Avec Charlot à Londres par Cami (VU 1931)


Suite de notre partenariat avec le musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône, dédié à l’histoire de la photographie, qui nous a autorisé à reproduire certains articles consacrés au cinéma paru dans le magazine légendaire de Lucien Vogel : VU (dont ils possèdent l’intégralité, de 1929 à 1940).

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Nous avons donc commencé cette série avec le numéro spécial que VU a consacré le 1 avril 1931 à Charlie Chaplin à l’occasion de la sortie parisienne des Lumières de la Ville.

Le premier article « Charlie Chaplin auteur par René Clair » a été mis en ligne ici.

Le second signé du réalisateur Mack Sennett, celui qui a découvert Charlie Chaplin en 1914 et lui a permis de débuter dans sa compagnie Keystone est à lire .

Le troisième était de Fred Karno qui lui donna sa chance à Londres (à lire ).

Le quatrième était de Charlie Chaplin lui-même qui évoquait quelques souvenirs, ici.

Le cinquième était l’évocation par le scénariste/réalisateur/romancier/journaliste Carlo Rim de la venue à Paris au printemps 1931 de Charlie Chaplin pour le lancement des Lumières de la ville, .

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Cette fois-ci, c’est l’évocation à Londres de la venue de Charlie Chaplin pour le lancement des Lumières de la ville par l’humoriste Cami, ami de Chaplin.

A suivre…

 

Charlot à Londres par Cami

paru dans VU du 1 avril 1931

VU du 1 avril 1931

VU du 1 avril 1931

J’étais invité par Charlie Chaplin à la présentation de son nouveau film à Londres.

Aussitôt arrivé je me fais conduire au « superpalace » qui a l’honneur de loger le plus grand acteur comique « in the world ». En descendant de taxi, je ne peux réprimer un haut-le-corps de surprise. Là, devant moi, le nez collé contre la porte vitrée de l’hôtel, la silhouette légendaire m’apparaît soudain. Petit melon, tignasse ébouriffée, jaquette étriquée, pantalons trop larges, souliers en « pattes de canard », oui, c’est bien lui, c’est « Charlot » le populaire, l’universel vagabond de l’écran !

VU du 1 avril 1931

VU du 1 avril 1931

Est-ce une farce de Chaplin ? Cela m’étonnerait. Je connais trop l’horreur de Charlie pour tout déguisement en dehors du «studio». Jamais dans ses voyages, il n’emporte l’illustre défroque de «Charlot». Jamais il n’a consenti — malgré des fortunes offertes — à paraître en public dans ses habits de cinéma Alors ?… Est-ce une amicale exception en ma faveur?.., Je m’approche du « Charlot ».

Ce n’est pas Chaplin. Certes ce vagabond ressemble comme un frère au « Charlot» de l’écran. Même pâleur, même petite moustache. Mais je cherche vainement dans son regard l’étrange flamme dont les yeux du véritable Chaplin sont comme embrasés. Le vagabond semble s’éveillé d’un beau songe.

VU du 1 avril 1931

VU du 1 avril 1931

Excusez-moi, je m’en vais, murmure-t-il. Je sais bien que ça marque mal un type dans mon genre devant une « crèche-à-rupin », D’habitude je les « z’yeute » même pas. Mais aujourd’hui, c’est plus fort que moi, il a fallu que je m’arrête pour voir, rapport à Lui, qu’est descendu dans ce palace. Pensez, Lui, qui nous représente au ciné, nous les « pauvres bougres ». Lui, notre frangin de l’écran, il habite là, dans cet « asile-de-nuit-pour-millionnaires ». C’est un honneur, pas vrai ? pour nous tous les vagabonds, les « Charlots » de la vie, de penser que notre grand copain est reçu dans des palaces ! Tenez, cette nuit, avant de m’endormir sous mon pont je m’disais : « A c’theure il doit roupiller bien douillettement dans son plumard « high-life » ! « Je pensais : « C’lui qui nous représente, y « pionce » bien au chaud, comme les riches ! Et je m’suis endormi tout fier, sous mon pont !

Une armée de reporters assiège l’antichambre de Chaplin. J’entre dans un bureau. J’enjambe des piles de lettres qui montent du tapis à hauteur du genou. Dix secrétaires penchés sur cet océan de correspondance, décachettent, classent ou déchirent sans arrêt les quelque trois mille lettres du courrier quotidien.

VU du 1 avril 1931

VU du 1 avril 1931

Personne ne sera reçu ce soir. M. Chaplin s’habille pour se rendre au « Dominion » à la présentation de son film, répètent inlassablement les « gardes-du-corps » de Charlot.

Je tends ma carte. Une voix sévère répète à mon intention :

Personne ne sera reçu…

Mais brusquement surgit la haute silhouette de Carlyle Robinson, le fidèle secrétaire particulier de Charlie Chaplin,

Ah ! Cami !

Et tout en riant du « rire silencieux de Bas-de-Cuir » le cordial Robinson écarte d’une main les « gardes-du-corps », me pousse par les épaules devant lui, me fait traverser je ne sais combien de pièces, ouvre une porte et me projette littéralement dans les bras de Charlot ! Embrassades ! Effusions !

