Les Studios Pathé à Joinville (Pour Vous 1929)


A l’occasion de l’exposition au Musée de Nogent-sur-Marne « LA FABRIQUE DU CINEMA, Une histoire des studios dans le Val-de-Marne » qui dure jusqu’au 31 mai 2017, nous avons souhaité en profiter pour vous proposer divers articles liés aux Studios de cinéma en France.

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A tout seigneur tout honneur, voici pour commencer un article paru dans Pour Vous consacré aux mythiques studios de cinéma à Joinville-le-Pont : les Studios Pathé-Natan (anciennement Cinéromans) où ont été tourné tant de chefs d’oeuvres du cinéma français (La Belle Equipe, Quai des Brumes, Les Enfants du Paradis, French Cancan entre autres).

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Une remarque cependant concernant cet article où le journaliste interviewe Adolphe Osso, l’administrateur de la Paramount Hollywoodienne en France. L’année suivante en 1930, la Paramount inaugurera ses propres studios de l’autre côté de Joinville (près de l’actuelle gare du RER) qui deviendront plus tard les fameux Studios de Saint-Maurice à ne pas confondre avec les Studios de Joinville (Pathé-Natan).

 

Pour Vous du 17 Janvier 1929

Pour Vous du 17 Janvier 1929

Reportage sur l’industrie cinématographique

Une excuse de moins : La France a l’un des plus beaux studios du monde

paru dans Pour Vous du 17 Janvier 1929

J’ai rencontré un Américain dont le nom fait autorité en matière de cinéma. Pourquoi ne pas le nommer î C’est M. Osso (Adolphe.ndlr), qui est en France l’administrateur délégué et le directeur de la Paramount. M. Osso, m’a dit : « Vous avez le plus beau studio du monde, le plus perfectionné. »
Et il m’a nommé le studio de Joinville, qui appartient à la Société des Cinéromans.
Avouerai-je, pourtant, que je me suis senti un peu de défiance ? Qu’une des personnalités étrangères les plus marquantes du cinéma me fasse ce loyal aveu d’une supériorité française, voilà qui ne peut me laisser indifférent. Mais je sais que les lecteurs de Pour Vous ont foi en leur journal et que si j’écris le nom des Cinéromans et celui de leur directeur, M. Jean Sapène, personne ne nous accusera d’avoir eu une pensée intéressée, un but de publicité. Je me sens donc parfaitement libre pour parler de Joinville.

Car, imaginez cela. On me dit : « Vous avez le plus beau studio. » Ce studio est en France. La personne qui me dit cela est un des spécialistes du cinéma américain, et je n’irais pas voir par une sorte de crainte de citer une firme ! Nous posséderions une organisation efficace pour réaliser de bons films et je n’irais pas sur place constater cette organisation, afin de pouvoir dire ensuite : « Nous pouvons industriellement réaliser tout ce que demande aujourd’hui le cinéma ; si donc nous faisons de mauvais films, si nous n’en faisons pas assez, nous n’avons pas d’excuses matérielles, et c’est ailleurs qu’il faut chercher les défauts de notre cinéma. »

J’ai vu le studio de Joinville. J’ai été convaincu, et je n’en ai été que plus peiné lorsque M. Sapène m’a dit :
Vous parlez de mes studios ? Eh bien, je vais les louer en partie à une firme allemande. Si ça continue, il n’y aura bientôt plus que des étrangers ici. Les producteurs français n’osent rien risquer. Je tourne douze films par an et il y a de la place pour trente-cinq. On travaille à la petite semaine alors qu’on devrait travailler à la grande année. »

Pour Vous du 17 Janvier 1929

Pour Vous du 17 Janvier 1929

Qu’ai-je vu à Joinville ? Une organisation bien étudiée et servie par de puissants moyens matériels.
Le bienfait de cette organisation c’est que la matière la plus coûteuse du cinéma, le temps. a été tellement bien pourchassée que, sur certains films, on pourrait arriver ici à une économie extraordinaire. (Inutile ici de laisser se morfondre huit jours pour 35.000 francs de figuration en attendant la mise en place d’un décor.)
M. Rossello, directeur des studios, qui m’a piloté à travers Joinville, m’a montré le magasin du mobilier. Il a pu me dire :
« Chaque ensemble est transportable en dix minutes. Un coup de téléphone, un coup de monte-charge, un coup de ces gros charriots à roues d’auto que vous avez vus en bas, et le mobilier est en place au studio. »

J’ai marché un quart d’heure au milieu de la babel de meubles qui, sur cinq étages, couvre trois mille mètres carrés d’un seul tenant. Cela ne ressemble à rien de connu. On songe vaguement à un quartier de grande ville dont tous les murs, toutes les cloisons auraient été jetés par terre. Les classes mêlés, plus d’appartements, la chambre unique… Des meubles du Moyen-Age à l’Art Décoratif, du Chinois au bar, de la salle gothique à la salle d’hôpital, il y a ici pour cinq millions de matériel, en ordre.

Les costumes ? Leur magasin forme une maison isolée au bout de Cinémapolis. En trois minutes nous avons tout vu. Et il y a là, en deux salles, découpées en archipels, plus de trois cents mètres d’armoires à costumes, près de vingt mille uniformes, manteaux, fracs, tuniques brodées et redingotes à parements. Il y en a pour deux millions.
M. Rossello me dit : « Nous ne louons à peu près jamais rien au dehors. Pourquoi faire ? Tout est ici.  »
A côté, on a bloqué deux magasins généraux : celui de l’outillage et celui des accessoires de figuration. D’un côté, pour des centaines de milliers de francs de peintures, de quincaillerie, de charbon, de lampes à arc ; de l’autre, tout ce que l’on peut rêver comme accessoires : drapeaux, poupées d’enfants, bas-reliefs, lanternes de gares, moules à gâteaux, sabres d’abordage, vierges du XIIe siècle.
Dites de la même voix :
« Il me faut au studio n° 5 un bidon d’essence de 50 litres, un képi de lieutenant d’infanterie roumaine, trois vis à bois de 40 et le buste de Cicéron, et on vous livrera ça en trois minutes. »
Organisation.

