Donne-moi tes yeux de Sacha Guitry (Ciné-Mondial 1943)


Suite de notre clin d’oeil à la Rétrospective Le mélodrame français (jusqu’au 31 juillet 2016) à la Cinémathèque française avec le film de Sacha Guitry : Donne-moi tes yeux sorti le 3 décembre 1943 à Paris (au Biarritz).

Le premier titre envisagé était Nuit Blanche (sans rapport avec le film de Visconti du même nom) comme le montre certains articles publiés durant le tournage du film que nous reproduisons ci-dessous.

Un sculpteur qui vient d’épouser son modèle change brusquement de caractère et rompt après une scène. Comprenant que son mari devient aveugle et qu’il a voulu lui rendre sa liberté, sa femme « devient ses yeux ».

***

Donne-moi tes yeux sera projeté le mercredi 6 juillet 2016 à 19h00.

***

Le premier film de notre clin d’oeil à la Rétrospective Le mélodrame français était Angèle de Marcel Pagnol, à lire ici.

 

 

Ciné-Mondial du 10 décembre 1943

Ciné-Mondial du 10 décembre 1943

DONNE-MOI TES YEUX

critique paru dans Ciné-Mondial du 10 décembre 1943

Ciné-Mondial du 10 décembre 1943

Ciné-Mondial du 10 décembre 1943

Un mauvais film, mais bien agréable à écouter. L’esprit y traîne partout… négligemment. Les chefs-d’œuvre aussi. C’est un des aspects les plus agréables du film que son amour du beau évoqué en un plaidoyer spirituel en faveur de l’art. C’est plaisir que d’y surprendre un ton nouveau, d’entendre enfin le cinéma changer de conversation et aborder un sujet qui ne lui est malheureusement pas familier.

Sacha Guitry évoque la victoire de l’art avec beaucoup d’habileté et flétrit la critique. Du moins flétrit-il une certaine critique, celle qui n’a pas su deviner le génie quand il se manifestait et à qui la postérité a donné tort. Mais pourquoi ignore-t-il celle qui le voit partout où il n’est pas et que la postérité n’approuvera pas davantage. Elle n’est cependant pas moins flétrissable.

L’histoire que nous conte Sacha Guitry et dans laquelle tout le monde a de l’esprit, y compris l’auteur, n’est pas tout à fait nouvelle. Mais elle contient des passages comme celui de la visite du musée par lequel elle commence, des scènes comme celles du premier rendez-vous de François et de Catherine qui doit tout au dialogue, celle de la promenade dans la nuit, celle un peu longue peut-être de Mlle Thomassin, celle du retour de la jeune fille dans l’atelier où le sculpteur cache sa cécité. Tout cela et bien d’autres détails dans lesquels l’imagination ingénieuse de Sacha Guitry pirouette à loisir, nous font oublier que la mise en scène essentiellement théâtrale n’a pas toutes les vertus exigées par l’écran. Sacha Guitry donne au mot plus de soins qu’à l’image.

Il donne aussi beaucoup de soins à son interprétation et il n’a pas tort. Il est étincelant d humour, de verve, de précision, tant que son personnage reste un homme heureux. Mais son adresse d’illusionniste de la pensée, de manipulateur de mots, d’acrobate du dialogue qui sait tant nous ravir s’accommode moins bien de l’émotion. Dès que le rôle tourne au tragique, et Dieu sait s’il devient douloureux, son talent cède et ne doit son salut qu’à la perche que lui tend l’esprit de l’auteur — encore lui — qui, heureusement, ne perd jamais ses droits.

Geneviève Guitry a un rôle charmant, qu’elle joue fort agréablement. Elle est adorable de fraîcheur, de douceur, de gentillesse et même d’émotion. Aimé Clariond, Mona GoyaMarguerite Pierry, René Fauchois, Maurice Teynac, Jeanne Fusier-Gir, Pasquali, Marguerite Moreno, ne font que passer, mais le font avec éclat, de même que Maurice Carrère qui se tire adroitement de son petit rôle, et surtout Duvallès et Mila Parély qui, en quelques répliques, font bien des choses.

