Fièvre de Louis Delluc par Louis Delluc (Cinéa 1921)


Nous avons déjà consacré plusieurs pages à Louis Delluc, l’un des pionniers de la critique française mais également cinéaste.

Cette fois-ci nous avons trouvé cet article dans lequel il relate ses souvenirs du tournage du film Fièvre, son deuxième film. Film qui devait s’appeler La Boue mais censuré de quelques plans il sortira finalement le lendemain de cette publication, 24 septembre 1921, sous le nom de Fièvre.

Le film fut tourné aux Studios Gaumont des Buttes-Chaumont en quelques jours. Signalons dans la distribution Ève Francis (la femme de Louis Delluc), Gaston Modot (Les Enfants du Paradis) et le critique Léon Moussinac

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Fièvre marque une date importante dans le cinéma français de l’époque. Citons le critique Paul de la Borie, qui fut le directeur de La Cinématographie française, il écrit dans La Liberté : « Derrière chaque geste, chaque regard, chaque nuance de pensée ou d’action des héros du film, il y a l’intelligence de l’auteur qui poursuit son but et vise à l’effet médité. Et c’est pourquoi, sans nul doute, jamais nous n’avons vu un drame cinégraphique s’élever à cette intensité d’expression. Mis en scène avec une telle recherche d’art – d’art cérébral plus encore que d’art plastique – interprété par des artistes comme Ève Francis, Elena Sagrary, Van Daële, Modot, qui sont dotés de la flamme intérieure, ce film – cinématographiquement parlant – est admirable. Il est, en tout cas, inoubliable. » (Cité par Samantha Leroy dans son article sur Fièvre, cf le site de la Cinémathèque française).

 

Huit jours de Fièvre par Louis Delluc

paru dans Cinéa le 23 septembre 1921.

 

Cinéa du 23 septembre 1921

Cinéa du 23 septembre 1921

Nous avons passé huit jours dans un cabaret à matelots. Les personnes qui ont vu le film né de cet étrange semaine ont compris que le cabaret se situait dans un port et ce port dans le midi. Barcelone ? Cadix ? Gènes ? Marseille ? Va pour Marseille. Par conséquent, vous vous doutez que ce drame dit « d’atmosphère » fut tourné à Paris, dans le studio de M. Léon Gaumont avec un nombre sérieux de degré au-dessous de zéro.

Février aux Buttes-Chaumont. Et c’est de quoi évoquer Marseille au printemps.

Vu de dehors le studio Gaumont est une usine. L’intérieur a tout de la cathédrale. Il ne manque que les bénitiers. Mais l’eau bénite ne manque pas. Les diacres, sous-diacres, frères lais, sont toute douceur. Il y a un sacristain notamment qui est bien gentil. Petit, confortable, souriant, doué d’un œil aigu et d’un ventre benoît, il veille à tout et trouve encore le moyen d’écrire de pieuses pages dans le bulletin de la congrégation. Et il voit tout. Ou presque. Et on le voit partout. Il n’y a que l’archevêque dont on ne voit jamais le nez.

Le thermomètre descend avec la vivacité d’un avion en pleine chute.
C’est dur pour la cathédrale.
Et dans mon enfance, on m’apprenait que les églises servent principalement — comme les musées — à réchauffer les pauvres bougres !!! Ne sommes-nous donc pas les pauvres bougres ?

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Il n’a fallu que quatre jours pour planter le décor sommaire du Bar-bar. C’est « un rien ». Maurice, chef de la machinerie, travaille comme les maréchaux de l’Empire ou comme Antoine à l’Odéon. Il laisse faire, puis quand il est bien sûr que « tous ces gars-là ne foutent rien », il redresse les erreurs en cinq minutes et voilà, votre décor est bâti, servez chaud.
Quand je dis : chaud…

