Le Brasier Ardent d’Ivan Mosjoukine (Cinéa 1923)


A l’occasion du cycle L’Aventure Albatros – la suite à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, voici la suite de notre série de posts avec Le Brasier Ardent d’Ivan Mosjoukine, l’un des chefs d’oeuvres Albatros sorti le 1 juin 1923 et non le 2 novembre 1923 comme indiqué sur Wikipédia (cf plus bas).

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Du Brasier Ardent, Jean Renoir disait que c’est ce film qui l’avait décidé à faire du cinéma au lieu de la céramique !

« Un jour, au cinéma du Colisée, je vis Le brasier ardent mis en scène par Mosjoukine et produit par le courageux Alexandre Kamenka des films Albatros.  La salle hurlait et sifflait, choquée de ce spectacle si différent de sa pâture habituelle. J’étais ravi. Enfin, j’avais devant les yeux un bon film en France. Bien sûr, il était fait par des Russes, mais à Montreuil, dans une ambiance française, sous notre climat ; le film sortait dans une bonne salle, sans succès, mais il sortait. Je décidai d’abandonner mon métier qui était la céramique, et d’essayer de faire du cinéma. »
Jean Renoir, Mes années d’apprentissage, extrait de Écrits (1926-1971).

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Ivan Mosjoukine était d’origine russe et avait fui la révolution d’Octobre pour la France où il devint l’un des plus grands acteurs du cinéma muet français. Mais il fut aussi un grand réalisateur comme le montre Le Brasier Ardent.

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Malheureusement il meurt dans la misère, l’arrivée du parlant lui ayant été fatal, en 1939 de tuberculose à la clinique de Neuilly-sur-seine.

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Signalons que c’est grâce aux Films Albatros et à Alexandre Kamenka que Marcel Carné doit en partie sa carrière. En effet, Il débuta en 1928 en tant que troisième assistant de Jacques Feyder sur Les Nouveaux messieurs, une production Albatros. A la suite de cela, Feyder part à Hollywood où il tournera notamment avec Greta Garbo tandis que Carné se retrouve seul à Paris. Heureusement Alexandre Kamenka accepte de le garder et l’engage sur le tournage de Cagliostro de Richard Oswald où il sera assistant cette fois-ci du célèbre chef opérateur Jules Kruger (qui travailla avec Abel Gance et Marcel L’Herbier).

 

 

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

CINÉA INTERROGE IVAN MOSJOUKINE

Paru dans Cinéa du 15 juin 1923

C’est aux Studios de la Société Albatros à Montreuil que nous avons pu rejoindre le grand artiste russe à qui nous devons Le Brasier Ardent.
Il vint à nous dans un costume de marin qu’il portait avec sa prestance habituelle. Nous étions dans un bureau tranquille, propice à la longue conversation que nous devions avoir. Mais plus loin, en effet, on tournait les dernières scène de Kean dont le travail sera terminé, sans doute peu de jours après la parution de ce numéro. Comme nous nous excusions d’interrompre sa belle et consciencieuse tâche Mosjoukine nous accueillit la main tendue et nous dit, avec le délicieux accent de son pays :

J’aime Cinéa, Monsieur, et je suis heureux que vous soyez venu.
Nous savons infiniment gré au créateur du Brasier de n’avoir pas laissé notre entretien sur le ton généralement officiel des interviews. Grâce à cette souriante cordialité nous pûmes remplir notre mission secrète, qui n’était pas simplement de rapporter quelques dates et renseignements biographiques, mais d’être mieux éclairé sur l’esthétique personnelle d’un jeune réalisateur de premier ordre.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Nous connaissions tous Mosjoukine interprète. Nous l’avons vu dans Angoissante Aventure, son premier film, dans Justice d’abord, dans L’Enfant du Carnaval, qui fut son premier essai de metteur en scène. Nous l’avons suivi et aimé dans Tempêtes, ce beau drame de Boudrioz dans lequel il interprétait le rôle cornélien d’un juge d’instruction pris entre le devoir et l’amour et que la censure ne put apaiser en le muant en avocat. La foule enfin le connut mieux dans La Maison du Mystère, qui eut l’avantage considérable de le faire voir à tous et qui contenait une puissante scène de cirque où nous nous souvenons qu’il avait su renouveler la vieille et cruelle pantomime de Paillasse.

