Léon Gaumont et le premier film parlant (VU 1930)


Peut-être aviez-vous vu cet été sur ARTE le beau documentaire sur deux pionniers du cinéma français, Charles Pathé et Léon Gaumont ? (cf le lien ici).

Ce passionnant documentaire de Emmanuelle Nobecourt et Gaëlle Royer nous a donné l’idée de vous proposer cet article concernant Léon Gaumont et sur sa première tentative de cinéma parlant, le chronophone, en 1910 !

Cet article est signé par l’écrivain Hervé Lauwick qui connaissait bien Léon Gaumont et fut plus tard ami de Sacha Guitry.

 

Le Premier film parlant a été fait en France

L’Oeuvre admirable de Léon Gaumont

paru dans VU daté du 9 juillet 1930 n°121.

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VU du 9 juillet 1930

Vous lirez probablement dans les journaux, de préférence dans les journaux américains, que le film parlant, dont la renommée est aujourd’hui mondiale, est né en Amérique.

Permettez-moi de dire, d’affirmer, car je le sais pour l’avoir vu de mes yeux, entendu de mes deux oreilles, que le film parlant est français.

— En 1910, M. Léon Gaumont projetait à Paris des films synchronisés. En 1913 — attention ! — il les montrait à New-York. A ce moment-là, le mot de talkie, de film à paroles, n’avait jamais paru dans la presse américaine, et pour cause. On ignorait absolument là-bas ce que c’était. Et pour la première fois de leur vie, ceux qui assistèrent à ce nouveau spectacle le durent à un Français : Gaumont.

Un jour, après la guerre, le grand maître de tous les phonographes de l’époque m’invita à venir voir sa nouvelle création. « J’ai un petit film d’essai, me dit-il, un discours de Louis Forest. Cela vous amuserait-il de l’entendre ? »…

Si cela m’amusa ! J’y courus. Le petit film fut pour moi en effet une révélation. Le synchronisme était parfait. On avait l’impression de voir vivre sur l’écran notre spirituel et vigoureux confrère. L’animateur était très animé. Il ne manquait que la couleur pour donner l’impression totale de l’être vivant. Je fus séduit et ravi.

Voulez-vous en faire à votre tour ? me dit M. Gaumont.

VU daté du 9 juillet 1930

VU daté du 9 juillet 1930

Ceci se passait vers 1923. Il n’était nulle part question dans la presse allemande ou américaine de films autres que silencieux. Je fis à mon tour, comme notre maître Louis Forest, de petits morceaux qui passèrent sur les boulevards, ce qui me valait d’être reconnu par les ouvreuses et d’entrer « à l’œil » même si je voulais payer, puis je réalisai, comme on dit, la première comédie parlante qui ait été tournée en Europe. Les interprètes en furent l’étourdissante Germaine Risse et le bon Trévoux.

La technique n’en était pas facile, et les artistes actuels, qui maudissent chaque jour l’inventeur du film parlant en connaissent toutes les difficultés : il ne suffit plus d’être un mannequin hypnotisé par le metteur en scène, il faut avoir à la fois la beauté, l’allure nécessaire au rôle, et être phonogénique en plus, et ne pas avoir l’accent de Marseille quand on joue un chef indien ! Oui, c’est un art terrible.

Je n’ai pas interviewé M. Léon Gaumont. Pourquoi ? Parce que c’est impossible. Dans cette immense usine qu’il a créée de toutes pièces et qui gagne de jour en jour, sur le sommet dénudé des Buttes Chaumont, le chef donne l’impression, au milieu de toutes ses diverses électricités, d’un formidable accumulateur d’énergie.

— Que faut-il dire ?

Il m’eut répliqué en souriant ;

Si vous ne savez pas votre métier, ce n’est pas moi qui vous l’apprendrai…

Il aime uniquement les gens qui savent leur métier, il adore le sien, et c’est à la fois un savant, un chef, un artiste. Le problème qu’il abordait demandait d’autre part une inépuisable énergie. Que d’années de lutte il lui a fallu pour aboutir, avec l’ingénieur Frély, au résultat qu’il a atteint !

VU daté du 9 juillet 1930

VU daté du 9 juillet 1930

D’abord, sa première idée fut de synchroniser un disque et un film. Ce fut le tout premier appareil, il date de 19oo, mais l’extrême brièveté d’un seul disque conduisit à en employer bientôt deux qu’on faisait se suivre, et l’enregistrement se perfectionna en devenant électrique. Ces améliorations amenèrent l’inventeur au chronophone Gaumont, qui date de 1910 et fournit un portrait parlant de d’Arsonval, malheureusement détruit pendant la guerre, qui fut le premier talkie montré aux Américains par un Français en 1913, comme je l’ai dit.

Cet appareil est aux Arts et Métiers. C’est l’ancêtre ! Il n’a pas vingt ans cependant.

De 19o2 à 191o, M. Léon Gaumont enregistra aussi beaucoup de films en deux fois, voix et lumière à part, et ces scènes furent maintes fois projetées. En 1918, le pick-up attira son invention et le conduisit à enregistrer sons et gestes sur une seule bande, par un procédé lumineux un peu spécial pour être expliqué au grand public.

C’est ce procédé ou d’autres de la même nature qui sont universellement employés en 1930, car le disque a pour toujours disparu. Quand vous entendez un film parlant, c’est une source lumineuse qui projette les gestes sur l’écran, et une autre source lumineuse, qui suivant des vibrations sonores inscrites sur la même bande, éveille ces vibrations dans le haut parleur.

M. Léon Gaumont s’occupe actuellement de mettre au point un procédé plus nouveau encore, où les inscriptions ne seront plus côte à côte, mais superposées sur le même film, la bande sonore étant invisible aux rayons ordinaires et détectée par rayons ultra-violets !

Pour le moment, et puisque dans ce journal il était impossible de vous donner de longues explications techniques, souvenez-vous seulement une bonne fois des dates que je vous ai dites, et si quelqu’un demande devant vous qui a réalisé les premiers films parlants, ne craignez rien, répondez hardiment :

— C’est Léon Gaumont !

Hervé Lauwick

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Source : Collection Musée Nicéphore Niépce

 

Pour en savoir plus :

L’histoire du Chronophone sur l’excellent blog Plateau Hassard (et de nombreux posts sur Gaumont).

Le documentaire de Emmanuelle Nobecourt et Gaëlle Royer sur Charles Pathé et Léon Gaumont est disponible en VOD sur ARTE.

La critique de ce documentaire sur le site du Monde et un autre sur le blog de Véronique Chemla.

La thèse « Léon Gaumont, un pionnier méconnu du cinéma (1864-1929) » par Camille Rebours est à lire sur le site de l’Ecole nationale des chartes.

Chronique sur la vie de Léon Gaumont dans Télématin sur France 2.

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