Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » part3 (Pour Vous 1935) 1 commentaire


Suite de notre hommage à Jean Gabin à l’occasion de la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque française qui dure jusqu’au 30 mai 2016.

***

Du 5 septembre 1935 jusqu’au 10 octobre 1935, la revue Pour Vous va publier les souvenirs de Jean Gabin en 6 parties sous l’intitulé « Quand je revois ma vie » tels qu’ils ont été retranscrits par Didier Daix.

Vous retrouvez les deux premières parties de cette série à l’adresse suivante :

Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » part1 (Pour Vous 1935)

Les troisième et quatrième parties sont à lire là :

Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » part2 (Pour Vous 1935)

Sur cette page nous publions les cinquième et sixième parties.

***

Dans la première, Gabin évoque le tournage du film de Duvivier, Golgotha, en Algérie et surtout celui de La Bandera de « Juju la Terreur », projet qu’il portait en lui depuis des années et qui « sera longtemps le plus beau souvenir » de sa carrière. Au moins jusqu’à Pépé Le Moko (1937) et le Quai des Brumes (1938), pourrait-on ajouter…

Dans la seconde, Gabin poursuit en réitérant son souhait de se retirer à la campagne lorsque le public ne voudra plus de lui. Il évoque les films de son début de carrière comme Variétés et surtout revient sur La Bandera (qui vient de sortir en salles à Paris) et son tournage au Maroc aux côtés de vrais légionnaires. Gabin termine cette série de six articles en écrivant « Voilà la vie d’un paysan de Paris égaré dans le cinéma » et en se demandant ce que l’avenir lui réservera.

S’il savait que ses plus grands films sont à venir…

***

Signalons que 1935 sera l’année où Jean Gabin devient une véritable star avec le film de Duvivier : La Bandera qui sortira au cinéma alors que ces souvenirs sont en train de paraître (le 20 septembre 1935), Gabin n’est donc pas encore une véritable star au moment de la rédaction de ces lignes mais son statut est suffisamment important pour que Pour Vous lui consacre cette série d’articles.

Par la suite il confirmera bien évidemment son statut dans les années trente avec Marcel Carné (Le Quai des brumes, le Jour se lève), Jean Renoir (La Grande Illusion, La Bête Humaine, Les Bas-Fonds), Jean Grémillon (Gueule d’Amour, Remorques). Sans parler des films des années cinquante et soixante qui installeront le mythe Gabin.

***

Pour Vous du 3 Octobre 1935

Pour Vous du 3 Octobre 1935

Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » – part5

paru dans Pour Vous du 3 Octobre 1935

A notre retour à Paris, Marc Allegret m’offrit un rôle dans Zouzou et je devins le partenaire de Joséphine Baker. Dans ce film, je retrouvai le col bleu et le pompon rouge que j’avais portés au régiment, et cela ne fut pas sans réveiller en moi quelques souvenirs. Les souvenirs des mauvais jours ne sont pas forcément les plus désagréables, surtout lorsqu’ils viennent vous faire mieux apprécier le bonheur présent.

Ensuite ce fut Golgotha. J’ai été un peu épaté, tout d’abord, lorsque Julien m’en parla pour la première fois. Cela me paraissait bizarre. Je me voyais déjà avec une auréole sur la tête et une grande barbe au menton, évoluant dans un décor paradisiaque. Je n’eus pas besoin de lui faire part de ma stupéfaction. Il put la lire facilement sur mon visage. Mais il me rassura tout de suite, m’expliqua quel était son dessein, dans quel sens il comptait réaliser son film, et je me laissai guider. C’est ainsi que je suis devenu Ponce-Pilate et que je me suis embarqué pour l’Algérie.

 

Pour Vous du 3 Octobre 1935

Pour Vous du 3 Octobre 1935

Dans « Golgotha », Jean Gabin incarna Ponce-Pilate. On voit ci-contre le procurateur romain en compagnie de sa femme, Edwige Feuillère.

En Algérie, j’ai eu froid. Je pourrais dire que ces choses-là n’arrivent qu’à moi, tellement je m’y attendais peu. Il faisait un vent terrible, un vent qui, un beau jour, parvint à renverser le décor. Et ce n’était pas un petit décor, je vous prie de le croire. Mon costume, d’ailleurs, n’était pas fait pour me réchauffer. J’étais pieds nus et je portais une petite « jupette ». Tout le monde sait que Ponce-Pilate portait une jupe courte, mais je ne l’ai jamais autant regretté et j’aurais mieux aimé mille fois qu’il fût un fervent du complet-veston. Hélas ! ce n’était pas la mode à l’époque, et j’avais froid. Le Vigan, je crois, avait encore bien plus froid que moi. En somme, nous avions tous froid. .

