Le Cinéma et la poésie par Jean Cassou (Paris-Soir 1934)


Nous sommes tombés par hasard sur ce texte magnifique lors de nos recherches multiples sur le site de Gallica.

Il s’agit d’un texte du romancier, critique d’art, résistant et également directeur-fondateur du Musée d’Art Moderne de Paris : Jean Cassou.

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Jean Cassou publie donc dans Paris-Soir un vibrant hommage au cinéma Muet à une époque où le cinéma parlant l’a complètement chassé des écrans. Il regrette ce « silence du cinéma silencieux » qui a été l’un de ses points de contact avec la poésie. Plus loin il écrit : « lorsque le sous-titre apparaissait sur l’écran; on s’étonnait qu’il existât encore des mots, qu’on eût besoin de mots. Cet étonnement est le premier signe qu’il y a poésie ». D’ailleurs, les trois films muets qu’il cite sont Faust, Caligari et Nosferatu.

Ce qu’il reproche au Parlant c’est surtout que cette primauté de la parole prive ces personnages des films « de leurs grâces exquises de fantômes ».

Il signe finalement l’acte de décès du Cinéma Muet et avec nostalgie évoque ces « créatures nées de l’ombre et qui ne vivaient que dans l’ombre et par l’ombre. »

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Pour finir, nous avons retrouvé un autre article de Jean Cassou publié dans Paris-Soir consacré à la chanteuse réaliste Marianne Oswald qui a beaucoup chanté Cocteau, Prévert, à l’occasion de son passage à Bobino à la fin de l’année 1937, à lire ici. Elle fera également quelques apparitions au cinéma notamment dans Les Amants de Vérone d’André Cayatte en 1948.

 

Paris-Soir du 17 février 1934

Paris-Soir du 17 février 1934

Le Cinéma et la poésie par Jean Cassou

paru dans Paris-Soir du 17 février 1934

Depuis qu’il est parlant le Cinéma est obligé de faire du grand art, d’en devenir un, comme le théâtre, la peinture d’histoire, l’éloquence, le roman psychologique. Autrefois, on ne lui en demandait pas tant, et c’était merveilleux. Ce que jusqu’ici nous avions sollicité des plus subtiles et plus mystérieuses puissances, de la musique, de la poésie, il nous l’offrait tout naturellement et avec une fantastique générosité. Il nous livrait au plaisir des ténèbres, à de perpétuelles métamorphoses.

Comme je regrette ce silence, ses richesses, ses profondeurs, ses cavernes !

Plus tard, alors que le cinéma parlant sera devenu ce grand art dont j’ai parlé, cet insupportable grand art qui prétend représenter toute la vie, la restituer avec la pompe et la minutie de tout ce qui est grand art, nous garderons la nostalgie de l’insondable silence que nous aurons goûté avec le cinéma muet. Nous parlerons de ce silence comme d’une volupté indescriptible, perdue, irrécouvrable. Ce silence du cinéma silencieux aura été un des points de contact que nous aurons eus avec la poésie. La poésie présente, cristallisée,réalisée.

Le silence donnait à la lumière du cinéma, à ses ombres, à son bleu de nuit, à ses lividités, à ses étranges et soudains éclats leur pleine valeur. Certes, nous jouissons toujours de la lumière toute spéciale du cinéma, et il faut même avouer que dans ce domaine on a fait d’extraordinaires progrès et que nos cinéastes nous offrent aujourd’hui de très savants et très savoureux éclairages. Mais cette lumière était autrefois une lumière silencieuse ; cette atmosphère n’était animée autrefois que de gestes, d’attitudes, de mouvements purs. C’était vraiment une lumière lunaire, la lumière d’une étoile ou d’une planète où les choses se passent d’une façon toute différente, selon d’autres poids et d’autres mesures.

Dans cette phase poétique du cinéma, nous avons connu d’admirables moments. De ces moments pareils à ces moments de la musique où l’émotion se forme, apparaît doucement, éclate, triomphe de la masse en mouvement, puis disparaît pour renaître plus tard. Le langage, au contraire, fixe l’émotion, provoque la réflexion. Mais dans le cinéma muet, comme dans la musique, comme sous l’effet des sortilèges du sommeil, il n’était que de s’abandonner à cette suite sans fin au cours de laquelle on saisit, de temps à autre, une merveille, défaite aussitôt que perçue, évanouie, transformée.

En vain pousserait-on le cri de Faust à la minute qui passe : .« Arrête-toi, tu es si belle ! ». Ce sont des naissances d’attitudes, un geste ébauché, une lueur, des débuts de développement, un embryon de plainte. Ces éléments fugitifs éclairaient et jalonnaient la nuit, et c’est de ce concours de fragiles conjonctures qu’était fait ensuite notre souvenir et que demeure composée notre nostalgie.

Au tournant d’un poème, ou d’une symphonie,nous avons rarement fait plus délicieuse rencontre que celle du début de « Caligari », cet instant où les deux jeunes amis, après avoir raccompagné la jeune fille chez elle, se séparent au coin d’une rue nocturne, éclairée d’un bec de gaz.

Un certain ralentissement de leur démarche, l’espèce d’ambiguïté mécanique avec laquelle ils se regardent et se serrent la main, tout nous avertit en secret de la fatalité qui pèse sur eux et des événements bizarres auxquels ils vont être mêlés. Il y a là une inquiétude funèbre qu’aucune forme fixée ne saurait nous communiquer et que nous sentons ici d’une façon aussi brève que poignante. Mais à peine l’avons-nous sentie qu’elle s’efface et laisse de nouveau place à la durée.