Mais nous ne connaissions pas complètement Mosjoukine.

Il fallait Le Brasier Ardent pour que nous en eussions une révélation totale. Aux yeux de certains, celle-ci pourrait paraître, cependant, en partie obscure, le dernier film du bel artiste russe contenant à coup sûr des intentions assez profondes pour que nous ayons tenté de les exposer dans nos colonnes.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Ce qui m’intéresse le plus, nous dit Yvan Mosjoukine, c’est l’étude des sentiments humains. Lorsque je faisais du théâtre, à Moscou, je ne pensais pas encore au Cinéma. Quand, il y a onze ans, je fis mes débuts cinégraphiques, je ne croyais pas à l’avenir de cet art. Je dois sincèrement l’avouer. Populaires et franchement épisodiques, les films édités à cette époque — et trop souvent depuis — ne me permettaient pas d’envisager l’avenir psychologique du Cinéma sous un jour très brillant. Mais aujourd’hui il ne nous est plus donné de douter. L’ardeur que je réservais avec prudence, je la mets à présent toute entière à mes recherches cinégraphiques.

Les Intentions du « Brasier Ardent »

« Je crois avoir prouvé assez clairement ce que je voulais démontrer. Le Cinéma ne peut se contenter d’un récit dramatique pur et simple, même s’il est admirablement développé. L’impression du public quel qu’il soit médiocre ou supérieur, illettré ou intellectuel, demande à être renouvelée le plus souvent possible. Notre conscience a besoin de changements, surtout lorsque ce sont nos sensations visuelles qui l’alimentent. C’est pourquoi j’ai voulu envelopper le récit de mon film d’une atmosphère de fantaisie, d’un cadre d’action extrêmement mouvant. Après avoir exposé l’état d’âme de mon héroïne par un rêve puissant et homogène, je suis entré dans le domaine du réel avec un esprit différent, celui que nous devons avoir en présence de la vie, qui est elle-même pleine de fantaisie et de changement.

Le drame doit être au fond et constituer la trame de la composition. Mais si la réalisation tragique abuse de la sensibilité du spectateur, celui-ci ne prendra plus le même intérêt à l’action et, surtout, son acuité de perception s’émoussera. Au contraire, l’inattendu et le varié sont des éléments puissants d’intérêt et de constant éveil de l’esprit, conditions favorables entre toutes à la compréhension du drame lui-même, à l’impression profonde produite par celui-ci.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

« Parti d’une forme intéressante, qui m’avait premièrement attiré pour Le Brasier, je n’ai pas tardé à être entraîné vers le fond. J’ai, eu soin, cependant, de laisser à ce dernier la plus grande simplicité possible, à réserver la fantaisie et le complexe pour la forme. J’affirme que le drame doit rester simple, facile à comprendre, pareil au leitmotiv, grave et profond, des grandes symphonies ou des opéras wagnériens. L’arabesque n’est permise qu’au détail.

C’est ce que vous pouvez voir dans notre film. Le destin commun des deux jeunes héros, l’amour qui les possède, c’est le sujet de fond,c’est le drame, c’est le brasier ardent de leurs âmes. Exposée par le Rêve de la Femme, ce fond, psychologique ne revient à la surface du film que par des scènes silencieuses et simples, des duos d’émotion muette, des regards suppliants, désespérés, interrogateurs, pour le rôle de la Femme, et des regards qui se défendent d’exprimer ce que ressent son coeur, pour le rôle de l’homme.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Quant à la forme c’est tout à fait autre chose. Là, j’ai mis tout ce que je pouvais de fantaisie : le club des chercheurs, la poursuite des taxis, la chambre électrique de la Femme, etc. Ces impressions variées, multiples, rapides, j’espère qu’elles auront amusé le spectateur, je suis certain qu’elles auront entretenu sa sensibilité et l’auront mieux permis de voir et d’être ému quand il le fallait.