Didier Daix

Ciné-Mondial du 10 décembre 1943

Ciné-Mondial du 10 décembre 1943

Moi et toi ou une comédie bien parisienne : Sacha Guitry et Geneviève Guitry plus unis que jamais.

paru dans Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Faire un reportage avec Sacha Guitry n’est pas chose facile. Ou plutôt, je devrais dire : décider Sacha Guitry à faire un reportage. Car, une fois qu’il a accepté, je ne connais pas d’homme plus complaisant, plus aimable. Avec lui, ce n’est même pas nécessaire de chercher des idées… Il les trouve pour vous !
Mais aussi, pour arriver à ce stade, combien de jours, de mois d’attente… compréhensible d’ailleurs si l’on songe un seul instant à la vie laborieuse du maître.
Il organise des galas, prête son concours à d’autres, écrit un livre, une pièce, un scénario, joue au théâtre et au studio, met en scène un film, et trouve le moyen de ne pas rater un vernissage de peinture ou un grand concert.

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Alors qu’il réalisait « Donne-moi tes yeux », le premier film où Geneviève Guitry peut donner la mesure de son talent, « Ciné-Mondial » avait l’intention de montrer à ses lecteurs comment Sacha Guitry prépare ses oeuvres. En effet, que ce soit une pièce, un film ou une émission radiophonique, les répétitions se font toujours chez lui. Aussi, n’importe quel jour de la semaine, si vous pénétrez dans son hôtel particulier, vous pouvez être sûr de rencontrer là une véritable pléiade de comédiens, lesquels transforment salons et cabinet de travail en vastes coulisses d’un théâtre dont les décors seraient dignes de figurer sur les panneaux du Louvre ou de Versailles. Le fameux « Musée Guitry » est aussi un conservatoire des arts où ne sont pas jouées, comme les méchantes langues l’insinuent, que les œuvres du grand seigneur et poète de céans.

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Pour revenir à ce reportage, depuis le premier tour de manivelle de « Donne-moi tes yeux », une bonne douzaine de fois je n’obtins qu’une réponse négative.
Comme je tentais une dernière tentative en apprenant la proche sortie du film, Sacha Guitry me demanda quelles étaient les raisons de mon insistance. Inutile de vous dire que suspendu à l’appareil téléphonique, j’en trouvai immédiatement quelques-unes pour le convaincre. Sans grand espoir, j’attendais le verdict quand, après un silence, la voix tant imitée mais inimitable me dit :
Eh bien ! d’accord… Cela pourra me faire connaître !

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

…Et c’est ainsi qu’avant la première représentation de « Donne-moi tes yeux » j’ai pu pendant trente minutes voir vivre rétrospectivement par Sacha et Geneviève Guitry, les longues heures d’intimité laborieuse qui les liaient pour atteindre la perfection dans la gamme des sentiments qu’ils voulaient inspirer.

Ils revivaient si intensément tout le drame moderne écrit par Sacha Guitry, que ni la présence du photographe, ni le buste d’Anatole France remplaçant celui de Geneviève pour les répétitions, ni les lunettes anachroniques devant les yeux de Sacha jouant l’aveugle, ne parvinrent à minimiser la vérité qui se dégageait de cette scène. Devant nous s’épanouissait sans pudeur l’amour du métier, l’amour de la grandeur, l’amour tout court !