« Juju la Terreur » (c’est Duvivier !) eut un mal terrible à régler les mouvements de foule. Il y avait cinq mille indigènes autour de nous qui étaient là pour figurer. Je ne sais si vous vous imaginez ce que représente comme travail la prétention de faire taire cinq mille Algériens. C’est un sérieux boulot ! On n’y parvenait qu’après bien des efforts et si, à ce moment, cinq heures sonnaient, ils fichaient tous le camp comme une envolée de piafs. Tous les jours cela se répétait et nous n’en devinions pas la raison. Ce n’est que plus tard que nous avons appris que c’étaient les devoirs de leur religion qui les obligeaient à nous quitter aussi brusquement.
Sacré Ramadan !

Bien d’autres aventures illustrèrent notre séjour en Algérie, tandis que nous travaillions à construire l’immense Golgotha. Mais je ne peux pas tout raconter. Trop d’anecdotes se mêlent à mes souvenirs et je ne sais lesquelles choisir. Et puis, j’ai hâte d’en arriver aux deux derniers films que j’ai tournés.

Pour Vous du 3 Octobre 1935

Pour Vous du 3 Octobre 1935

Jean Gabin jouant au tennis avec Thomy Bourdelle sur le pont du paquebot qui emmenait Maria Chapdelaine et ses compagnons vers le lac St-Jean.

Si cette dernière année ne fut pas pour moi très rémunératrice, elle me procura au moins de grandes satisfactions au point de vue travail. Car, bien qu’ayant eu déjà le plaisir de tourner avec des hommes tels que Litvak, tels que Lachman, Kurt Bernhardt, Allegret et Maurice Tourneur, mes derniers films devaient m’apporter des joies nouvelles.

Et ainsi j’arrive à Variétés dont Farkas commença, peu après, la réalisation.
Je ne connaissais rien du film muet. A l’époque où il parut, je ne faisais pas encore de cinéma et je n’avais pas le temps d’y aller. Mais je sais que la version Farkas de Variétés n’a aucun rapport avec la version Dupont. Le film a été fait d’après un scénario entièrement nouveau dans lequel, cependant, nous sommes des trapézistes comme dans la version muette. Gravey et Annabella sont voltigeurs, et moi, porteur. Cela nous obligea du reste à suivre un très long et très sérieux entraînement. Mais cela n’était pas pour me déplaire car — ce n’est pas nouveau — j’aime le sport et le mouvement.

Malheureusement, le film fut interrompu par un douloureux accident survenu à Annabella qui fut immobilisée plus d’un mois. Mais, malgré tous ces déboires, je suis certain que Farkas a réussi là un très beau film. Il a tout fait pour ça. D’ailleurs, actuellement, il a en tête le dessein de faire une version anglaise de son film et il m’a proposé de reprendre à Londres le rôle que j’ai tourné à Joinville. Je ne suis pas un maître es langue anglaise, mais je crois pouvoir m’en tirer, d’autant plus que le personnage n’est pas forcément anglais et qu’un accent ne lui fera pas de mal. Ce n’est pas d’hier que le monde du cirque et du music-hall est international.

Pour Vous du 3 Octobre 1935

Pour Vous du 3 Octobre 1935

Sur les routes du Canada avec André Bacqué, dans « Maria Chapdelaine »…

Nous voici, maintenant, à mon dernier film. J’ai tourné La Bandera dans la joie. J’ai fait, nous avons fait, de notre mieux pour que ce soit du bon boulot.
Je voudrais avoir le temps de vous parler de ce qui s’est passé en moi depuis le soir où, pour la première fois, j’ai lu le roman de Pierre Mac Orlan, jusqu’à l’après-midi où le film, enfin terminé, fut présenté, en séance privée, aux acteurs et aux collaborateurs qui avaient aidé à le réaliser. Je voudrais pouvoir dire tous les espoirs que j’ai caressés, toutes les alternatives que j’ai traversées, toutes les déceptions que j’ai connues lorsque, à diverses reprises, j’ai cru que le film allait être fait pour apprendre peu après qu’il ne se faisait pas, et le voir enfin terminé, beau, vivant, fidèle, ardent, tel en somme que je le voyais. Mieux, peut-être, grâce au talent du grand metteur en scène qu’est le « petit père Julien » (toujours Duvivier !). Mais, cela, seul le public a le droit de le dire.