« Les épisodes du Rêve se retrouvent dans la Réalité. Ils les annoncent et les expliquent. Le jeune mendiant du Rêve se tue volontairement. C’est ce que la Femme revoit à la fin du film, Elle ne veut pas que le drame se répète dans la vie et c’est ce qui la décide à faire ce qui est dans son pouvoir pour l’empêcher.

« Je voudrais rappeler aux lecteurs de Cinéa combien j’ai été assisté dans mon oeuvre par tous ceux qui m’ont entouré, Mme Lissenko, Koline et Camille Bardou, que vous avez vu dans Les Mystères de Paris et qui interprète dans Le Brasier Ardent le rôle du Président du club des chercheurs. L’opérateur Mundviller et le décorateur Lochavoff ont été pour moi de précieux et savants collaborateurs. »

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

« Deux Mille ! » La scène violente et échevelée du cabaret de Montmartre où le détective Z… offre deux billets de mille francs à celle d’entre les femmes qui dansera le plus longtemps sur l’air endiablé qu’il s’apprête à jouer.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

La femme (Lissenko), auprès de la fontaine, attend son destin. Z… (Mosjoukine) descend vers elle. La scène, qui se joue dans ce décor d’une belle noblesse architecturale, est faite de silence, d’émotion féminine et d’énergie masculine.

 

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

La femme dit à celui qui a été malgré lui son séducteur : « je succombe ! ». L’homme n’écoute que son devoir et reste fidèle à sa parole de ne pas attenter au bonheur du mari.

Le film en achèvement : Kean

« Nous terminons en ce moment Kean, où je joue le rôle le plus difficile de ma carrière. Ce rôle est triple, puisqu’il comporte à la fois les personnages de Kean, le poète anglais, de Roméo et d’Hamlet. Autour de moi sont réunis d’excellents artistes : la comtesse Koefeld, Deneubourg, Albert Bras (que vous avez vu dans Les Opprimés), Koline (dans le rôle du Souffleur Salomon), Kennellm Foss et Miss Mary Odett dans le rôle qu’elle jouait au théâtre Sarah-Bernhardt. Le metteur en scène Volko (Alexandre Volkoff), qui a fait La Maison du Mystère, nous dirige.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Duo final, se passe de commentaires.

Enfin, nous glanons encore quelques phrases dans la conversation qui se prolongea longtemps :

Je travaille déjà un prochain scénario, qui est de moi, que je mettrai en scène et que j’interpréterai.

L’artiste de Cinéma que je préfère, c’est Charlot. Sa forme comique ne l’empêche pas de traduire l’émotion presque tragique du fond.

J’ai pris mes maîtres en France et je leur dois beaucoup. Ce sont Marcel L’Herbier et Abel Gance, je ne reproche qu’une chose à l’Herbier, c’est de n’être pas toujours compris.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Et notre rencontre se termina sur les paroles de reconnaissance qu’Ivan Mosjoukine adresse à la France, ce pays qui possède le plus intelligent des publics et qui, selon ses propres mots, « après l’avoir accueilli, le traite comme un enfant du pays, »

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

 

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Dans ce même numéro nous retrouvons une critique du film par Jean Tedesco, directeur de Cinéa.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Le Brasier Ardent d’Ivan Mosjoukine par Jean Tedesco

paru dans Cinéa du 15 juin 1923

Un texte inutile correspondant au désir de prendre ses précautions à l’égard d’un public déjà suffisamment averti, précède la projection du remarquable film d’Ivan Mosjoukine.