Le studio Gaumont contient facilement quatre metteurs en scène au travail. J’en vois six ou sept.
Dans une cage immense, Berthe Dagmar fait bondir des lions qui gueulent superbement. En mari égoïste, Jean Durand n’entre pas dans la cage et regarde.
C’est du sadisme.
A côté, un corridor de maison de santé.
Et une chambre de malade. René Chaumette, avec des yeux genre Eve Lavallière, agonise dans un petit lit, sous les yeux de Protazonoff. Ce maigre, long, bizarre, nerveux metteur en scène, brandit perpétuellement une canne de roulier. On a l’impression qu’il va achever le mourant. Heureusement, Mme Yanowa en femme-du-monde-infirmière circule autour du patient et du curé. Cette Rubinstein du cinéma a des pieds distingués et un bon chausseur. Tout ça, c’est le Sens de la Mort.

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Le sens de la vie s’agite partout. Plus loin, Léon Poirier croit devoir rafraîchir encore la température bérésinesque avec des ventilateurs et des hélices d’avions, destinées à secouer les ajoncs d’une lande romanesque où Suzanne Després promène la tragédie de son front têtu. Jeanne Léon-Poirier déploie une verve d’autorité digne de Mlle de Montpensier et la svelte Myrga, taciturne et fugace — semble ne jamais rien remarquer — voit ce qu’elle veut, fait ce qu’elle veut.

La vie du Bar-bar commence.
Eve Francis silhouette sa robe photogénique sur la toile de Bécan où dorment les bateaux du Vieux-Port. Elle attend quoi ? Que les bateaux aient des pattes, que la rose d’argent érigée sur le comptoir fleure l’héliotrope ou que Modot ressemble à Joubé ? On verra bien.

Ce Modot est épatant. Et voilà son seul défaut. Dès qu’il entre dans un rôle, tout y est, et l’on s’apprête à ne rien lui dire tant il est peu acteur, mais homme. Ses godillots de faux luxe, sa chemise à carreaux, sa coiffure savante, sa gueule précise et bien musclée, quelle allure ! Et quelque chose en plus, à l’intérieur : le sens du cinéma.
Il considère une manille attentive et calme qui réunit A. F. Brunelle, petit fonctionnaire à la Dickens, le fils Barral, barbu comme Ruy Blas, un tiers dont j’ai oublié le nom mais qui se tenait bien, et Footitt.

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Footitt ne boit pas le vin blanc cassis dont il a rempli son verre. Footitt est malade. L’ancien roi du cirque était devenu roi du cocktail dans le bar de la rue Montaigne. Va-t-il devenir roi de l’écran. Hélas, voilà la soixantaine. Trente ans de sauts périlleux, de nerfs et de Gordon gin finissent par effleurer un homme.
Et depuis huit jours les orgies de Footitt se résument à du lait coupé d’eau de Vichy qu’il boit avec une paille.

Cela ne l’empêche pas de réaliser le type du « Monsieur » pour bars du dixième ordre. Petite moustache, bague au doigt, complet sportif, feutre gris de perle, cet homme n’a pas de métier, c’est le gentleman des demoiselles ou le paladin de l’aventure en eau trouble. Encore un Lautrec !
Quand je reverrai l’homme au chapeau gris sur l’écran, je crierai : Vive Footitt, même s il est mort.

Le coin de studio, où nous travaillons est gracieusement surnommé la Sibérie.
Cela me dispense de bien des artifices de style.
Pour avoir chaud, nous laissons allumés plus qu’il ne convient les espaliers de lampes à arc, les plafonniers rutilants et les projecteurs avides ; Le chef électricien grogne un peu dans sa moustache de colonel. J’aime mieux les électriciens que les colonels. Mais je parie que la prochaine guerre mobilisera les studios et les remplira de colonels… Pour le moment, ce n’est qu’une parenthèse.

J’ajoute ceci : j’ai cru remarquer que les électriciens de cinéma n’aiment pas voir l’électricité allumée.

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Il y a un autre électricien. Blond comme Eliacin, l’œil bleu, le sourire cuit à point, il est agréable à voir évoluer comme un danseur russe. Il deviendra bon opérateur sûrement. J’allais dire : Quel dommage ! Car l’opérateur reste toujours en faction auprès de son appareil et ne peut évoquer Fokine, Bolm et Nijinsky.

