Les Films Albatros dans Cinémagazine (1924-1927)


A l’occasion du cycle L’Aventure Albatros – la suite à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, nous consacrons cette page aux mythiques Studios Albatros à Montreuil à travers des articles publiés dans Cinémagazine.

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Les Films Albatros c’était avant tout deux pionniers d’origine russe, Joseph Ermolieff et Alexandre Kamenka qui ont repris en location l’ancien studio à Montreuil de Charles Pathé au 52 rue du Sergent-Bobillot. C’est surtout Alexandre Kamenka qui à partir de 1924 va développer la société Albatros  et permettre la production de films qui resteront dans l’histoire du cinéma : Le Brasier Ardent d’Yvan Mosjoukine (1923), Le Lion des Mogols de Jean Epstein (1924), Feu Mathias Pascal de Marcel Lherbier (1926), Gribiche de Jacques Feyder (1926) ou encore La Proie du vent de René Clair (1927).

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Vous pouvez donc lire sur cette page l’article de 1924 signé par Raoul Ploquin sur Albatros, le portrait d’Alexandre Kamenka publié en 1926 ainsi qu’un autre article sur les futures sorties Albatros en 1927.

A suivre.

 

Cinémagazine du 17 octobre 1924

Cinémagazine du 17 octobre 1924

Dans les Studios : Chez « ALBATROS »

paru dans Cinémagazine du 17 octobre 1924

Deux heures du matin. Heure où veillent seuls, dans l’esprit de ceux qui s’intitulent les « honnêtes gens », le plaisir et le crime ; heure calme où, dans Paris obscurci, les quartiers centraux eux-mêmes ne sortent qu’à peine de leur assoupissement aux rares passages des taxis noctambules qui se hâtent vers l’extérieur. Et là-bas, là-haut, tout à l’entour de la ville qui sommeille sans quiétude, la banlieue, elle, dort à poings fermés, accablée de son labeur du jour.

Et, pourtant, au sein de ces ténèbres suburbaines, il est des veilleurs, ô honnêtes gens, qui travaillent pour votre joie, pour votre distraction, pour votre délassement, sans que vous songiez à leur adresser, entre deux rêves, dont, peut-être, ils sont les tisserands, la pensée que méritent leurs efforts.

A Montreuil-sous-Bois, le studio Albatros, phare immense qui éclabousse de clarté les façades voisines, volière où l’essor de la pensée crée le rythme de l’action, serre de lumière où l’art, sous la parole magique de Jean Epstein, éclot en émouvantes visions… le studio Albatros dresse ses verrières dans la nuit.

« Tout brûle » à l’intérieur, et, sous l’aveuglant éclat des sunlights, on tourne quelques-unes des principales scènes de L’Affiche. Le décor est de toute beauté : une immense salle à manger aux piliers de marbre, aux lourdes tentures ; au centre, une table où l’or des fruits mûrs croule dans l’argent des coupes.
« Chacun à sa place ! »… c’est la voix claire, métallique d’Epstein. qui retentit.
« On va répéter ! ». A la cantonade, un orchestre essaime les premières mesures d’un prélude… Voici Mme Nathalie Lissenko, si tragiquement belle dans ses voiles noirs, M. Bardou, brutal et puissant; M. Missirio, fier et hautain ; Mmes de Castillo et Saillard, touchantes avec simplicité.

Jean Epstein règle ou commente d’un mot chaque geste et chaque attitude. Il va de l’un à l’autre, mime la scène, conseille à voix basse, explique à tous sa vision, infuse à chacun sa foi. Et maintenant, on va tourner. On n’entend plus que les accords éplorés d’un nocturne qui renforce, insensiblement, cette atmosphère pathétique où se recueillent les artistes.