Est-il bien nécessaire de rappeler au spectateur que le Cinéma en est encore à ses premiers pas ? Cette assertion, dont les critiques cinégraphes eux-mêmes abusent trop souvent, ne nous paraît avoir qu’une valeur extrêmement relative. Le Ciné d’aujourd’hui s’adapte à notre sensibilité présente, il est inspiré par elle ; il lui est trop souvent inférieur, inconscient qu’il semble rester de l’intelligence du Public, surtout populaire ; lorsqu’il la bouscule un peu, s’efforce de l’entraîner, de l’affiner, on dit que c’est du Ciné d’avant-garde. Je ne crois pas qu’il y ait en France des artistes véritables résolus à priori à bouleverser les données établies par la logique de l’esprit et les exigences du coeur. Chacun travaille selon sa conception propre du drame universel, selon sa vision personnelle, ses aspirations, et voilà tout. C’est ce qu’Ivan Mosjoukine vient de faire d’une manière éclatante. Et c’est, au fond, cette simplicité de principe qui a dérouté la critique.

C’est cela que l’on aurait dû nous dire sur l’Ecran avant de dérouler sous nos yeux la bande discutée du « Brasier ardent ». Si l’on voulait absolument nous prévenir de quelque chose il ne fallait pas nous demander « de ne pas en vouloir à l’auteur » mais simplement jeter à la face des spectateurs une phrase dans le genre de celle-ci : « Ce film a été fait par des artistes, selon leur coeur et leur esprit ».

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Cette vérité simple, qui est à la base de toute oeuvre sincère disparaît aujourd’hui de notre vocabulaire, peut-être avec la sincérité elle-même. Certaines personnes, plus averties que moi à n’en pas douter, m’ont dit, après la première vision du «Brasier » : « Ce n’est pas assez extravagant ». D’autres : « C’est un film illogique, dont le début promet mais dont la suite ne tient pas ».
J’avoue que je n’ai pas voulu les entendre. J’ai certainement eu tort.

Mais le film de Mosjoukine m’avait profondément ému et je me suis défendu. Antoine avait-il raison de dire que nous retrouvons devant l’Ecran la mentalité passive d’enfants sages devant la lanterne magique ? Sans doute. Mais il y a, dans la compréhension d’une oeuvre d’art quelle qu’elle soit un principe de sympathie, au sens large du mot, que je m’efforcerai toujours de conserver.

Sans ce principe, un peu trop oublié dans la bataille présente des origines du Cinéma, il n’y a pas de communication directe entre un auteur et son public. L’oeuvre aussitôt s’objective, se désarme devant les instruments bien aiguisés des critiques. Cette expérience, pour l’excellence du métier et l’épreuve finale des résultats, est nécessaire. Mais elle ne doit pas supprimer l’autre, la grande, la généreuse expérience subjective. C’est à ce point de vue que nous avons voulu nous placer pour comprendre et juger « Le Brasier Ardent ».

Les résultats ne nous ont pas déçu, puisque nous nous sommes aperçus, au-delà de la belle émotion que nous devions à notre sympathie, que nous avions compris, grâce à elle, ce qui avait échappé à d’autres. Notamment la soi-disant contradiction entre les deux parties du film, imaginaire et réelle, ne nous est pas apparue. Nous sommes, peut-être, doués d’une vue plus faible. En ce cas, laissez-nous vous exposer la chose, et nos lecteurs jugeront eux-mêmes :

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Une femme, partie de bas, a été sauvée par un homme essentiellement bon. Voilà la première donnée, très simple. Dans son coeur et dans sa pensée tourbillonnent des forces encore obscures. Ces forces la poussent irrésistiblement vers un être qu’elle ne connaît pas. Avant de s’endormir, elle a lu un livre sur les exploits du célèbre détective Z, elle en a contemplé les illustrations qui le représentaient sous plusieurs déguisements. Elle s’endort. Dans son rêve, elle se sent attirée violemment au dehors de sa vie. Elle brûle. Elle est, par son état d’âme, sur le brasier ardent.