Le drame trotte. Le metteur en scène n’a plus froid. Chic métier pour l’hiver !
Pas une minute de repos.

Au comptoir, Francis (tenancière signée van Dongen), torche les verres à Mazagran. Nous voilà loin de Claudel et de Rimbaud ! Mais Villon serait ravi.
Dans un dialogue voué aux « premiers plans », elle conseille et désabuse une pauvre folle, Solange Rugiens (Solange Sicard. ndlr) qui, le soir, nonne possédée, cueille au confessionnal le baiser de L’Homme à la rose, qui le jour promène dans des atours à la Poiret un masque slave, plein de faiblesse, de hardiesse, de curiosité…

Lili Samuel, sortie d’Hoffmann ou d’Ewers en falbalas de cirque, jette un œil dans le bar. C’est trop calme ! Bonsoir. Et elle remporte dans les ruelles son type et son style de portrait comme vous en vites dans la collection Mirbeau.
Nous la nommons ici La Naine, et elle représente quelque chose comme L’Ennui.
C’est pourquoi MM. les censeurs diront plus tard : « Oui, oui, elle raccroche… »

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Albert, accessoiriste.
Accessoiriste ? Tzigane presque. Virtuose. Il a l’inspiration de la dernière minute. Il trouve toujours. Parfois, on croit qu’il se moque de tout le monde, comme s’il était l’auteur.

La tenancière va tirer du vin à la cave. Le sournois petit fonctionnaire se faufile à sa suite. Brunelle étire ses bas blancs ou pas trop — sous le binocle miteux.
C’est un bon entraînement pour jouer Buckingham des Trois Mousquetaires.

Les opérateurs alternent.
Lucas (Georges Lucas) qui sort, si je puis dire, des bras de Marcel L’Herbier (L’Homme du Large et El Dorado) excelle dans les ensembles. Juché sur un praticable il enveloppe la composition d’un œil d’architecte. Si on lui parle, il a un petit rire en trois notes qui vous désarme. Il ne s’énerve pas. Trois notes de rire.

Gibory (Alphonse Gibory), échappé (pour huit jours) à la passion accaparante de J. de Baroncelli (voir Le Rêve) a l’air d’un poète qui serait dans l’administration. Attention : ce n’est pas quand il rit ou sourit qu’il est ironique, et ce n’est pas quand il se plaint qu’il est fâché ! Et si on lui dit : « Ce que vous avez fait est admirable ! ». Il répond : « Est-ce que ça vous donne satisfaction ? »
Note : l’opérateur est la seule personne du studio qui n’ote jamais son chapeau pour travailler.

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Dans un coin, l’ivrogne. C’est L. V. de Malte (Léonid Walter de Malte). Il y a beaucoup de bouteilles sur sa table, beaucoup de liquide dans son gobelet géant et, je crois, beaucoup de colère dans son cœur. Ah ! comme il doit maudire l’amitié qui lui a fait accepter un rôle où il n’y a rien autre à faire que se saouler. Rongé de détresse, vêtu de noir, les cheveux longs, la bouche amère, indifférent aux événements, il est rivé à la table des alcools quotidiens. Un Wilde exaspéré. Ah ! si le public savait qu’il est poète ! Ah s’il avait seulement un beau crime à commettre ! Mais l’auteur, méchamment, n’a même pas voulu qu’il soit en babil et il l’oblige à répéter d’innombrables hoquets, que Léonid Valter ne pardonnera jamais à L. V. de Malte, mais dont nous le féliciterons.

Autre épave. La femme à la pipe. Encore un rôle qui ne fait rien. Du tabac, une pipe, du gin, un tailleur démodé, une rose fanée, un sourire vaincu sous le chapeau ridiculement panachard.
Yvonne Aurel fait vibrer à plein son humain cette détresse-type. Pas une indication n’est mal comprise ? Et elle se place exactement dans une composition tellement sentie que l’interprète vient, pendant quelques heures, de vivre une autre vie, sans le savoir.