« On tourne ! » annonce la voix impérieuse… Et la scène se déroule, impressionnante de vérité, d’humanité simple et sincère. Trois et quatre fois, sous la lumière vive et crue, le fragment d’action sera recommencé, perfectionné, raffiné. Et quand Epstein, enfin satisfait, accordera à ses interprètes quelques instants de repos, nous avons tous le sentiment que c’est un peu de vie que Mme Nathalie Lissenko, MM. Bardou et Missirio, Mlle Saillard et Mme de Castillo viennent de créer devant nous…

Une courte trêve, le temps de modifier l’éclairage ou de porter au développement les négatifs qui, quelques minutes après, seront révélés ; déjà, le régisseur appelle pour la scène suivante ; sans une hésitation, chacun a repris sa place, et le travail se poursuit, admirablement réglé, sans heurt et sans à-coups.

Il est trois heures. Au dehors, une brume efface les étoiles et la nuit se fait, semble-t-il, plus noire. Jusqu’au petit jour, dans Montreuil paisible et muet, la grande verrière où se couvent les films Albatros silhouettera sa vigilance lucide sur l’obscur sommeil des nuées.

R. PLOQUIN

 

Cinémagazine du 17 octobre 1924

Cinémagazine du 17 octobre 1924

 

Cinémagazine du 31 décembre 1926

Cinémagazine du 31 décembre 1926

Portrait d’ALEXANDRE KAMENKA

publié dans Cinémagazine du 31 décembre 1926

Parfait businessman, grand artiste affable et courtois comme on l’est rarement, tel est M. Alexandre Kamenka qui nous en voudra peut-être — car il est aussi modeste — de l’hommage qu’il nous plaît de lui rendre ici après le grand succès que le public vient de faire à Carmen, après la présentation de La Proie du Vent, le dernier en date de ses « enfants ».

Administrateur délégué de la Société des Films Albatros depuis 1922, M. Kamenka en est aussi le directeur artistique. C’est surtout de cette partie de sa très lourde tâche qu’il convient de le féliciter. Faire du film et gagner de l’argent, c’est à la portée de beaucoup de gens ; il suffit souvent de disposer seulement de capitaux et d’être adroit : de très médiocres productions, qui furent d’un excellent rapport, en sont la preuve.

Mais être l’animateur d’une maison vieille seulement de quatre ans et qui compte à son actif plus de trente films tous d’une tenue artistique excellente et parmi lesquels on relève Le Brasier ardent, La Maison du mystère, Kean, Ce Cochon de Morin, Le Lion des Mogols, L’Affiche, Feu Mathias Pascal, Gribiche, Paris en cinq jours, Carmen, La Proie du vent, etc., cela ne mérite-t-il  pas d’être mentionné ?

L’homme qui sut s’entourer des metteurs en scène comme Epstein, Boudrioz, Tourjansky, Volkoff, Marcel L’Herbier, Mosjoukine, Rimsky, Colombier, René Clair, Charles Vanel et d’autres aussi réputés, n’a-t-il pas travaillé utilement pour la plus grande gloire du cinéma français ?

M. Alexandre Kamenka est un artiste, c’est aussi un audacieux, un jeune qui fait confiance aux jeunes et les soutient.

A ces titres, il a droit à la gratitude de tous ceux qui s’intéressent à l’essor de notre production nationale et à sa haute tenue artistique.

A. T. (André Tinchant)

Cinémagazine du 31 décembre 1926

Cinémagazine du 31 décembre 1926

 

Le nouveau programme  » ALBATROS « 

paru dans Cinémagazine du 5 août 1927

De plus en plus le besoin et l’utilité d’une production internationale se font sentir. Non point tant pour assurer, par avance, le placement du film dans les pays étrangers qui auraient collaboré à sa réalisation que pour faire jaillir, en mettant en contact les cinéastes des différentes nations européennes, la flamme que l’on sent couver au sein de cet art proprement universel qu’est le cinéma.

De plus, les productions internationales, en faisant connaître toujours davantage à l’étranger l’effort et les talents de la cinématographie française seront les meilleures avocates du film français, auquel elles prépareront la voie sur des marchés jusque là submergés par l’industrie américaine, et assez réfractaires à tout autre genre du cinéma.

C’est pourquoi la Société Albatros, élargissant le domaine de sa production, a décidé d’entreprendre une série de films internationaux, en même temps qu’elle continuera à produire les films foncièrement français, qui ont rapidement fait le succès de cette grande marque.
Bien entendu, les nouvelles productions seront marquées au coin du même raffinement, du même soin et de la même qualité technique que leurs sœurs aînées.