Des mains puissantes la traînent par les cheveux. Tout-à-coup, le visage de celui qui la torture et cherche à l’attirer vers lui apparaît. Elle fuit, elle se heurte au malheureux qui est son mari et lui crie : « Femme, arrête-toi ! » Elle pénètre dans un lieu de luxe et de débauche. Parmi les femmes étendues, un homme passe, souverain et dédaigneux. C’est Z. Brusquement, comme dans tous les rêves, les images changent de décor.
Puis, voici la cathédrale. Elle se marie, avec l’homme bon qui est effectivement son époux. Logique du souvenir. L’évêque les bénit et lui dit : « Va retourne à ton foyer ». C’est le même visage qui la poursuit. C’est Z. Elle sort de la cathédrale, un mendiant lui tend les mains. C’est encore lui. Elle le secourt. Elle lui donne tous ses bijoux. Il n’en veut pas, les laisse tomber sur le sol, continue de tendre les mains, puis, se tue. Désespérée, elle se jette dans les bras d’un autre mendiant : son mari. Elle s’éveille.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Rêve cohérent. Les flammes qui brillent à ses pieds et autour d’elle pendant qu’elle le vit rendent l’état de son coeur. C’est le Brasier Ardent, c’est la passion qui couve. Le mendiant d’amour qui se traîne après elle, la retient et lui crie : « Femme, arrête-toi ! » c’est bien la symbolisation du mari amoureux et bon qui l’a sauvée et auprès duquel elle vit, indifférente à son égard, tourmentée par ses désirs secrets. L’homme qui l’attire par les cheveux vers le bûcher, c’est l’Inconnu qui l’attend dans le proche futur, c’est l’Homme du Destin dont elle a le pressentiment brûlant. Les autres incarnations de rêve de celui-ci correspondent à des époques du rôle qu’il va jouer dans la réalité. Un jour, avec le même visage, il passera parmi des femmes étendues, dans un lieu de débauche plus précis. Plus tard, il aura la même expression sereine que l’Evêque et prononcera les mêmes paroles : « Va ! Retourne à ton foyer ».
Enfin, quand il aura lui-même succombé à l’amour, il sera le mendiant douloureux qui refuse les présents qu’on lui offre et se tue.

Le Rêve annonce la Réalité. Je n’ai pas trouvé que la vision de celle-ci fut en désaccord avec celui-là. L’Homme du Destin c’est le détective Z, celui précisément dont les images, dans le livre de ses Exploits, ont suscité et amené le Rêve. Coïncidence voulue, fantaisie qui ne fait qu’accentuer l’emprise du film. La Femme s’éveille et la Réalité se déroule, dans une atmosphère légère et désinvolte qui est, à notre sens, une grande et profonde habileté. C’est le Rêve qui est pesant, fatal, irrémédiable. La Vie, représentée par le] film de Mosjoukine, ne le reproduit pas. Elle a bien son aspect trompeur et souriant, son allure dégagée. Elle ne rappelle le Rêve que par les coups successifs, espacés, du Destin. C’est bien ainsi que les choses se passent. C’est peut-être aussi ce qui a dérouté certains.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Mais nous ne croyons pas avoir lu d’étonnement sur le visage des spectateurs, aux séances du public et ceux-ci paraissaient emportés par le flot des événements sans se reporter froidement, maladroitement aux épisodes du Rêve. Seuls les visages apparus dans le Pressentiment de début, seules les deux paroles prononcées reparaissent : « Femme, arrête-toi ! » et « Va, retourne à ton foyer ! ». C’est assez.

Oui, les événements se déroulent dans une atmosphère de fantaisie délicieuse. L’excentricité du Club des Chercheurs nous est apparue très supérieure à celle de la foire cubiste du Docteur Caligari. Le décor en est franchement intéressant au lieu d’être une déformation recherchée. Le style y remplace la folie.

Les scènes du Choeur des Psychologues sont d’une ironie charmante, nullement ridicule. Elles évoquent l’idée d’une parodie visuelle de ces choeurs d’opérette ou d’opéra-comique que l’on ne pourrait plus réellement parodier tellement ils sont comiques par eux-mêmes. La scène, surtout, où la Femme vient de surprendre Z dans sa chambre en possession d’une précieuse serviette, qu’elle a volée, nous a séduit. Son déroulement en est essentiellement inattendu.

