Entretiens avec Josef von Sternberg (Pour Vous 1929 et 1932)


A l’occasion de la rétrospective exceptionnelle consacrée à la carrière de Josef von Sternberg à la Cinémathèque française (jusqu’au 2 octobre 2016), nous avons voulu nous aussi rendre hommage à l’un des grands cinéastes des années vingt/trente. C’est pourquoi nous vous proposons pour commencer ces deux entretiens qu’il a eu avec la revue Pour Vous.

*

Le premier s’est déroulé à Berlin au moment où il est en train de tourner L’Ange Bleu et le second juste avant le tournage de Blonde Venus, toujours avec Marlène Dietrich, au moment où à la suite d’un clash avec le patron de la Paramount il refuse de tourner le film (à lire ici). Pour finir, nous terminons avec un article « léger » sur la manière dont von Sternberg habille ses héroïnes…

*

Nous comptons mettre en ligne prochainement d’autres articles sur von Sternberg pour vous montrer qu’il serait une erreur de le réduire à ses films avec Marlène Dietrich. En effet, ses films muets sont exceptionnels. Ne les ratez pas à la Cinémathèque française.

Bonne lecture.

 

Pour Vous du 10 octobre 1929

Pour Vous du 10 octobre 1929

A Berlin, avec  le taciturne Josef  von  Sternberg

paru dans Pour Vous du 10 octobre 1929

(De notre envoyé spécial)

J’étais déjà depuis quelques jours à Berlin et je commençais à désespérer de jamais voir Josef von Sternberg. Or, cette entrevue était une des principales — pour ne pas dire la seule — raisons de mon voyage.
C’est par une après-midi attristée d’une pluie froide, mélancolique, que je réussis enfin à savoir son adresse. Coup de téléphone. Une voix fatiguée répond. Et dix minutes plus tard on m’introduisait dans l’appartement de J. von Sternberg — appartement, à moitié arrangé et décoré par l’homme qui l’habite qui est, m’a-t-il dit, amateur d’art.

La conversation s’engage mal. Je suis terriblement ému face à ce grand créateur qui nous a donné ce chef-d’œuvre du cinéma muet : Les Damnes de l’Océan et lui ne semble pas très enclin à venir à mon secours. Nous procédons par phrases très courtes qui quelquefois même s’arrêtent, inachevées.
Tout ce qu’on a écrit sur moi est en partie exact. Il y a dix-sept ans que je travaille dans le cinéma… Mon œil est devenu un œil de cinéma, mon cerveau un cerveau de cinéma. J’ai fait, avant Les Nuits de Chicago, quatre films qui ont eu très peu de succès. Cependant, je pense qu’ils étaient assez intéressants.
« Je n’attache pas une grande importance à ce qu’on écrit sur moi. Mon travail est fait pour cinquante millions d’êtres humains. Je n’ai pas beaucoup d’amis. C’est mieux. Les amis peuvent vous nuire, vous influencer, je ne veux absolument pas cela.
« Les milieux de pauvres gens et de criminels m’attirent parce que dans notre société actuelle ils représentent le mieux le romanesque. D’ailleurs, je ne ferai jamais de films sur les classes riches. Les pauvres de toute sorte m’intéressent prodigieusement et eux seuls. Je puis le dire bien que je sois aujourd’hui très riche. »

Pour Vous du 10 octobre 1929

Pour Vous du 10 octobre 1929

Une pause pénible, à tel point que je ne sais plus quoi demander et que Sternberg semble avoir oublié que je suis dans la chambre. Je ne vois que le front si merveilleusement haut et beau.
— Pouvez-vous me dire, monsieur von Sternberg ce que vous pensez de Jannings qui sera le protagoniste de votre prochain film Professeur Unrath ?
Non, ce n’est pas possible.

Et, de nouveau, ce silence qui me pèse. Comment faire sentir à cet homme que je suis là, plein de vénération, que je suis maladroit à force d’admiration ?
— Monsieur von Sternberg vous êtes né en Europe, vous la connaissez… J’aimerais savoir ce que vous pensez de l’Amérique, que vous connaissez peut-être mieux encore, d’autant plus que ces derniers jours, de nombreux Allemands m’ont servi très souvent ce même plat : l’Amérique inintellectuelle…
Il me semble que l’Europe a vraiment tort de se moquer de l’Amérique, surtout si l’on voit comme elle l’imite dans tout et combien elle est fière de son américanisation. Je connais, en effet, l’Europe assez bien. J’ai étudié à Vienne, en Italie, en Angleterre, en Allemagne. Eh bien, je puis vous dire que l’Amérique est un pays merveilleux où il y a un mouvement intellectuel formidable, d’une jeunesse extraordinaire et que je ne voudrais pas vivre dans un autre pays. J’ose dire que je suis un homme moderne : l’Amérique actuelle est le pays de 1929. Le pays lui-même est beau, on y peut travailler et j’aime Hollywood sans réserve.