La direction de M. Alexandre Kamenka assurera à toutes ces réalisations l’unité artistique qui est de règle dans la maison. Les concours qu’il s’est assurés sont de tout premier ordre, ainsi qu’on pourra en juger ci-après. Et c’est ainsi que l’apport fait au génie français par les conceptions étrangères ne manquera pas de nous donner les œuvres puissamment originales que, nous sommes en droit d’attendre du cinématographe en général et d’Albatros en particulier..

Tout d’abord, nous verrons une production franco-suédoise à laquelle la grande Société Svenska et Albatros collaborent actuellement. Sur un scénario de Mertzbacb, le réalisateur suédois Gustave Molander termine actuellement les extérieurs de Lèvres Closes (c’est le titre de ce grand film). C’est en Italie que ces prises de vue viennent d’avoir lieu, et les sites transalpins les plus magnifiques ont été enregistrés par l’appareil. Le travail de studio se poursuivra à Stockholm, au cours du mois prochain, et la présentation du film aura lieu au début de la saison 1927-1928.

Les interprètes de cette comédie dramatique sont Sandra Milovanoff, la belle et populaire artiste qui a connu tant de succès auprès du public français ; Louis Lerch, l’inoubliable don José de Carmen ; enfin Mona Mortensen, une jeune artiste suédoise si magnifiquement douée que… la Société Metro-Goldwyn n’a pas hésité à lui offrir un brillant engagement, qui l’attend après la réalisation de Lèvres Closes.

Une seconde production, fruit de la collaboration entre Albatros et l’importante société espagnole Julio-Caesar, commencera au début du mois d’août. Elle aura pour sujet la pièce, célèbre en Espagne, de Lucas de Tena : La Comtesse Marie. Le réalisateur en sera Benito Perojo, le jeune metteur en scène si apprécié outre-Pyrénées. Les extérieurs de ce film seront réalisés en Espagne, et dans la zone espagnole des armées au Maroc. Les intérieurs seront tournés dans les studios parisiens. Une distribution franco-espagnole est prévue. C’est Meerson qui brossera les décors, et Desfassiaux qui répondra de la photographie.

Remarquons que cette production sera la première tentative d’une collaboration franco-espagnole et cela, à ce titre seul, est d’un grand intérêt. Les résultats nous fixeront d’une manière précieuse sur l’avenir du film latin, qui doit, à cette occasion, trouver un accueil extrêmement chaleureux en Europe et dans les pays de l’Amérique du Sud.

Tandis que Perojo tournera en Espagne, Albatros produira, en France, un troisième film.
Souris d’Hôtel, d’après la célèbre comédie d’Armont et Gerbidon. La mise en scène à été confiée à Adelqui Millar, et la distribution comprendra des vedettes françaises et anglaises, dont
les noms nous seront ultérieurement communiqués.

Enfin, lorsque René Clair qui, après son grand succès du Chapeau de Paille d’Italie, goûte un repos bien gagné, reviendra de vacances, il commencera le découpage d’un nouveau scénario et les prises de vues commenceront au mois d’octobre.

René Clair, qui acquiert, après chaque film, un rôle plus prépondérant dans la cinématographie mondiale, est classé dès maintenant comme un de nos tout premiers réalisateurs, un de ceux dont on attend avec impatiente l’œuvre suivante. Le choix du scénario de ce prochain film n’est pas encore définitif. Dès qu’une décision aura été prise à ce sujet, nous nous empresserons de la communiquer à nos lecteurs.

M. P.

 

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour en savoir plus :

Téléchargez en PDF le programme complet du cycle L’Aventure Albatros – la suite à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé ici.

Le très beau site interactif sur les Studios Albatros sur le site de la Cinémathèque française.

Une interview de Lucien Chemla à propos des Studios Albatros et ce que ce lieu est devenu aujourd’hui.

Le site de l’Espace Albatros.

Le site sur les Studios Pathé à Montreuil.

Une compilation de scènes d’Ivan Mosjoukine, l’un des grands acteurs des Films Albatros.

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