Deux adversaires sont face à face, une jeune femme, un jeune homme. Celui-ci a su s’emparer d’un objet auquel l’autre tient. D’abord, elle tente de s’en emparer à nouveau par l’adresse, puis elle supplie, se fait câline, séductrice. Rien n’y fait. Alors, ils parlent. Et, pour la première fois, l’Art Silencieux se substitue sans faiblesse à la scène de comédie. Z apprend que l’attraction de Paris seule retient la Femme, l’empêche de vivre heureuse dans son foyer, de suivre son mari. Ils ouvrent la fenêtre et regardent la place de la Concorde. Ils évoquent des souvenirs de plaisirs et de joie. Ils sont charmants de simple jeunesse. Ils parlent de spectacles, de music-hall, de revues à grande mise en scène, de tours de force, ils les reconstituent, à deux. La serviette, enjeu oublié du duel, joue son rôle muet. Cette scène nous a rappelé la manière de M. Sacha Guitry.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

L’émotion, dans cette remarquable bande, n’a rien de facile ni de prévu.
Certains duos silencieux de Z et de la Femme ont une noble puissance et se jouent sur des fonds nus qui donnent plus d’acuité encore à l’expression des visages. Les moments de faiblesse de l’homme sont pathétiques par leur simplicité enjouée. La scène des maux de dents, auprès de la vieille grand’mère qui n’en est pas dupe, est véritablement touchante. La joie finale est une explosion de jeunesse où apparaît le double caractère du héros, l’un de rigueur et l’autre franchement humain. De cette dualité difficile, nécessaire au dégagement de l’émotion, de l’héroïsme et de la sympathie, l’auteur s’est tiré avec maîtrise et sans aucune lourdeur.

On ne peut dire que ce dénouement heureux soit illogique. Le mendiant du rêve, en effet, ne se tue pas réellement. Son geste est symbolique de son sacrifice d’amour ; ce n’est pas le pressentiment d’un drame sombre. Il faut, d’autre part, proclamer que le Brasier fourmille de qualités. La scène du cabaret de Montmartre est nouvelle, ce qui peut paraître prodigieux, si l’on tient compte de la débauche de restaurants de nuit que nous subissons dans la production cinégraphique de cette année. Son rythme en est prenant, saccadé, tragique, au point que le vaste orchestre de Marivaux peut à peine le suivre et lui paraît inférieur.

La technique de ce beau film est remarquable. Le Club des Chercheurs en est une preuve étonnante et plus encore, peut-être, cette descente d’escalier du cabaret dont le rythme de danse nous installe d’autorité dans la nouvelle atmosphère. Un grand nombre d’idées ingénieuses fourmille. Les négatifs sont inattendus et logiques. Le défilé des ombres devant l’horloge produit une impression marquante.

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

Le film de Mosjoukine est, à n’en pas douter, une manière de chef- d’oeuvre et nous sommes heureux qu’une grande salle des boulevards ait su le montrer au public parisien.

Nous en sommes heureux pour l’auteur, pour nous-mêmes, et surtout, pour cette vaillante Société des Films Albatros, dont l’effort soutenu en faveur du beau film, est un gage de succès certain dans le présent et l’avenir.

Jean Tedesco

Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923

 

Le Brasier Ardent sort à Paris en exclusivité au Marivaux comme le montre cet encart paru dans La Semaine à Paris daté du 1 juin 1923.

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De même cette publicité qui figure dans le Cinéa du 15 juin 1923

Cinéa du 15 juin 1923
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

 

Pour en savoir plus :

La fiche technique du Brasier Ardent sur le site de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé.

La critique et l’analyse du Brasier Ardent sur le site de DVDCLASSIK.

La très belle exposition virtuelle L’Aventure Albatros sur le site de la Cinémathèque française.

Une page en anglais très complète sur Le Brasier Ardent sur le site Silents Please.

le-brasier-ardent-18-mosjoukine-look-up

La bande-annonce américaine du Brasier Ardent (avec une musique « étonnante »…)

La scène de la danse dans Le Brasier Ardent.

 

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