Nous avons tourné La Bandera sur les lieux mêmes de l’action, dans le Maroc espagnol, et cette fois nous avons eu chaud.
Personne n’ignore, je pense, que La Bandera est le nom de chacune des bannières des différents bataillons de la Légion étrangère d’Espagne. Celle-ci mit tout en œuvre pour nous faciliter la tâche avec une bonne volonté à laquelle nous fûmes très sensibles, et le séjour que nous avons fait parmi ces rudes gars me fut particulièrement agréable. Sans être militariste, j’ai compris l’attrait que le légionnaire exerce sur le cœur des foules et l’espèce d’auréole dont les cœurs simples le parent. Il existe un esprit de la Légion. Dans le mystère qui l’enveloppe, on retrouve celui qui entoure les grands aventuriers d’hier ou d’aujourd’hui, corsaires, chevaliers, forbans, capitaines et conquérants dont les exploits forcent encore l’admiration de tous ceux qui en lisent le récit.

Là-bas, à la Légion, derrière chaque visage se cache un secret ; sous chaque front on devine un passé plus ou moins tumultueux, plus ou moins inquiet; dans chaque cœur il y a un drame et cela n’est pas sans être très impressionnant. C’est un de ces légionnaires, un Français engagé dans la Bandera à la suite d’un crime, qui est le héros de cette dramatique aventure. Le film la reproduit telle qu’elle est racontée dans le livre, sans en rien changer. Seule la fin, trop purement littéraire et qui n’avait pas un caractère assez nettement cinématographique, fut supprimée, d’accord avec l’auteur. Pierre Mac Orlan nous apporta d’ailleurs tout son concours et écrivit, en collaboration étroite avec Charles Spaak, tout le dialogue, un dialogue authentique, vrai, réel, tel qu’on l’entend à l’armée et ne faisant aucune concession à la tartufferie habituelle. Mais je me perds dans les détails.

Pour Vous du 3 Octobre 1935

Pour Vous du 3 Octobre 1935

Jean Gabin et Aimos,  deux des légionnaires espagnols de « La Bandera ».

Au moment où paraîtront ces lignes, le film aura déjà été présenté et le public saura, mieux que moi, ce qu’il faut en penser.
La Bandera sera longtemps le plus beau souvenir de ma carrière. C’est la première fois que je tourne un film que j’ai choisi et cela n’est pas une petite satisfaction. Pareille occasion se représentera peut-être et j’en serai heureux, mais elle n’aura pas la saveur de la première fois.

Car il y a d’autres livres qui m’ont séduit et dont j’aimerais être l’interprète au cinéma. J’espère les tourner un jour. Mais, hélas !… tout cela est encore dans le domaine de l’imprévisible.
J. G.

(Souvenirs  recueillis  par  Didier  Daix)

Pour Vous du 10 Octobre 1935

Pour Vous du 10 Octobre 1935

Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » – part6 (et fin)

paru dans Pour Vous du 10 Octobre 1935

D’autres projets ? Non. Pas pour le moment. Je ne vois rien à l’horizon.
Pourtant, tout au fond de moi, il y en a un, je le sais, mais c’est un très grand projet ou plutôt un très grand désir… pour plus tard. Celui de me retirer à la campagne, de retrouver l’existence au grand air de mes premières années, la vie active et diverse de la ferme. Plus tard…
Oui, plus tard… car ma carrière d’acteur n’est pas encore terminée. J’ai encore, je l’espère, de nombreux films à tourner. Ce n’est pas au moment où je commence réellement à prendre goût au métier que je vais le quitter.

Pour Vous du 22 décembre 1932

Pour Vous du 22 décembre 1932

Je suis monté sur les planches à contre-cœur, j’ai tourné mes premiers films sans enthousiasme, sans espoir. Mais, à présent, ça y est. Je suis mordu.
Seulement, je sais bien qu’un jour viendra où le public aura assez de mon portrait. C’est fatal. C’est normal. Mais je suis prêt. Ce jour-là peut venir. Je ne me cramponnerai pas et si la mauvaise fortune ne m’oblige pas à courir à nouveau après l’éternel bifteck, je saurai être beau joueur. Je partirai là-bas, quelque part, dans mon bled où je retrouverai des joies que je connais bien et que j’ai appréciées. Car j’ai déjà été fermier.