Pour Vous du 10 octobre 1929

Pour Vous du 10 octobre 1929

L’affreux silence reprend. J’ai eu tort d’espérer. J’ai, en même temps, envie de partir sans tourner la tête et de rester pour lui dire que je suis plus un ami qu’un journaliste, j’insiste donc :
— Monsieur von Sternberg, je suis venu pour vous connaître davantage que d’après vos films. On a le droit — et surtout le désir — de connaître un peu l’homme qui fît ces films…
On ne doit connaître que son travail.
— … permettez-moi de vous dire, qu’à Paris nous sommes beaucoup de gens qui vous admirent. Moi-même j’ai été voir trois fois Les Damnés de l’Océan.
Bien !…
— … et je voulais vous transmettre ce sentiment : je ne sais si vous lisez les journaux de Paris, si vous savez ce qu’on pense de vous ?
Si. Je les lis, mais je crois que c’est une peine assez inutile. Encore une fois, j’ai beaucoup plus d’ennemis que d’amis, et j’en suis content… je travaille. Cinquante millions d’hommes voient mes films. Cela seul, pour moi, est important.
— Est-ce qu’il y avait des parties parlantes dans Les Damnés de l’Océan ?
Non, ce n’est pas exact. J’ai fait ce film « muet » et vous l’avez vu à Paris tel que je l’ai conçu. J’ai réalisé après encore un autre film muet et, seul, le dernier, Thunderbolt, est parlant. « Je ne crois d’ailleurs pas à la mort du film muet. Le film muet est mort pour certains films qui, par exemple, s’inspirent trop de pièces de théâtre, mais je ne vois pas encore épuisé le champ de découvertes du film muet. Mais, veuillez m’excuser, je dois prendre congé de vous. Merci d’être venu. »

Pour Vous du 10 octobre 1929

Pour Vous du 10 octobre 1929

Et me voici replongé dans cette après-midi berlinoise, triste et pluvieuse avec un serrement de coeur inexplicable. La sensation d’être passé à côté d’une merveilleuse occasion et de l’avoir vu se dérober. Toute cette froideur apparente ne me fera pas croire cependant que Josef von Sternberg est réellement indifférent.

On sent toute la souffrance que cet homme a dû subir au début de sa vie, son besoin d’amour repoussé mille fois. Il n’est pas possible d’expliquer son attitude actuelle autrement. On ne fait pas les films, remplis à la fois d’amour et de poignante humanité qu’a faits Josef von Sternberg, si l’on n’aime pas, si l’on n’est qu’un objectif de caméra.

Certainement, cet homme craint les importuns. A la dure école de la lutte, de l’échec des premières années, on apprend à se méfier. Mais personne, pas même lui, ne m’ôtera la certitude qu’un grand cœur seulement a pu réaliser ces films que nous admirons.

Jean Lenauer.

Pour Vous du 10 octobre 1929

Pour Vous du 10 octobre 1929

Le deuxième entretien de Pour Vous avec von Sternberg se déroule en 1932 au moment où il vient de refuser de tourner Blonde Venus après un clash avec le patron de la ParamountB. P. Schulberg. Finalement un accord sera trouvé et le film sera bien réalisé par von Sternberg. Malheureusement, ce sera un échec.

Josef von Stemberg veut quitter l’Amérique

paru dans Pour Vous du 12 mai 1932.