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Un paquebot est arrivé à la Joliette. Voici un stock de matelots, retour d’Orient. Allons, les enfants, un verre avant de se séparer. Ils se casent tant bien que mal avec leurs bibelots d’outre-Asie et leur saint-frusquin serré dans de grands sacs.

Waroquet, en chandail bleu, porte un amour de singe sur l’épaule. Bole, brun et rond, râblé, roule des yeux francs. Léon Moussinac, chargé d’une vaste épine d’espadon, tangue encore sur ses pieds. Bayle est triste et comme il est pâle ! De Bouchgard (W. de Bouchgard ) pense à autre chose. Gastao Roxo, qui est, à d’autres heures, négociant portugais épaule Van Daële (Edmond Van Daële), l’homme aux yeux clairs.

Van Daële entre et il semble qu’une force soit là. Dépouillez-le des petits afiquets de bourgeois engoncé dans de mélancoliques complets et vous aurez une stature de grand premier rôle. « Qu’est-ce qu’un grand premier rôle ? me disait un tout petit acteur. C’est le type qui peut jouer Scarpia et Cavaradossi. » Ce petit acteur avait trop d’esprit pour réussir.

A boire ! Modot, barman ingénieux, fait flamber l’électricité, met le piano en mouvement, giffle sa chienne de femme, jongle avec l’arc-en-ciel papillotant des bouteilles d’apéro.

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Et pendant ce temps, le studio grouille.
C’est une cathédrale à Pâques. Dans la cage aux lions, Berthe Dagmar fouaille Sultan. Roger Karl rêve et souffre dans la Bretagne des légendes. André Nox crève sur un canapé. S. M. Aufan rallie les figurantes. Charles Gaumont trottine comme une souris dans le labyrinthe des décors voisins et contradictoires. Fils de la direction, il représente la direction. Il est sévère mais blond.

Marcel L’Herbier regarde toutes choses et quand il a bien vu, prend son monocle.
Raymond Payelle, un peu incliné, fait la cariatide. Que porte-t-il donc ? Jaque Catelain est l’homme le plus aimable du monde, et sincère en général, car tout le bien qu’il vous dit il le pense, au moins un jour sur deux. Je l’aime bien.

Madame K. essaie devant l’objectif ses yeux clairs. Que d’yeux clairs! Arkady Roumanoff ne savait pas que l’on peut (en France) parler gentiment à des interprètes et Sp. (encore un blond, encore des yeux clairs) semble un homme de mer et d’aventures débarqué par le même paquebot. H. H. semble regretter le knout pour la figuration. Bérard, régisseur lyrique, entend tout.

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Damia vient de la salle de projection où Gaby Sorère lui a montré Le Lys de la Vie.
En passant, elle regarde le Bar-bar. Il n’y a pas de cocktails, mais les matelots guinchent avec les filles et le piano mécanique glapit un Hindoustan passionné.
Damia est prête à danser.

Au bar, les hommes timides hésitent à vivre sans tangage.
L’arrivée du gibier féminin les rappelle aux réalités de la terre ferme. Le gentil troupeau ! Et vite apprivoisé.., Noémi Seize à qui le maquillage, en attendant l’écran, donne un masque d’une saveur étonnante ne s’engourdit pas, et — rondeur, esprit, tenue, mouvement — vit son petit personnage avec un grand élan.
Si celle-là ne s’installe pas brillamment dans le cinéma, qu’on me pende !
Elle adopte un marin russe. Jacqueline Chaumont, que l’on croyait vouée à Beulemans et à la rythmique Dalcroze, vit aussi, et à pleine aisance. Son costume est parfait. Elle s’en prend à Roxo avec moins de violence qu’à son travail.

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Marcelle Delville en grand apparat, style Jane Hading, figure la poule qui a de l’expérience. Et le mot vif par-dessus le marché ! Jeanne Cadix semble une jeune fille, mais elle rit bien et pour défendre Moussinac des familiarités de Jane Hading elle se dépense vertement. Vintiane aux cheveux courts, aux jambes de garçonnet, quitte à regret Siska, sensuelle, impétueuse, gaillarde.
Hommes et femmes se mélangent, se cajolent, se comprennent. Le vin coule.
Le singe a peur. Van Daële a le cafard.