Après ce clair de lune, il nous reste dans la mémoire une image d’aurore, ce matin où Nosferatu le vampire, retenu toute une nuit pour la première fois, agonise et se défait en fumée contre une vitre blême. Il y a eu ainsi d’innombrables instants ineffables dont rien d’analogue ne nous sera rendu. Le langage n’apparaissait qu’en projection au-dessus de ces instants suprêmes, grâce aux sous-titres, aux chers et ingénus sous-titres qui surgissaient tout à coup, fulgurants, venus on ne sait d’où, venus du pays du langage et de l’abstraction, bien sûr… mais que le pays semblait lointain ! Lorsque le sous-titre apparaissait sur l’écran; on s’étonnait qu’il existât encore des mots, qu’on eût besoin de mots. Cet étonnement est le premier signe qu’il y a poésie.

Aussi ces mots prenaient-ils une force mystérieuse et, au lieu de rompre le charme, y ajoutaient une résonance. A présent, tout le monde parle, c’est un vacarme assourdissant. Après avoir entendu parler des êtres humains toute une journée, il faut encore, le soir, entendre raisonner les fantômes. On les a dressés comme on dresse les chiens savants, on leur a même enseigné à parler plusieurs idiomes, y compris l’américain, y compris le français des librettistes. Pauvres fantômes !

Cette voix creuse et zézayante qu’on leur a inculquée de force, ces absurdes propos qu’on leur fait tenir, tout cela les prive de leurs grâces exquises de fantômes. La poésie est chassée une fois de plus par l’éloquence. Il faut qu’elle reprenne ses forces, qu’elle se retrouve, qu’elle reparaisse ailleurs. Le cinéma a perdu de son mystère. Il est dans une période de prose, d’architecture, de plastique, d’art oratoire. Par quelles voies regagnera-t-il les fibres champs de la poésie ?

En tout cas, nous ne reverrons plus jamais ces créatures d’un temps, muettes et par là même empreintes d’on ne sait quelle faveur sacrée et qui faisaient vraiment partie de l’atmosphère magique du cinéma, pour qui cette nuit constituait vraiment une patrie, créatures nées de l’ombre et qui ne vivaient que dans l’ombre et par l’ombre.

Jean Cassou

Paris-Soir du 17 février 1934

Paris-Soir du 17 février 1934

En bonus, nous vous proposons un autre article de Jean Cassou consacré à la grande chanteuse réaliste Marianne Oswald.

Paris-Soir le 23 novembre 1937

Paris-Soir le 23 novembre 1937

MARIANNE OSWALD A BOBINO

VISAGE DE LA MISÈRE, de la colère et de la faim.

paru dans Paris-Soir le 23 novembre 1937

Lorsque pantelante, épuisée, Marianne Oswald quitte la scène et, peu à peu, rentre en elle-même, on se rend compte que pendant un moment elle n’a pas été une simple actrice qui chante et mime des romances, mais la forme même de notre hallucination. Elle a été une hallucination vivante, incarnée ! la projection de toutes  sortes de choses obscures et délirantes que nous portons en nous. Elle a été notre médium. Et c’est pourquoi il y a dans la salle des gens qui protestent et s’indignent, car ils ne veulent pas qu’on sache et ils ne veulent pas savoir eux-mêmes qu’il y avait en eux tant de cruauté — ou tant de pitié.

Depuis quelques années nous avons des rêves terribles : cela a commencé dans l’après-guerre ; les vainqueurs, croyant se saouler de leur victoire, criaient leur appétit de vivre ; les vaincus le criaient à leur façon, avec ce quelque chose de tendu et de désespéré qui est apparu dans l’expressionnisme berlinois et le cinéma fantastique. Bertol Brecht, avec sa poésie rauque, et Kurt Weill, avec ses rythmes déchirants, ont porté jusqu’au style – et au grand style — cet émoi confus et nostalgique. Marianne Oswald était l’interprète idéale pour cet art qu’on dit dépassé et qui, pourtant, a laissé en nous tant de prolongements. Le voici en effet naturalisé chez nous grâce à nos poètes Cocteau, Bonheur, Prévert, et à ces chansons désormais inoubliables : La Dame de Monte-Carlo, Le Jeu de massacre.

Ainsi Marianne Oswald représente l’histoire musicale de la misère, de la colère, de la faim et de la révolte depuis ses dernières origines jusqu’à la saison présente. Ce que l’on croyait localisé, fixé dans un accent, un mode, une date redevient avec elle urgent et universel. C’est qu’il ne s’agit pas là du couplet d’un jour, mais d’une émotion authentiquement tragique à quoi elle donne, dans l’éclair d’un geste, d’une attitude, d’une intonation, une inéluctable expression, l’expression nécessaire, l’expression qu’il fallait. On ne saurait désormais, au sarcasme et à la fureur qui sont en nous, prêter un autre visage que ce visage étrange, une autre voix que cette voix sans voix, qui s’éteint dans la gorge et martèle son soucie comme une machine d’acier qui, par une magie terrible, se serait mise à parler.

Si Marianne Oswald est, dans notre époque, une artiste si singulière, une artiste unique, c’est pour avoir fait servir sa silhouette, son masque, son cœur, à l’expression des choses les plus profondes, les plus importantes, les plus douloureusement pressantes qui imposent ici leur présence.

Jean CASSOU

Paris-Soir du 21 novembre 1937

Paris-Soir du 21 novembre 1937

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Jean Cassou sur le site Perles d’Orphée (Biographie et lecture de poèmes).

Marianne Oswald chante le poème de Jacques Prévert La Grasse matinée.

 

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