Pour Vous du 17 Janvier 1929

Pour Vous du 17 Janvier 1929

Il y a ici sept studios. Sept énormes nefs d’acier gris, qui tiennent à la fois de la gare centrale, du hangar à dirigeable et du navire de guerre.

Pour l’instant, dans le second, on tourne. Une centaine d’artistes, d’électriciens, de machinistes, verts de peau comme s’ils avaient la maladie bronzée d’Addison, grouillent sous l’embrasement morbide des lampes à mercure. C’est Le Ruisseau qui passe — un ruisseau de pellicule…

Sous la même charpente, cinquante mètres plus loin, un cyclone de lumière bien portante, jaune crû, celle-là, foudroie la prise de vues de Paris-Girls. Plus de mercure, des lampes à incandescence dernier modèle.
Tournerait-on d’ailleurs sept films dans les sept studios, et de sept façons différentes, que la centrale électrique ne mollirait pas une seconde. Elle débitera bientôt 45.000 ampères, de quoi alimenter en bloc les 40 chariots d’éclairage, les 12 herses, les 62 projecteurs et les 140 gros plafonniers de la maison — des plafonniers mobiles sur aiguillage.

Chacun des théâtres possède une piscine.
J’en ai vu une après avoir erré dans une galerie de cave, tournant à angle droit et large comme un trottoir du boulevard. Des dalles transparentes de verre sont cimentées dans le mur. C’est le « promenoir » extérieur de la grande piscine souterraine — 15 mètres de long, 12 mètres de large — creusée sous le plancher pour les prises de vues sous-marines.
En une heure 45 on peut la remplir d’eau à 25 degrés ; en une heure elle est vidée.
M. Pierre Gilles-Veber m’affirmera que c’est là une chose unique. Et je le crois volontiers.

A ces studios, un autre va s’ajouter qui sera le dernier-né. Une manière de cathédrale de fer et de briques, inachevée, se dresse déjà au-dessus des échafaudages. Ce huitième studio sera prêt dans six semaines. Cent mètres de long, vingt-cinq de large, douze de haut sous passerelle. Dans son théâtre on pourra filmer un cheval au galop.


Chaque studio est un ensemble complet, une sorte de cuirassé à images, avec ses passerelles, ses projecteurs, ses échelles de métal, sa machinerie gris-fer. Chacun est une grosse unité autonome qui comporte : Bureau de direction, régie, laboratoire photographique pour les bandes d’essai, salle de projections, atelier de coiffure et de maquillage, loges de vedettes, loges de seconds rôles, loges de figurants, théâtre de prise de vues, tableaux de distribution électrique. Et chaque metteur en scène tient cela dans ses dix doigts. Coup de sifflet, sonnerie de timbre, partez ! le studio dreadnought lève l’ancre, on tourne.

Il y a soixante-dix loges de vedettes, dix par studio. Elles sont dans les hauteurs de chaque bâtiment, à l’écart, le long d’un couloir silencieux de palace. Seul, le tissu des fauteuils change de l’une à l’autre : parquet miroitant, murs de laque, élégance chirurgicale et standardisée.
Aux carrefours, dans chaque étage, des salons tout en placards débordent de centaines et de centaines de toilettes éthérées. Barbe-Bleue en serait devenu fou ! C’est la garde-robe des vedettes femmes.

Au bout de « l’usine aux images », comme disait Canudo, après le magasin aux décors qui s’étend sur six mille mètres carrés, un restaurant peut contenir deux cents artistes. Je vois là un bon exemple d’organisation sociale.

L’ensemble des studios est chauffé par un haut-fourneau de dix mètres, une soufflerie colossale d’air chaud qui marche sans main-d’œuvre. Un seul ouvrier la dirige, tandis qu’elle avale son charbon, le digère, et crache mécaniquement ses scories. D’un bout à l’autre de Cinémapolis, elle maintient à 20 degrés magasins, ateliers, garages, bureaux, restaurant, théâtres. Des aspirateurs à pavillon larges comme des wagons-citernes, postés à 15 mètres en l’air sous le plafond des sept studios, captent l’air chaud « usé » et le renvoient à sa nourrice.

Pour Vous du 17 Janvier 1929

Pour Vous du 17 Janvier 1929

J’ai fait uniquement un rapide reportage industriel, très imparfait, mais qui m’a donné une vue d’ensemble. J’ai acquis la preuve que nous étions capables de mettre sur pied une industrie. En d’autres matières, j’aurais acquis la même preuve quai de Javel, chez Citroën, à Billancourt, chez Renault, à Saint-Etienne ou à Bruay. Et pourquoi le cinéma, qui est la deuxième industrie d’Amérique, n’aurait-il pas, en France, sa place d’honneur dans la production nationale ?

Nous avons donc entre les mains au moins un instrument qui nous permet de réaliser du beau film.

Maintenant, nous pouvons nous retourner contre tous ceux-là qui, de cet instrument, ne font pour l’instant pas grand’chose.

Jacques Lefebvre

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

Le site du Musée de Nogent-sur-Marne.

Sur le blog Joinville-le-pont son histoire, deux passionnants articles sur les Studios de Cinéma à Joinville-le-pont, premier épisode et second épisode.

Sur notre ancien blog, retrouvez quelques photographies des Studios de Joinville figurant sur le site internet du laboratoire GTC (qui se trouvait juste à coté).

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