Roxo parle comme un moulin. Siska l’imite sans perdre sa personnalité. Footitt et Brunelle n’ont pas lâché le manillon.
Les matelots étalent naïvement les reliques de bazars qu’ils ramènent de Yokohama ou de Hong-Kong. Et Vintiane montre ses seins. La censure se chargera de les mettre à l’ombre. Ce sont des seins d’enfant, les censeurs pensent que le cinéma est fait pour les enfants, oui, mais pas pour les seins d’enfants.

Van Daële présente Elena Sagrary.
Comme Noémi Seize, comme Siska, comme Cadix, comme Chaumont, comme Vintiane, comme Footitt, comme Bole, comme Moussinac, Elena Sagrary n’a encore jamais fait de cinéma. Et comme les autres, elle commence par un rôle difficile mais simple d’apparence.

Le masque, la ligne, le geste sont bien. Hier c’était encore une nonchalante russe, un peu effacée, distraite et artiste. Et la volonté, l’ambition, l’intelligence l’ont aidée à comprendre tout de suite. Voilà une miniature orientale précise et docile. Voilà en somme un tour de force. Elle paraîtra sans doute un jour, avec plus d’éclat et plus de facilité dans des personnages dramatiques, actifs, réactifs. N’est-il pas joli qu’elle commence par ce qu’il y a de plus ardu : regarder agir les autres ?

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Le peuple du studio se retrouve chaque jour à midi dans un restaurant des Buttes-Chaumont. On ne se démaquille pas. On jette vivement un manteau sur ses épaules et, vite, aux hors-d’eeuvres de Weber. Il y a la table des dompteurs, la table du Sens de la Mort, la table de L’Ombre déchirée. Yvonne Aurel, épave du gin, est enveloppée de fourrures chères. Roxo vend du porto au restaurateur. De Malte et Karl font semblant de parler littérature. André Nox garde devant l’entrecôte un profil aussi bouleversé que s’il faisait Hara-Kiri. Chaumette a l’air en sucre. Footitt lit le Daily Mail et boit de l’eau d’Evian. Francis travaille, pense à la prise de vues, au scénario, aux lumières, au montage, au maquillage, etc.

Pierre Seize adore, le cinéma, mais il adore le théâtre. Van Daële est doux comme un grand sauvage. Modot a un répertoire incroyable d’histoires qui font rire. Elena Sagrary fume dès l’omelette. Guy du Fresnay semble étonné de découvrir que les milieux du cinéma sont un peu désaxés ou pas axés du tout. Siska est toujours gaie. Brunelle est toujours froid. On se salue, on se présente, on se commente. Ces voyous, ces rombières, ces bandits, ces magistrats, ces gens du monde, ces masques sont d’assez bonne compagnie. Rien de tel pour se déchirer l’un l’autre. Un habitué critiquait un jeune premier dandy : « Il a tort, me dit-il. Pourquoi s’habille-t-il si bien pour venir ici ? On en sort toujours en loques. »

Trois jours dans le Bar-bar, et il n’y a plus d’acteurs. Professionnels ou amateurs tous sont entraînés dans un mouvement qui les anime et les humanise. Est-ce la brutalité de leurs personnages ?Est-ce l’atmosphère amusante du drame ? Est-ce la rapidité, est-ce l’intensité que nous apportons tous à la réalisation de ce drame de huit jours qui demandait normalement trois ou quatre semaines ? Je ne le sais pas encore. Je ne le saurai jamais.