Pour Vous du 12 mai 1932

Pour Vous du 12 mai 1932

New~York, mai (d’un correspondant part.)
AU début de cette semaine, une nouvelle sensationnelle a mis en émoi les milieux cinématographiques des Etats-Unis : Josef von Sternberg a catégoriquement refusé de mettre en scène Vénus blonde, avec Marlène Dietrich dans le rôle principal.
L’histoire de Vénus blonde est assez curieuse.
L’idée et le scénario originaux ont comme auteurs Marlène Dietrich et Josef von Sternberg, la vedette allemande et le réalisateur viennois qui, depuis L’Ange bleu, tourné à Berlin, n’ont pas cessé de travailler ensemble.
Le directeur de la production de la société à laquelle ils sont liés n’a pas accepté ce scénario et l’a fait refaire, selon l’usage américain, par une équipe d’écrivains qui peinent dans les bureaux de cette société à Hollywood. Naturellement, von Stemberg n’a plus reconnu son œuvre et a refusé de la mettre à l’écran.
Le paiement des appointements de Josef von Stemberg a été arrêté et Richard Wallace a été désigné par la direction pour commencer immédiatement le travail au studio. Une petite chose imprévue : Marlène Dietrich a également refusé de collaborer à Vénus Blonde en tant qu’interprète. Son nom a été également immédiatement rayé sur la liste de paye, ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs de manger tous les jours.
Josef von Stemberg, contre qui un procès de 100.000 dollars en dommages et intérêts a été intenté, a pris tranquillement un train pour New-York. Dans cette ville, il est resté une journée et quelques heures, pour voir son père souffrant à Long Island, il a consulté son avocat qui semble l’avoir encouragé, a vu quelques amis qui l’ont félicité d’avoir eu le courage de dire aux directeurs d’Hollywood son opinion sur eux, et il vient de repartir pour Hollywood où il a encore beaucoup d’affaires à liquider, avant de venir en France. Car il y viendra bientôt.

Je suis allé interviewer l’auteur des Nuits de Chicago et de Shanghaï Express dans sa chambre d’hôtel, à Central Park. Il était en train de boucler ses deux petites valises. Des costumes de sport, des manuscrits et des monceaux de télégrammes y sont entassés. Calme, souriant, sympathique, von Sternberg me parla de ses déboires. Il a un visage peu commun, une tête d’intellectuel plutôt que d’artiste, des cheveux encore plus longs que ceux d’Albert Einstein, grisonnants, et de longues moustaches, retombant sur ses lèvres.

Pour Vous du 12 mai 1932

Pour Vous du 12 mai 1932

« Je ne trouve pas nécessaire d’attaquer les gens qui veulent me faire boycotter aux Etats-Unis. Le cinéma est comme tous les autres métiers ; il y a toutes sortes d’hommes, des bons et des mauvais. »
— Croyez-vous qu’un compromis pourrait encore tout arranger à Hollywood ? »
Il sourit sceptiquement :
« Tout est possible. Mais ce qui est certain, c’est que je ne ferai aucune concession et je n’en prendrai pas l’initiative.
— Quelle est la position de votre collaboratrice, Mme Marlène Dietrich ?
Elle m’a téléphoné cette nuit de Los Angeles où elle vit avec son mari et sa petite fille, et elle s’est déclarée solidaire avec moi. La Vénus blonde se fera donc sans nous deux.

— Quels sont vos projets ?
J’irai dans quelques semaines en Europe, en France et en Allemagne. J’ai reçu des propositions très flatteuses d’Europe, mais il serait prématuré d’en parler maintenant. J’en ai d’autres, venant des Etats-Unis. Je ne désire qu’une chose, c’est de travailler, de faire la mise en scène et je veux travailler partout où l’on peut réaliser des œuvres honnêtes dont on n’a pas à rougir.
« J’aimerais beaucoup et j’espère pouvoir travailler en France, un pays qui a toujours été très indulgent pour mes films et où rien, absolument rien, ne manque pour faire de bons films.
« Vous avez des metteurs en scène comme René Clair pour qui j’ai beaucoup d’admiration et qui est très apprécié aux Etats-Unis.

— Est-ce que ces événements interrompent provisoirement votre collaboration avec Marlène Dietrich ?
Je ne crois pas. Elle va probablement rentrer aussi pour l’instant en Europe. »

Des porteurs de bagages, habillés en généraux de cavalerie, nous interrompent ; ils viennent chercher les bagages et avertir Josef von Sternberg que s’il continue à bavarder, son train, le « Vingtième Siècle » filera sans lui. Je quitte l’homme qui était condamné jusqu’à maintenant à faire quatre films par an, alors que d’autres grands réalisateurs n’en font qu’un ou deux pendant la même période.