Je regarde Chaplin. Je ne l’ai pas revu depuis dix ans. Il n’a pas changé. Ses cheveux d’argent, loin de le vieillir, font ressortir davantage l’extraordinaire jeunesse de ses traits. Son rire, qui conserve miraculeusement toute la fraîcheur, toute la naïveté d’un rire d’enfant, éclate à pleines dents. Mais, soudain, son front s’assombrit. Il songe qu’il va falloir se mettre en habit et assister à la première de son film devant le « Tout-Londres », réuni pour le fêter.

VU du 1 avril 1931

VU du 1 avril 1931

« Ça me rend malade ! » m’avoue-t-il en simulant un petit frisson d’effroi. Et cette peur des manifestations officielles n’est pas feinte. Chaplin est sincère. Sa timidité et sa modestie naturelles sont à peine croyables. Aussi la plus grande joie de Charlie est-elle de tromper la surveillance de son entourage et de partir tout seul à travers Londres, à la recherche de quelques chers souvenirs de sa jeunesse.

Mais malgré le programme chargé de la semaine, Charlot a trouvé quelques instants pour une de ces escapades qui le reposent des cérémonies pompeuses qu’il ne peut éviter.

Chaplin est prisonnier de sa gloire… mais « Charlot» s’évade ! Le cœur battant d’émotion, il va revoir la petite école où, pendant quelques mois (trop brefs hélas ! car il lui fallait tout jeune quitter la classe pour gagner sa vie), il suivit les cours avec son frère Sydney.

Après une distribution de gâteaux et de schillings aux écoliers, Chaplin, les larmes aux yeux, quitte sa vieille classe. Mais dans la rue il est reconnu par la foule. En moins de trois minutes, il est entouré, pressé, acclamé par des centaines d’admirateurs. D’un bond, Charlot échappe à la foule trop enthousiaste et (on dirait un de ses films !) se réfugie dans une pâtisserie !

Ah! ces escapades dans la fantaisie, dans l’imprévu, combien Charlot les préfère au solennel décorum des réceptions politiques ou mondaines dont il est chaque jour la victime résignée.

VU du 1 avril 1931

VU du 1 avril 1931

La présentation de City Lights vient de finir. Toute la salle debout, tournée vers Charlie Chaplin, ne peut se lasser d’applaudir son idole.

Poussé sur la scène, les yeux humides, Charlie essaie de prononcer un petit discours… Mais son émotion est trop forte. Il ne peut terminer et s’enfuit derrière le rideau en esquissant par contenance quelques pas « à la Charlot».

A la sortie, dans la foule qui se presse devant le cinéma j’aperçois de nouveau mon vagabond, le « Charlot» de la vie réelle.

C’est un triomphe, n’est-ce pas, monsieur ? m’interroge-t-il. Paraît qu’il n’a jamais été plus « humain », plus « pauvre bougre », plus miséreux que dans ce film ! C’qu’il va en gagner de l’argent avec ça, le frère ! Une fortune, c’est couru ! Il y avait là pour nous applaudir — je dis nous, parce que c’est nous les vagabonds qu’il personnifie sur l’écran, — il y avait là tout le gratin de Londres, à ce qu’on m’a dit, pendant que j’attendais en face sous la pluie. Des ministres, des lords, des ladies ! On a beau être simple, moi, ça me rend orgueilleux, des trucs comme ça !

Après la représentation, Charlie Chaplin reçut ses amis à souper. Je suis le seul Français de cette sensationnelle réunion. Des célébrités anglaises en tous genres : acteurs, actrices, hommes politiques et les représentants les plus en vedette de la libérale aristocratie britannique, se pressent dans les salons du palace.

VU du 1 avril 1931

VU du 1 avril 1931

 

Sur l’air de la Violeterra, dont la musique sert de « leitmotiv » à son nouveau film, Charlie Chaplin ouvre le bal. Qui reconnaîtrait en ce mince gentleman cravaté de blanc et portant l’habit avec une suprême élégance, le pitoyable « Charlot» de l’écran, au pantalon rapiécé, aux chaussures sans talons ?

Avec une grâce, une souplesse presque féminine, Charlie Chaplin, souriant de toutes ses dents, entraîne sa danseuse. Et, miracle ! personne ne rit ! On a beau évoquer le burlesque souvenir du « Charlot» danseur maladroit de la Ruée vers l’Or, et de tant d’autres films, personne ne songe à rire. Rien, dans cet aérien danseur, aux pas presque immatériels, rien ne rappelle plus le « pauvre bougre » légendaire.

Seul, le regard de Chaplin est aussi profondément triste que celui de « Charlot»…

… Les dernières notes de la Violeterra. .. Qu’a donc évoqué dans le cœur de Charlie l’émouvante et populaire mélodie ?

A-t-il, en dansant, revu toute sa jeunesse d’affreuse misère dans ce Londres qui le fête aujourd’hui ? Le père qui se suicide, la mère devenant folle, les jours sans feu, les jours sans pain…

Nos regards se croisent…

…. Les yeux de « Charlot» pleurent dans le visage souriant de M. Charlie Chaplin.

Texte et dessin de CAMI

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Source : Collection Musée Nicéphore Niépce

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Pour en savoir plus :

Le site officiel de Charlie Chaplin.

Une photo de Cami avec Chaplin à Paris sur le site Discovering Chaplin.

Magnifique bande annonce autour des chefs d’oeuvres de Chaplin.

 

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