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La fièvre court. Le bal se démène.
L’alcool enveloppe les dix ou quinze petites tragédies qui composent cet essai d’ensemble tragique. Après seulement, nous comprendrons que c’était folie d’entreprendre ce film. Il est raisonnablement impossible d’indiquer le détail de chaque minute à trente individus qui doivent rester au même plan, c’est-à-dire demeurer aussi importants les uns que les autres aux yeux du spectateur. Mais il est arrivé que trente jeunes gens ont compris ou ont senti la qualité de collaboration qu’on leur demandait. Intelligents, prudents, mais passionnés, désintéressés, artistes, spontanés, électrisés par leur propre sincérité, ils composent avec soin et avec simplicité une espèce d’enthousiasme symphonique dont leur Kapellmeister d’un jour garde une impression de joie inoubliable.

La volupté, l’ivresse, l’amour, le sang, précipitent les péripéties de cette heure ardente. Le bar est trouble et désordre.
La discipline de l’action dramatique se développe par l’improvisation de chacun.
Van Daële a l’air de saisir les sentiments avec ses poings. Son front fonce sur la triple tourmente qu’il amène dans ce bar où le passé l’accueille et l’enlace. L’ivresse de Footitt s’isole au milieu de l’univers et ses partenaires s’estompent dans quel mirage ? Sagrary se traine sur le sol souillé, son visage s’illumine du désir de la fleur inconnue. Brunelle éclate de haine, de haine aiguë et nuancée, il a beau chercher dans son verre, il ne trouve que la haine et l’horreur. Barral est prêt à pleurer sur soi.

Les couples sont dépouillés comme des fantômes. Warroquet trouve à chaque pas de son chemin incertain des notations inattendues de joie, de désir, de tristesse, de dégoût, Je vois la trépidation de Samuel, l’excitation de Gastao Roxo, la nervosité de Siska, l’effarement hallucinant de Noémi Seize, et le duo lassé de Moussinac et de Delville, et voilà Jacqueline Chaumont qui cherche, qui cherche…

De Malte laisse faire, il vide les flacons.
Yvonne Aurel ne veut rien entendre mais quels remous l’agitent. Elle bouge à peine. Elle ne boit plus, ne fume plus, elle souffre on ne sait de quoi. Son accablement muet est déchirant comme la sirène du bateau en partance.

On a tué le matelot. Eve Francis s’écroule sur le cadavre et l’appelle au-delà de tout. Trois minutes, quelques images, et l’interprète douloureuse a fixé des premiers plans de désespoir complets comme une vie.
Modot, le geste romain, l’œil japonais, calme et terrible, parachève les malheurs de cet enfer.

Et c’est fini. Il n’y a plus qu’à tout casser. Brisons les lampes. Voici la police.
Le drame est mort.
Les opérateurs sont fatigués.

Pour une fois qu’un film se tournait dans l’ordre il fallait tout de même sacrifier aux traditions : le dernier jour on passe au prologue.
Dans un Orient à peine ébauché, Van Daële épouse Sagrary. Un bonze opère. C’est Brunelle, en veine de camouflage, qui a composé un bonze somptueux.
Nous, nous avons eu tort de lui laisser une chevelure absalonienne… Une idole de Narayama s’aventure dans la pénombre. Les robes d’Hélène Berthelot étalent leurs taches multicolores. Le ciel est tout noir. Le thermomètre est au-dessous de tout.

Etait-ce un film ? Un rêve ? Un conte ?
La fièvre vient et puis s’en va. On ne peut en faire un métier.
Amen.

Louis DELLUC

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Dans ce même numéro, on peut y lire cet encart consacré à Louis Delluc.

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On y trouve également ce portrait de (Laurence) Myrga dans L’Ombre déchirée de Léon Poirier.

Rappelons que Myrga fut, avec Armand Tallier, quelques années plus tard la co-directrice du Studio des Ursulines, l’un des haut-lieux de la cinéphilie parisienne.

 

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour en savoir plus :

L’article très complet de Samantha Leroy sur Fièvre de Louis Delluc sur le site de la Cinémathèque française.

Un autre article sur Fièvre sur le blog d’Allen John.

L’article biographique sur Louis Delluc sur le site du Ciné-Club de Caen.

La bande annonce du Coffret Intégral Louis Delluc édité par Les Documents Cinematographiques

 

 

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