Carl Dreyer en entretien dans Pour Vous en 1932


Alors que débute sa rétrospective à la Cinémathèque française (jusqu’au 6 novembre 2016), nous vous proposons cet entretien paru dans la revue Pour Vous du réalisateur danois Carl Dreyer.

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Cet entretien se situe à une période difficile de sa carrière alors qu’il vient de tourner l’un de ses grands films Vampyr qui sera malheureusement un échec commercial (même s’il fut bien reçu par la critique). Contrairement à ce qu’il pense dans ce rare entretien, Dreyer va ainsi mettre plus de dix ans !! pour tourner son prochain film, en 1943, qui sera Jour de colère.

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Bonne lecture !

 

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Carl Dreyer, auteur de « Vampyr » va tourner un autre film

paru dans Pour Vous du 10 novembre 1932

Il a une figure ronde et poupine, les cheveux poivre et sel, et il ne sourit guère. D’une voix sourde, il parle français lentement, mais avec les mots qu’il faut : il est méticuleux et calme, et il consulte son carnet avec un soin minutieux, avant d’y inscrire un petit détail qu’il n’oubliera pas… Mais que se cache-t-il derrière tout cela ?

« Personnellement, je n’ai pas beaucoup de succès dans mon pays. Là-bas, la mode est aux films légers et vaporeux, aux opérettes à l’allemande. On en fait, pour la consommation locale, de même qu’en Suède ou en Norvège. Je n’ai pas travaillé pour nos producteurs depuis longtemps… Voyez-vous, à Copenhague, ma vie me prend tout mon temps : je n’ai pas le temps de m’ennuyer.

« J’ai été journaliste à mes débuts : j’ai même eu toutes sortes de vicissitudes. Un jour, j’ai commencé à m’occuper de montage de films : le cinéma m’intéressait. Et peu après, le hasard fit de moi un metteur en scène : j’eus l’occasion d’imaginer une modification de détail, pour un scénario qui n’allait pas, et le producteur à qui j’en parlai, à bâtons rompus, m’engagea aussitôt, enthousiasmé. Voilà mes débuts de scénariste et de metteur en scène : cela remonte à avant la guerre.

« Je ne me suis jamais occupé de théâtre. J’ai traduit des pièces, notamment françaises (Jeanne Doré, de Tristan Bernard, par exemple), mais je n’ai jamais touché, matériellement parlant, au travail de la scène. Cela n’a aucun rapport avec le cinéma. Je suis sûr que l’invention du film parlant représente un enrichissement prodigieux pour le cinéma ; mais je suis également sûr que tout ce qu’on a fait jusqu’à présent n’est qu’un début, et qu’aux trop nombreuses erreurs que nous avons faites, succéderont des œuvres où l’image retrouvera sa primauté et où la parole se bornera à en être l’un des éléments les plus essentiels, et en même temps les plus discrets. »

Le célèbre metteur en scène danois à qui on doit des films aussi différents et originaux que Le Maître du logis, La Passion de Jeanne d’Arc et Vampyr, se trouve à Paris depuis quelques jours. On le voit, dans un hôtel élégant et silencieux, fumer paisiblement son cigare devant une tasse de café : on le décrit comme un travailleur acharné et scrupuleux, un dictateur maladif, un esprit compliqué et impitoyable… On ne s’en aperçoit pas : il est impénétrable, et il est rare que ses yeux laissent échapper l’ombre d’un sourire, ou sa bouche une phrase un peu ambiguë…

« Vampyr ? Je voulais faire un film policier : c’était une idée qui m’amusait beaucoup. Il faut tout essayer… J’ai donc commencé le film. Et, tout en le faisant, le caractère un peu morbide du sujet m’a attiré de plus en plus : le film policier est devenu un film de terreur. Nous n’avons rien tourné au studio : tout a été fait en extérieurs, les intérieurs même…

« Vampyr a reçu un accueil assez cordial, en Allemagne et en France, et je suis très curieux de voir ce qui se passera en Angleterre, où le film va être projeté, car il a enfin obtenu le visa d’introduction. Néanmoins, parmi mes films, celui qui me demeure le plus cher, c’est La Passion de Jeanne d’Arc : son caractère, sa composition sont bien proches de ce que j’ai toujours voulu faire.

« Quant à mes projets… rien de précis. Voici deux ans que je n’ai rien tourné. Il a été question, à un certain moment, du Procès de Jésus-Christ : puis j’y ai renoncé. En tout cas, je ferai bientôt, très bientôt même, une nouvelle œuvre… »

Nino Frank

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Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

Le site officiel sur Carl Dreyer.

La page sur Carl Dreyer sur le site Esprits Nomades.

La Bande-annonce de la rétrospective Carl Theodor Dreyer à La Cinémathèque française.

La page consacrée à cette rétrospective sur le site de la Cinémathèque française.

 

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