Guy Bertret

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

(Photos Ronghol)

Sacha Guitry, lui aussi, fait un film en couleurs

paru dans Ciné-Mondial du 12 mars 1943

Ciné-Mondial du 12 mars 1943

Ciné-Mondial du 12 mars 1943

Sacha Guitry, qui tourne La nuit blanche, a reconstitué au studio le Salon des Indépendants du Palais de Tokyo…
Au lieu d’accrocher des tableaux de grand magasin exhumés des greniers d’accessoires, il a invité les peintres les plus célèbres, jeunes et vieux, à lui prêter leurs plus belles toiles. C’est ainsi qu’à cette exposition, assurée pour 12 millions, on a pu voir un Vlaminck, un Utrillo, un de Segonzac, un Lhote, un Friesz, un Van Dongen, un Braque, un Touchargue, un Derain, un de Waroquier, un Brianchon, un Bonnard, un Marie Laurencin, un M. Luka et tant d’autres. Tous les peintres sont venus au vernissage comme s’il s’était agi d’une véritable exposition… On les a vus, à l’aise, allant d’un groupe à l’autre, se retrouvant, se félicitant, tandis que la caméra enregistrait la scène.

Ciné-Mondial du 12 mars 1943

Ciné-Mondial du 12 mars 1943

Ces figurants avaient de l’allure… Malgré leur qualité et leur nom, on ne les a pas payés.
Ils ont prêté leur concours pour la gloire d’un film et d’un grand auteur qui n’aime pas la médiocrité et qui apporte à tout ce qu’il fait jusqu’au moindre détail un soin attentif et un souci de la perfection qui n’appartiennent qu’à lui. On ne trouvera jamais un film de Sacha Guitry sans qu’on ait à noter une originalité dans la réalisation… originalité de grand seigneur.

Ciné-Mondial du 12 mars 1943

 

Ciné-Mondial du 12 mars 1943

Ciné-Mondial du 12 mars 1943

Sacha Guitry a une âme de Louis XIV faite pour vivre au XX° siècle.

Gérard France

(Photos Ronghol)

Nuit Blanche par Pierre Leprohon

paru dans Ciné-Mondial du 19 mars 1943

Ciné-Mondial du 19 mars 1943

Ciné-Mondial du 19 mars 1943

[…] Cela est d’autant plus méritoire qu’au studio comme ailleurs les difficultés sont grandes. On sait que pour une meilleure répartition du courant, certains studios tournent la nuit. Est-ce pour cela que Sacha Guitry a intitulé son nouveau film Nuit blanche ?

De retour aux Champs-Elysées, comme il manquait quelques photos pour compléter cette page, nous faisons un dernier saut aux studios François-I°, où le maître se met en scène sous les traits d’un sculpteur fameux. Ici les prises de vues ne commenceront qu’à minuit. En attendant, les accessoiristes démolissant à grands coups de marteau le décor du salon, tandis que d’autres mettent en place le bureau du sculpteur. Ameublement de goût, bibelots de valeur, gravures anciennes. Par delà une large baie, on aperçoit le chevet de Notre-Dame…

Ciné-Mondial du 19 mars 1943

Ciné-Mondial du 19 mars 1943

C’est là que Marguerie Pierry viendra entretenir l’artiste menacé de cécité, d’une œuvre qu’elle mène depuis vingt ans pour aider les aveugles, leur rendre courage. Long débit qui ne sera coupé qu’un instant et aussitôt repris sans défaillance. Mais il est vrai que Sacha Guitry est l’un des rares réalisateurs qui travaillent dans la calme et traitent leurs collaborateurs avec une correction de grand seigneur.

Nuit Blanche n’est plus seulement un titre pour les acteurs, les techniciens, ni même pour le reporter. Depuis longtemps le dernier métro s’est arrêté. Il faudra attendre le petit jour pour quitter le studio et rentrer chez soi, fourbus, après avoir bouclé le tour du cadran…

Pierre Leprohon

Ciné-Mondial du 19 mars 1943

Ciné-Mondial du 19 mars 1943

 

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Ciné-Mondial du 03 décembre 1943

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Un article sur la restauration du film en 2007 sur le site de la Cinémathèque française.

Une belle critique du film sur le blog Damiencine.

Raymond Chirat présente ‘Donne-moi tes yeux’ de Sacha Guitry (2011).

La Bande Annonce de ‘Donne-moi tes yeux’.

 

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *