« Les Trois mousquetaires » d’Henri Diamant-Berger (Ciné pour tous 1921)


Tout au long du mois de mai 2016, la Fondation Jérôme Seydoux Pathé et Jérôme Diamant-Berger proposent un cycle Henri Diamant-Berger, pionnier du cinéma français (réalisateur, producteur). Une bonne occasion pour se plonger dans les archives et vous proposer cet article sur le tournage de la version muette des Trois Mousquetaires en 1921 (avec Henri Andréani).

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Cet article est paru dans Ciné Pour Tous, la revue dirigée par Pierre Henry qui fusionnera en 1923 avec Cinéa dirigé par Louis Delluc. Il s’attarde longuement sur le tournage du film en le comparant avec sa version hollywoodienne (tourné à la même époque avec Douglas Fairbanks).

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Nous avons rajouté un autre article paru deux mois avant dans lequel Pierre Henry compare les deux versions du point de vue de l’adaptation du roman d’Alexandre Dumas (et Auguste Maquet), à lire ici.

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Et pour finir, nous vous proposons la liste complète des salles à Paris projetant Les Trois Mousquetaires à la date du 2 décembre 1921, à lire .

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Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Comment on a tourné « Les Trois mousquetaires »

paru dans Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Dans la plaine de l’Adour, près de Vic-en-Bigorre et à vingt kilomètres de Tarbes, s’élève encore au milieu d’un parc touffu, une vieille gentilhommière entourée de chênes plusieurs fois centenaires. Ce castel pyrénéen est le château de la commune d’Artagnan, où naquit, en 1611, le seigneur qui servit de type au héros du roman des Trois Mousquetaires.

Le château d’Artagnan a conservé son aspect original ; l’un de ses derniers propriétaires, le poète Robert de Montesquiou, y avait accumulé des trésors d’art. La mère de Théophile Gautier y résida vers 1810 : il reçut quelque temps avant la guerre, la visite de Gabriele d’Annunzio.
Le vrai d’Artagnan, comte Charles de Baatz, appartenait à la branche gasconne de la maison de Montesquiou-Fezenzac ; il devint maréchal de camp des armées du roi et fut tué au siège de Maestricht en 1673. Capitaine hardi, souvent chargé de missions secrètes, brave, ambitieux, galant et querelleur, il devait tenter l’imagination d’Alexandre Dumas, qui, en collaboration avec Auguste Maquet, écrivit en 1844, Les Trois Mousquetaires.

Ayant écrit les Trois Mousquetaires, Alexandre Dumas voulut voir aller et venir sous ses yeux ses trois enfants, qui étaient quatre, et il écrivit, en société avec Auguste Maquet, la Jeunesse des Mousquetaires, drame en cinq actes et douze tableaux, avec prologue et épilogue, qui fut joué pour la première fois au Théâtre-Historique le 17 février 1849. Les éditions des Trois Mousquetaires (suivi de Vingt ans après et du Vicomte de Bragelonne) se succédèrent rapidement. La Jeunesse des Mousquetaires fut reprise par divers théâtres maintes fois depuis lors.

En 1912, le Film d’Art portait pour la première fois à l’écran, sous la direction de Pouctal, le roman de Dumas et Maquet, avec M. Dehelly dans le rôle de d’Artagnan et Mlle Nelly Gormon dans celui de Milady. En 1915, Thomas H. Ince réalisait pour la Triangle une version écourtée du même sujet, avec Orrin Johnson, une étoile de la scène aux Etats-Unis, dans le rôle de d’Artagnan et Louise Glaum dans celui de Milady.
En août dernier, on terminait simultanément deux nouvelles versions des Trois Mousquetaires. L’une, adaptée par Edward Knoblock, était réalisée par Fred Niblo sous la haute direction de Douglas Fairbanks, interprète du rôle de d’Artagnan. L’autre était adaptée et réalisée par MM. Andréani et Diamant-Berger.

Nous n’examinerons pas à nouveau les mérites respectifs de ces deux réalisations. Qu’on nous permette toutefois de rappeler que la version américaine, qui n’a que 3.500 mètres et s’arrête après l’affaire des ferrets de diamants, est une adaptation très large et très cinématographique du roman de Dumas et Maquet ; que la version française mesure environ 15.000 mètres et suit le roman de très près.

Nous allons tacher de déterminer quelle a été la besogne des deux réalisateurs des Trois Mousquetaires.

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

En France comme en Amérique les intérieurs étaient reconstitués entièrement au studio ; les costumes aussi étaient à créer de toutes pièces.
Pour les extérieurs, il n’en était pas de même.
En Amérique il y avait tout à créer ; en France il n’y avait qu’à choisir les cadres restés intacts ou à les modifier quand il n’y avait que peu de choses à y changer pour faire disparaître toute trace de modernisme.

Au point de vue du style, peu d’époques sont aussi imprécises que celle où se déroule le roman. Peu ont laissé un si petit nombre de documents. Les sources principales ont été Jacques Callot, Abraham – Bosse et Téniers.

En France, Robert Mallet-Stevens, qui a dessiné les décors et les costumes, n réussi dans une tâche où il fallait créer, tout en respectant des lignes connues, et ne copier seulement qu’en stylisant.
Il a fallu établir des costumes par centaines, des armes, des accessoires, des selles, des brides, des mors et des croupières. Certains personnages historiques ont nécessité des recherches et des documentations bien curieuses.

Dans la version française, tous les accessoires du cabinet de Richelieu sont authentiques ou fidèlement reproduits. Les tableaux et les tapisseries qui l’ornent sont d’exactes copies. Divers objets  proviennent de collections particulières, les assurances qui couvraient les meubles ont dû être haussées au chiffre de 300 000 francs pour le seul mobilier du Roy Louis XIII ; le lustre est le premier lustre de cristal qui ait été au Louvre ; c’est une pièce de musée ; on a eu la chance de réunir aussi divers ornements fort précieux ; les encriers du roi et du cardinal sont des reproductions exactes ; la canne que manie de Max est celle que possédait Richelieu ; le chandelier à pied qui se trouve à l’avant de ce décor provient du Palais Cardinal ; le jeu d’échecs qui sert au roi est également une série unique de pièces d’ivoire ; dans les lettres du film, la signature de Richelieu est la copie exacte de son autographe.

Les décors des intérieurs ont été construits dans les ateliers de Pathé Consortium, d’après les maquettes du décorateur Robert Mallet-Stevens qui a dessiné tous les costumes, choisi les meubles, les accessoires, et aménagé les plein air. Depuis les perruques jusqu’aux bottes, tout a été fait à neuf sur ses plans. Les bijoux, les gants, les décorations, les armes, les écharpes, les selles, les brides, les mors, les étriers, les croupières, les harnais, tout a été créé pour la circonstance. Seuls, les meubles de prix furent loués. Ils proviennent, ainsi que certains tableaux et certaines tapisseries, de nombreuses collections particulières et des premiers antiquaires de Paris.

La création de ces intérieurs coûta, à elle seule, un million de francs à Pathé-Consortium. On peut compter qu’une somme supérieure fut dépensée pour le même objet par Douglas Fairbanks.

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Les extérieurs

Douglas Fairbanks, qui n’avait à sa disposition, en Californie, aucun château datant de l’époque de Louis XIII, eut à reconstituer tout :rues, châteaux, cloîtres, auberges, Palais, etc… On pourra voir d’après les photos ci-contre qu’il semble s’en être bien tiré — quoique son effort le plus important n’ait guère porté sur ce point mais sur la reconstitution du caractère, du « type » de d’Artagnan. Ce film de Fairbanks a coûté en tout un million et demi de dollars. On petit compter que les trois quarts de cette somme ont été dépensés à la reconstitution des extérieurs et intérieurs.

En France on n’eut guère qu’à équiper, c’est-à-dire à corriger ce que la nature offrait. Les maisons d’époque étaient enruinées ou mal restaurées ; on e doute un peu du nombre de fils téléphoniques, d’enseignes, de fenêtres modernes, de tuyaux de descente, de gouttières, de volets ajourés qui détruisent la ligne des bâtisses d’époque. Songez qu’il n’y avait rien de tout cela sous Louis XIII, que les fenêtres avaient des rideaux, les portes des marteaux, que les rues n’avaient pas de trottoir ni de becs de gaz, les toits pas de tuiles mécaniques, et les routes avaient de profondes ornières et pas de poteaux télégraphiques. Songez aux usines, aux panneaux d’affichage, aux lignes de chemin de fer qui déparent les horizons les plus nets, aux cultures dissemblables, aux jardins différents, aux grilles, aux piquets, aux ponts, et vous aurez une idée de ce que représente le choix d’abord, l’aménagement ensuite, des coins utiles.

On rencontra en général, en France la meilleure volonté auprès des propriétaires de ces lieux ; c’est ainsi que le général Messimy accueillit aimablement la troupe à Pérouges, que M. Henri Menier mit à sa disposition son magnifique château de Chenonceaux, que M. Costa de Beauregard prêta son château de Chissay, que le ministre des Beau-Arts prêta Azay-le-Rideau, que le gouverneur militaire de Paris donna le donjon de Vincennes, ainsi que la municipalité de Chartres qui laissa tourner à l’évêché. On tourna, outre les endroits cités plus haut, à Bichemond, à Montrichard, à Nanteuil, à Loches, à Chinon même, à Saille, à Guérande, à Bourg-de-Batz, au Croisic, à Périgueux, à Saint-Germain, dans les forêts d’Ambroise, de Marly, de Fontainebleau.
Le Lyonnais, la Touraine, la Beauce, la Bretagne, le Périgord et l’Ile-de-France ont offert leurs paysages les plus variés et les plus typiques. C’étaient là d’inappréciables atouts dont le film a profité.

Les chevaux furent achetés et dressés ; on les mit à la mode de l’époque : long poil, longue queue, longue crinière.

Pour les scènes de nuit deux groupes électrogènes de 400 ampères achetés à l’armée autrichienne alimentaient les lampes à arc.

Voici d’ailleurs comment avec pittoresque, nos confrères lyonnais racontèrent une série de prises de vues à Pérouges :

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Les habitants de Pérouges, demeurés fidèles à leurs vieilles pierres, furent, un beau matin, réveillés en grand tumulte. Ce qui n’allait pas sans contraster singulièrement avec les habitudes ancestrales de cette ville, d’ailleurs aux trois quarts en ruines.

Donc, un peu après le lever du soleil, de la promenade des Terreaux à la tour de l’église, le vacarme s’installait en maître. Les sabots des chevaux martelaient le pavé pointu et les étroites venelles résonnaient de leur pas multiplié. Des carrosses roulaient à grand fracas. Des rires éclataient, coupés de jurons et d’exclamations joyeuses ; des ordres circulaient, brefs et rauques, on criait, on vociférait ; on frappait sur les portes cochères, sur les auvents et l’on entendait partout à la fois choquer le fer.

De temps en temps, une grosse pierre, qu’un heurt détachait d’un mur à demi écroulé, s’abattait sur la chaussée, au milieu d’un nuage de plâtras. Alors montait la clameur suraiguë d’une foule que l’on pouvait juger considérable au bruit qu’elle faisait.

Sous leur parure de glycines et leurs enroulements de chèvrefeuille, les fenêtres en ogive riaient au matin frais, indifférentes au spectacle de la rue. Mais, derrière les rideaux soigneusement tirés se tenait maint fiévreux conciliabule. Après avoir longuement parlementé, les Pérougiens, encore mal réveillés, prirent un parti. Les plus hardis d’entre eux décrochèrent leur fusil : les plus prudents s’en furent se cacher et, enfin, les plus sages, rajustant un bonnet de coton que l’émotion déplaçait, risquèrent, par une fente de l’auvent, un œil circonspect.
Ce qu’ils virent les cloua de stupeur.

La grand’place, littéralement envahie, grouillait d’une animation extraordinaire. Hommes, chevaux, voitures et bagages se pressaient sous le tilleul centenaire et, de l’Hostellerie du Vieux Pérouges où l’on frit les brochetons comme nulle part ailleurs à l’estaminet aux volets verts où l’on boit le meilleur vin blanc de toute la province, l’on aurait vraiment cherché un mètre de terrain qui ne fût occupé.

Un carrosse venait de s’arrêter devant la porte de l’auberge. Dans l’encadrement de la portière, se voyait le clair visage d’une jeune femme ; un cavalier, de fort belle mine, debout, causait avec elle. Ce spectacle n’eut pas l’heur de plaire au maître d’un cheval jaune. Il accourut, leva les bras à la manière des ailes d’un moulin et fit tant qu’une nuée de marmitons et de valets, armés de pincettes, de pelles à feu et de bâtons, fondit sur lui.
Le tumulte redoubla et les Pérougiens a l’affût crurent pour tout de bon être revenus, dans la gloire de leur ville, à plusieurs siècles en arrière, au temps de Louis le XIII et des édilts, où, « débraillés, avinés, écorchés, superbes, les mousquetaires parcouraient les rues, bousculaient les gardes de Son Eminence le cardinal de Richelieu, tués quelquefois, mais sûrs en ce cas d’être pleurés et vengés, tuant souvent et sûrs alors de ne pas moisir en prison ».

Les esprits vagabondaient. Un coup de sifflet retentit et l’on vit le terrible cavalier, retirant à la fois son bonnet et sa perruque, s’approcher de l’hôtelier et lui demander, sur un ton fort honnête, s’il était possible de se rafraîchir. Dans le même temps, on aperçut des appareils perches sur un trépied. Le calme revint et une notion plus exacte des choses s’imposa.
Ce sont des photographes ! s’écria quelqu’un.
C’étaient des photographes ; mieux, des opérateurs de cinéma. Les hommes à large feutre, à moustache conquérante et à l’air rébarbatif, les guerriers cuirassés, les valets, les princesses étaient les acteurs d’un grand film tiré des Trois Mousquetaires, et la scène qui avait si fort ému le vieux Pérouges se trouvait être la reconstitution photogénique des premières pages de l’ouvrage.

l’Hostellerie du Vieux Pérouges devenue l’hôtellerie du Franc-Meunier, la vieille cité bressane figurait le bourg de Meung-sur-Loire et le jeune homme au coursier canari n’était autre que d’Artagnan, issu de sa lointaine et béarnaise province. Dans le carrosse, se trouvait la perfide Milady Clarck, et devant elle, on reconnaissait Rochefort, le plus actif et le plus zélé agent du Cardinal. On a même, pour les besoins de la cause, inventé un personnage, oublié par Dumas, un certain Giovanni, dont la silhouette tient à la fois de l’espion, du ruffian et du toréador.

M. Diamant-Berger, les a amenés là, un beau matin de mars, avec leur metteur en scène, M. Andréani, leurs chevaux, leurs piques et leurs épées. Ils venaient de Périgueux ; là, on avait déjà tourné les « phases » de la jeunesse de d’Artagnan, jusqu’au moment où son père, le ceignant de sa propre épée l’embrasse tendrement sur les deux joues et l’expédie à la conquête de la gloire avec, pour tout viatique, quinze écus enveloppés dans sa bénédiction.

Opérateurs et acteurs ont occupé les trois semaines passées à Pérouges à mettre au point la série de tableaux vécus autour de l’auberge du Franc-Meunier. Ils ont, en outre, « tourné » quelques scènes, comme le départ de d’Artagnan, quittant le manoir paternel, et surtout un grand nombre de vues courtes se déroulant comme des fresques sur le fond prestigieux de la ville et dans ses ruelles tortueuses.

Pérouges, bâtie sur une hauteur, commande une immense vallée qui roule à ses pieds la courbe moelleuse des pâturages et sur quoi les villages sèment l’émerveillement des maisons blanches. Défendue par une ceinture de remparts, découpés de rampes, de ponts-levis, flanqués d’échauguettes, bordés de fossés, pavés de chausses-trappes, sa situation unique en faisait un des inexpugnables bastions de la province. La plupart des maisons, abandonnées par leurs propriétaires, ont, en dépit de leur vétusté, gardé tout leur caractère et nul tourneur d’obus n’a encore eu le front d’ériger, parmi elles, sa villa rococo.

Il n’y avait pas, en France, cadre plus propice pour « tourner » les Trois Mousquetaires. Il manquait bien, de ci, de là, quelque détail, emporté par le temps, mais M. Diamant-Berger, qui a plus d’un tour dans son sac, avait eu la précaution d’amener, en même temps que ses mousquetaires et ses hommes d’armes, une solide compagnie de menuisiers, de peintres et de décorateurs, tous gens pour qui l’artifice n’a pas de secrets.

Ainsi, un peu partout, a-t-on complété le décor par un accessoire qui venait préciser le lieu, la date et recréer l’atmosphère. Sur la maison de M. Thibaut, on a accroché un panneau où se lit, en lettres d’or, l’enseigne du « Franc-Meunier ». Sur les auvents, on a, d’un pinceau avisé, figuré les ferrures absentes. Là, on a placé des balcons, des volets, des étals, et des enseignes encore, des bornes au coin des rues. Au milieu de la place se dresse la margelle d’un puits, et on a même poussé la recherche de couleur historique jusqu’à repaver en cailloux pointus une partie de la chaussée, par trop « moderne ». Les maisons sont mises à large contribution et le metteur en scène les transforme à la guise du texte qu’il interprète.
Telle bâtisse qui, en façade, s’appelle l’hôtel de Tréville, devient sur une autre face, l’hôtel de Chevreuse. On y fait entrer d’Artagnan et on en fait sortir Milady.
Le film est coutumier de ces résurrections.

D’abord, deux plateformes du P.-L.M., bondées jusqu’à l’extrême limite du gabarit, amenèrent en gare de Meximieux un matériel aussi imposant que varié : un carrosse, deux groupes électrogènes montés sur remorques, un stock d’appareils d’éclairage, la margelle d’un puits et son socle, une collection d’enseignes appendues à des appliques en fer forgé, une camionnette automobile, une cinquantaine de paniers renfermant perruques, chapeaux et habits, un lot d’armes et d’armures, etc.. Le tout prestement déchargé et rendu à pied-d’œuvre, la mise en place commence.

Une équipe d’électriciens, sous la direction de M. Mallet, déroule des kilomètres de fils souples et installe projecteurs et réflecteurs, tandis que les décorateurs de M. Quenu et les tapissiers de M. Stevens, par d’adroites retouches, ramènent à la vie ces logis morts. Des vitraux de style, en papier de couleur, garnissent les trous béants des fenêtres. Des balcons s’appuient sur des solives veuves depuis longtemps de leurs planchers ; les enseignes, avec leurs croix d’or et leurs lions héraldiques, se balancent aux endroits propices ; le puits, parure de la grande place, s’installe à l’ombre du tilleul centenaire ; des ferrures en bois peint, des clous à grosse tête, en bois également, se plaquent aux portes ; quelques moulures habilement intercalées accentuent le caractère des masses architecturales ; à l’avancée des toits pendent les catelles et leurs cordes pour hisser le foin au fenil ; des pavés assurent la viabilité des passages dangereux. De coquettes boutiques à auvents alignent leurs éventaires pittoresques dans la rue, que complète un heureux camouflage de massives bornes butoirs en lattes cerclées de fer.

La chambre noire dénoncerait les truquages ; elle exige, pour rendre le relief, des décors d’une absolue réalité d’aspect.
Accessoires et costumes sont déballés. Le chef du matériel classe sur le rebord de la terrasse de la maison Renaissance : casques, armets, gorgerins, gantelets, boucliers, solerets, colichemardes, piques dont l’acier brille au soleil. Sur la place piaffent les chevaux de selle, loués à des propriétaires voisins. Une pacifique haridelle, dûment passée au jaune d’ocre, devient le fameux « Bouton d’Or », la monture de d’Artagnan au départ de la demeure familiale.

L’enchaînement logique de l’action a disparu momentanément. Il s’agit désormais d’enregistrer les scènes dans le cadre le plus favorable. A l’ordre de service quotidien figurent des chiffres et en regard une indication d’heure. Aucune confusion possible. Par ce repérage pratique, le comédien est averti de ce qu’il aura à faire, l’accessoiriste avance en temps utile les objets nécessaires à la figuration ; l’opérateur photographie au début des séances ce guide du classement, si bien qu’à la fin de la tournée les vues seront rétablies sans erreur dans leur progression normale.

Un signal, un coup de sifflet. Les artistes, grimés, vêtus de costumes de nuances photogéniques : grises, brunes, noires, arrivent mêlés aux cohortes de mousquetaires en soubrevestes et bottes à chaudron et à l’essaim des séides du comte de Rochefort. Les opérateurs, MM. Défassio, Fouquet et Ringel, se postent au bon endroit. La fête commence, muette en général, animée certaines fois de répliques plus ou moins brèves, selon le temps que les acteurs doivent demeurer dans le champ de l’objectif.

Chaque jour on tourne sans répit, soit au château de Loye, soit à l’OstelIerio, le plus souvent à travers les voies rugueuses de Pérouges, théâtre de terribles batailles, de poursuites jusqu’au faîte des maisons, de galopades effrénées, suivies de splendides défilés, avec ou sans carrosse. A la nuit, les projecteurs s’allument, accentuant l’horreur de farouches duels. Le couvre-feu ne ralentit point l’ardeur de la troupe, et les Pérougeards affirment avoir vu, bien après minuit, des bandes de joyeux drilles processionner, chandelles en main, au milieu des ruines romantiques.

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Dans ce même numéro, on peut lire ce commentaire d’un lecteur de Ciné Pour Tous à propos des épisodes 5 et 6.

L’OPINION  DES  SPECTATEURS

« SUR LES TROIS MOUSQUETAIRES »

Monsieur le Directeur,

Je lis toujours avec intérêt ce que vous écrivez, et tout ce que Ciné pour tous publie au sujet des Trois Mousquetaires.
A mon avis ce film doit être critiqué pour des raisons tout autres, et davantage qu’un ciné-roman, car il ne doit pas être classé dans la même catégorie.
Si d’un ciné-roman certaines scènes ridicules, ou des péripéties invraisemblables, provoquent la critique des spectateurs, cela s’adresse à l’auteur même et cela est juste.
Mais pour les Trois Mousquetaires le cas n’est pas le même.

Cette œuvre a été dénaturée. Dans le film, l’intrigue, toute intéressante qu’elle puisse être pour certains, n’a que des rapports assez vagues avec le roman de Dumas, et comporte justement beaucoup d’invraisemblance, provoquant bien des remarques de la part du public. Mais beaucoup de personnes qui n’ont pas lu Les Trois Mousquetaires ou ne s’en souviennent plus exactement croient que c’est là l’œuvre de Dumas, alors que la faute en est à l’adaptateur.

Pour ne parler que de certains faits de ce qu’on a pu voir récemment, 5° et 6° épisodes :
Combien de spectateurs s’étonnent de ce que 4 jours suffisent à d’Artagnan pour remplir sa mission près du duc. Dans le roman 13 jours lui sont nécessaires.
Que cet orfèvre est habile pour exécuter les deux ferrets en quelques heures. D’après Dumas il n’a pas trop de deux jours.
Etait-ce utile de nous faire assister aux baignades forcées du marin dont d’Artagnan prend la place (comment a-t-il pu en avoir les habits secs ?) puis de de Wardes. C’est plutôt ridicule, alors qu’il était si simple, ainsi que dans le roman, que d’Artagnan se batte avec de Wardes, le blesse puis lui prenne son passeport.

Je note aussi la conduite de d’Artagnan qui s’endort ainsi que Flanchet (dont la place n’aurait pas dû être là) en présence du duc.
La seconde moitié du 5° épisode ainsi que presque tout le 6° sont de pure invention. On a oublié aussi de nous faire connaître le magicien qui a conduit d’Artagnan sous les fenètres de l’Hôtel de Ville alors que les rues avoisinantes étaient gardées. Sans compter qu’avec le tapage qu’il a fait pour entrer il est bien étonnant que le roi n’ait pas connu la vérité.

Depuis que j’ai vu Le signe de Zorro, je suis encore plus certaine qu’auparavant que Douglas sait maîtriser son entrain quand il le faut. Or, on ne voulait pas qu’il soit d’Artagnan et voila que le d’Artagnan français imite, en autant d’occasions qu’il peut le faire, les « acrobaties » que l’on reproche tant à Douglas comme si l’on était certain qu’il en placera dans ses Trois Mousquetaires. S’il le fait que pourra-t-on dire pour le critiquer, après cela. Mais il aime trop d’Artagnan pour ne pas avoir compris son caractère et je suis sûre que nous ne serons pas déçus quand nous verrons son film.
Je vous prie d’agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

A.C

Dans le numéro de Ciné Pour Tous daté du 21 octobre 1921 on peut lire cet article qui déjà mettait en parallèle l’adaptation française et américaine des Trois Mousquetaires.

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

LES  SIX  MOUSQUETAIRES

paru dans Ciné Pour Tous du 21 octobre 1921

On a déjà énormément écrit sur cette fameuse question des Trois Mousquetaires (version Pathé) et des Three Musketeers (version Fairbanks).
Certains journaux ont cherché à faire monter leur chiffre de tirage en en faisant une sorte de concours, d’autres ont préféré insérer purement les communiqués dithyrambiques que Pathé-Consortium leur offrait à … francs la ligne, d’autres ont trouvé là un débouché tout indiqué à leur chauvinisme  perpétuel et universel ; nous allons tâcher, nous, de montrer en quoi diffèrent les deux versions, sans les juger, attendu que nous n’avons encore vu que la version française et que nous ne connaissons la version américaine que par ce que les comptes rendus américains et les photos nous en ont révélé. En cela nous n’imiterons pas M. H. Diamant-Berger — très intéressé évidemment à sauvegarder la valeur commerciale de son œuvre — qui, sans avoir vu le film rival,  le trouve ridicule, parce que, à son gré, les bottes portées par Doug. ne sont point absolument d’époque !

En France, plus que partout ailleurs évidemment, le roman de Dumas (et Maquet) est connu, ayant été lu par toutes les générations et par toutes les classes de la société. En Amérique l’œuvre est surtout connue de réputation.

En France, on a, en général, une compréhension assez arriérée de ce que doit être le cinéma, on a davantage le sens littéraire, le sens scénique que le sens de l’image animée. C’est exactement le contraire aux Etats-Unis, d’où nous sont incontestablement venues les indications les plus typiques de ce que peut devenir le récit visuel.

En France, la Comédie-Française et ses succédanés fournissent encore le principal des troupes d’interprètes cinégraphiques ; ils excellent en saluts, en postures avantageuses, en gestes grandiloquents, en mimiques excessives ; aux Etats-Unis, les sportsmen pullulent devant l’appareil de prises de vues ; ce sont les petits-fils de ces rudes pionniers dont William Hart et Harry Carey nous ont donné de saisissantes images.

Dans ces conditions, n’était-il pas tout prévu que le film tiré en France des Trois Mousquetaires serait long (les dépenses faites sont telles qu’un long métrage est indispensable si l’on veut « amortir » le coût du film) ; que le roman serait suivi pas à pas, avec tous ses détails, si anti-visuels soient-ils, comme c’est souvent le cas — nous en reparlerons dans onze semaines ! ; que la reconstitution serait parfaite (n’avions-nous-pas des musées, des châteaux historiques et des historiens tout désignés) ; que le rythme, la cadence du film serait à peu près nulle (il n’y a encore, à l’heure actuelle, en France, que quatre ou cinq cinégraphistes capables de donner de la vie à une bande par le montage des « bouts » de pellicule) ; que l’interprétation serait plus « théâtre »  ou plus « music-hall » que « cinéma » (en outre, pour le cas particulier qui nous occupe, le visage de la plupart des artistes nous oblige à constater que l’interprétation, dans son ensemble est plus infiniment « synagogue » que « chapelle »…).
Les Trois Mousquetaires Pathé-Consortium sont un long roman illustré,

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Passons à présent à l’examen de ce que l’on connaît, par les comptes rendus, du second.
The Three Muskeleers ne durent pas douze heures, comme le premier, mais simplement trois. On a surtout cherché à faire passer une parfaite soirée à beaucoup d’amateurs de vrai cinéma.

On n’a gardé du roman de Dumas (et Maquet) que ce qui était traduisible en images, on a ajouté là où cela convenait de petits développements cinégraphiques. Beaucoup d’images animées, peu de sous-titres. La reconstitution historique, pourtant aussi soignée que possible, n’écrase pas le film de son détail inutile, encombrant. On ne va pas chercher la vraie canne de Richelieu, les vrais joyaux de la reine, ou la vraie couronne de Louis XIII, on va chercher un artiste qui incarne physiquement et mentalement Richelieu à la perfection — on ne va pas chercher à la Comédie-Française M. de Max, qui représente tous les vieux beaux ou tous les matamores de l’histoire que l’on pourra désirer, mais pas le moins du monde le cardinal de Richelieu…

La réalisation s’inspire des principes de stylisation énoncés par Gordon Craig et réalisés dans La Bruyère Blanche, dans L’Oiseau bleu, dans Le Signe de Zorro, on suggère plus qu’on ne montre ; les éclairages ont une signification psychologique, on ne les distribue pas, comme au studio Pathé, au petit bonheur et suivant… que le soleil paraît ou ne paraît pas… ; on donne un cœur, une âme au film par le mouvement plus ou moins rapide des scènes, leur longueur, leur opposition entre elles ; on fait composer une partition spécialement pour compléter la signification des visions par des suggestions d’ordre auditif.

Enfin d’Artagnan n’y est représenté ni par un chanteur d’opérette ni par un spécimen indiscutable du type sémitique dans ce qu’il a de plus accusé, nez et lèvres ; on nous montre dans ce personnage le grand sportsman, le grand fantaisiste du cinéma, un homme — un vrai — aux muscles et à l’esprit déliés ; d’Artagnan et ses compagnons étaient de joyeux lurons, plaisantaient rude, riaient ferme, sautaient par-dessus les tables — et les conventions.
The Three Musketeers sont un film.

Cela dit, nous prévoyons pour le film de Pathé-Consortium un grand succès auprès des Français pour l’état d’esprit desquels il est fait ; et un non moins considérable succès pour celui de Douglas Fairbanks.

Pierre Henry

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Ciné pour tous du 2 Décembre 1921

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Au moment où parait cet article, Les Trois Mousquetaires est projeté à Paris dans les salles suivantes (Liste trouvée dans Comoedia du 2 décembre 1921) :

2° Arrondissement

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3° Arrondissement

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5° Arrondissement

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9° Arrondissement

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10° Arrondissement

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11° Arrondissement

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12° Arrondissement

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13° Arrondissement

Comoedia du 2 décembre 1921

15° Arrondissement

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comoedia-02.12.21-3mousquetaires-grenelle

16° Arrondissement

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17° Arrondissement

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18° Arrondissement

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comoedia-02.12.21-3mousquetaires-palais

 

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19° Arrondissement

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20° Arrondissement

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Banlieue

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VINCENNES

 

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LEVALLOIS-PERRET

 

comoedia-02.12.21-3mousquetaires-splendid2

CHOISY-LE-ROI

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Pour en savoir plus :

l’article sur Henri Diamant-Berger dans la revue 1895.

Henri Diamant-Berger par sa fille Colette Lassner

Interview de Jerome Diamant-Berger qui nous parle de son grand-père Henri Diamant-Berger 

 

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