George Root

Pour Vous du 12 mai 1932

Pour Vous du 12 mai 1932

En bonus, nous vous proposons cet article léger qui figure dans le même numéro de Pour Vous qui vous conseille mesdames de ne pas vous promener à Asnières comme Marlène Dietrich à Shanghaï…

Comment J. von Sternberg habille ses héroïnes

paru dans Pour Vous du 12 mai 1932

Pour Vous du 12 mai 1932

Pour Vous du 12 mai 1932

Si l’on vous disait que, dans Shanghaï Express, Marlène Dietrich est remarquablement bien habillée, vous souririez sans doute avec l’expression avertie et légèrement amusée qui accueille, en général, l’éclosion d’un paradoxe sur les lèvres de l’interlocuteur. Vous avez assez entendu répéter que l’élégance consistait à être habillée d’une façon appropriée aux circonstances pour savoir que les robes de Marlène conviennent aussi peu que possible à un voyage de trois jours en chemin de fer, même dans un pays aussi détaché des conventions que la Chine moderne.

Dans une situation analogue, vous auriez choisi un confortable tailleur de tweed, un chapeau de feutre simple, un manteau en poil de chameau, des bas de laine, des souliers plats. Or, Marlène arrive vêtue de noir, coiffée d’une toque de plumes collées, le visage à demi dissimulé sous une voilette. Elle a autour du cou un extravagant boa de plumes de coq. Plus tard, c’est toujours vêtue de soie noire, et coiffée d’une profusion d’aigrettes, qu’elle erre dans les couloirs du train. Chaque heure du voyage la trouve habillée différemment, depuis la longue robe de velours jusqu’au somptueux déshabillé de dentelle, mais chaque fois elle semble prête pour un thé intime ou pour un cocktail-party, plutôt que pour les péripéties d’un voyage à travers un pays en révolution.

Pour Vous du 12 mai 1932

Pour Vous du 12 mai 1932

Cette négligence, ce mauvais goût apparent, sont en réalité d’une habileté suprême. Rien ne saurait situer l’héroïne du film sur un plan irréel et romantique autant que ce choix bizarre et compliqué de toilettes. Cessant d’être une femme ordinaire, Marlène, ou plutôt Shanghaï Lily devient un personnage spécial, obéissant à ses propres lois, paré d’un luxe étrange, attirant, et en même temps marqué par une sorte de fatalité redoutable. Impression qui découle en grande partie de tout l’attirail si particulier du costume, où l’on retrouve, d’ailleurs, la trace de toutes les manies, de tous les goûts secrets de Sternberg.

Pour Vous du 12 mai 1932

Pour Vous du 12 mai 1932

Car ce n’est pas la première fois, depuis Les Nuits de Chicago, qu’il entoure de plumes frémissantes le cou de ses héroïnes, ni qu’il dissimule leurs yeux sous le piège prometteur des dentelles. Séductions un peu désuètes dont lui seul garde le secret, et qu’il laisse s’épanouir à leur aise à la faveur de ses films. Et, sans doute, beaucoup de femmes, en voyant sur l’écran la grâce oubliée d’une voilette, la courbe caressante d’une crosse de plumes, se prennent à envier le prestige un peu frelaté de Marlène et ses robes séduisantes, mais impossibles. Qu’elles se méfient ! Privés du décor, des artifices de la photographie, de la personnalité de celle qui les porte, ces chiffons, ces oripeaux pour rêveurs romanesques ne seraient plus que ridicules…

Pour Vous du 12 mai 1932

Pour Vous du 12 mai 1932

Ne confondez pas Asnières avec Shanghaï, et songez, pour vous consoler, que Marlène elle-même n’aurait jamais l’idée, en dehors du studio, de s’habiller comme ces femmes si belles, mais, hélas ! imaginaires, auxquelles elle prête, un instant, son visage, sa démarche et sa belle voix sourde.

André-R. Maugé

Pour Vous du 12 mai 1932

Pour Vous du 12 mai 1932

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

La page consacrée à la rétrospective von Sternberg à la Cinémathèque française.

Bande annonce de la rétrospective Josef Von Sternberg, du 31 août au 2 octobre 2016, à la Cinémathèque française.

 

Le reportage sur von Sternberg dans Cinéma Cinémas en 1983 avec des extraits de son interview par André S. Labarthe en 1966.

*

 

Marlène Dietrich chante Falling in love again dans L’Ange Bleu.

 

La bande annonce de Blonde Venus.

 

La chronique du New York Times à la sortie de Blonde Venus en 1932.

 

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *