cet article d’Edmond Gréville qu’il a écrit sur le réalisateur E.-A. Dupont lors du tournage de son film Variétés. Cet article est paru dans la prestigieuse revue Cinégraphie dirigé par Jean Dréville. Signalons qu’en 1929, Gréville sera son assistant pour le film Piccadilly.

 

Mains par Edmond Gréville

paru dans Cinégraphie du 15 octobre 1927

Cinégraphie du 15 octobre 1927

Cinégraphie du 15 octobre 1927

Je m’étais glissé dans le Casino de Paris où chaque soir les esprits courts applaudissent un escalier tarabiscoté garni de chair à fanfreluches. Je savais qu’Edwal-André Dupont tournait dans cette salle et que, pour la première fois, l’intelligence y régnait.

Je m’attendais à voir un metteur en scène, c’est-à-dire un de ces hommes sans veston, nerveux, muni d’un mégaphone bien en vue, et d’un soigneux répertoire de jurons neufs.
Mais je vis seulement des MAINS.
Emergées de deux manches grises, ces MAINS modelaient dans la poussière de clarté des formes douces, des volumes rythmiques. L’orchestre jouait une valse perverse, et les MAINS,  élastiques sur l’harmonie, dessinaient le jeu des acteurs baignés de volts.

E.-A. Dupont met en scène avec les MAINS. Il ne se sert d’aucun de ces artifices oratoires que ses collègues ont cru devoir mettre à la mode. Il ne met pas en scène pour les commanditaires ou pour les journalistes qui peuvent se trouver présents, il met en scène pour le CINÉMA.
Mais pense-t-il même au cinéma lorsqu’il dirige, lorsqu’il sculpte dans la lumière ses idées vivantes ? A le regarder dans l’espèce d’hypnose qui le sature quand il travaille, il me semble qu’il pense tout simplement à son CŒUR, qu’il le suit… Il fait du cinéma comme on fait un poème.

Le CŒUR de Dupont n’est pas entouré de roses trémières, enveloppé de gaze, noué de faveurs émotives. Il n’inventera pas des petites filles pleureuses devant un lis, ou des Idées soi-disant expliquées par un décor cubique. Le CŒUR de Dupont invente une vie brutale, sensuelle, et d’une simplicité gigantesque. Le cœur de Dupont invente Variétés, un film qui vous prend à la gorge, puisque la décence veut que ce soit là. Dupont a le cœur au VENTRE.

Et pour celui qui le contemple, Dupont s’exprime tout entier dans les MAINS. Que de création, que de rythme, que de sensualité dans ces MAINS pointues, onduleuses, plastiques !

On devrait tourner un film des MAINS de Dupont au travail. Elles traduiraient, par leur mimique hallucinante, tout le scénario préconçu.

Je n’ai pas interviewé E.-A. Dupont. Qu’aurait-il pu me dire que ses mains ne m’eussent appris ? Les quelques heures que j’ai passées à regarder procréer ce réalisateur génial ont multiplié  par mille l’amour et la confiance que j’ai pour et dans le cinématographe, art qui demain sera L’ART.

Edmond Gréville

E.-A. Dupont - Cinégraphie du 15 octobre 1927

E.-A. Dupont – Cinégraphie du 15 octobre 1927

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

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Edmond Gréville a également été acteur, ci-dessus dans Sous Les Toits de Paris de René Clair en 1930.

(Photo trouvé sur le site d’Edmond Greville).

Pour en savoir plus :

Le site sur Edmond Gréville.

Le site (en anglais) sur Edmond Gréville et sa femme Vanda : The Films of Vanda Greville.

Sa notice biographique sur le site Cinéartistes.

Un article sur Edmond Gréville sur l’excellent blog Mon Cinéma à moi.

Extrait de Remous d’Edmond Gréville avec Lyne Clévers qui chante « Aimer ».

 

Bertrand Tavernier présente Remous pour Arte.

 

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