Il y a quelques années, j’avais acheté une petite ferme. C’était ma maison de campagne à moi, mon « château en Touraine ». Dès que j’avais quelques semaines de liberté, vite je filais à Tréon, près de Dreux, où j’étais chez moi. Entre deux parties de chasse avec mon vieux copain Gabrio, je parcourais mes beaux champs fertiles, je tâtais les progrès de ma moisson, j’admirais mon verger en fleurs et mon potager prometteur, tandis qu’au loin, le train qui passait dans un trait de fumée me traçait la limite de mon terroir et me rappelait un vieux rêve de mon enfance.
Je n’ai pas pu mener longtemps cette vie heureuse. On ne peut pas s’occuper de ses récoltes et de ses cochons et du cinéma. Force m’a été de me défaire de la ferme.

Paris-Soir du 30 novembre 1932

Paris-Soir du 30 novembre 1932
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Te souviens-tu, Pierrot, des prises de vues sur les chalands pour La Belle Marinière ? Luguet, penses-tu encore quelquefois à cette pauvre Marcelle Romée qui n’est plus et qui était une si bonne camarade ? Farkas, vous rappelez-vous les efforts que nous faisions, Annabella, Gravey et moi, au trapèze, pour avoir l’air de véritables acrobates ? Et toi, Julien, te souviens-tu de la soupe aux pois canadienne, de la froide Algérie et de la vie que nous avons menée parmi les légionnaires espagnols ? Nous avions mangé si mal et travaillé si bien qu’Aimos disait au retour que nous étions gras comme des bicyclettes. Il y aura, je crois, de quoi remplir, plus tard, bien des soirées d’hiver.

Je m’imagine déjà là-bas, près d’un grand feu, remuant les cendres et les souvenirs, évoquant, tour à tour, le débutant ahuri des Folies-Bergère, le partenaire de Mistinguett, qui déjà prenait goût à la scène, le pasteur de Flossie, qui commençait à croire en lui — un peu — le Laplotte des Gaietés de l’escadron ramassant les ordures dans la cour du quartier de Maurice Tourneur et… mon premier compte en banque.

Paris-Béguin. Ce film m’a laissé une dette de reconnaissance envers Pierre Geoffroy, à qui je dois de l’avoir tourné. Il ne me connaissait pas. Moi non plus. Pourtant, c’est lui qui a pensé à moi pour le rôle et qui a défendu ma candidature, tant et si bien que je fus élu… ou plutôt engagé. C’est bien le moins que je me le rappelle.

Les Gaietés de l’escadron. Je me souviens d’une vieille jument, qui était spécialement affectée à Raimu, à Fernandel et à moi. Nous n’étions ni les uns ni les autres de fins écuyers, et il ne fallait pas nous demander des prouesses dans le domaine de l’équitation. Mais cette vieille carne avait passé l’âge des cabrioles et des caracolades et avait un goût immodéré pour l’écurie. Sur son dos, nous étions sûrs de ne pas tomber, mais nous ne pouvions pas toujours nous diriger où nous voulions.

Hebdo-Film du 26 septembre 1931

Hebdo-Film du 26 septembre 1931

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Maria Chapdelaine fut pour nous tous l’occasion d’un voyage magnifique. On est souvent déçu en voyage. J’ai vu New-York et ce fut une déception. De même, dans d’autres pays, je n’ai pas trouvé ce que j’attendais. Le Canada et le Brésil sont les seuls pays qui répondirent à mon espoir. Mais le Canada me parut plus étonnant encore, car on y parle français. Faire un voyage de je ne sais combien de kilomètres, passer plusieurs jours en mer pour arriver dans un patelin où on parle votre langue, avec un accent qui tient le milieu entre le picard et le beauceron, est une chose assez surprenante. Là-bas, même les Peaux-Rouges parlent « le françâ », comme ils disent.

Car nous avons tourné avec la tribu des Montagnais, Peaux-Rouges pacifiques et modernes sans plumes et sans costumes d’apparat — sinon dans de très rares occasions. J’étais parti à leur rencontre, plein du souvenir des livres de Fenimore Cooper et autres Gustave Aymard de mon enfance, et je tombai sur des Peaux-Rouges habillés comme vous et moi… à la canadienne, des « savages » — comme on les appelle là-bas — ayant cependant conservé les caractéristiques de leur race, pommettes saillantes, teint olivâtre, yeux bridés, nez épaté.
Ce sont des trappeurs qui chassent pendant les neuf mois d’hiver et redescendent à la belle saison — en juin — à Pointe Bleue, au bord du lac Saint-Jean, où ils vivent sous des tentes. Ils ne craignent qu’une chose au monde : la police montée canadienne, police magnifique, uniquement composée de gars splendides, triés sur le volet, véritables « armoires à glace », vêtus de la tunique rouge à boutons dorés, de la culotte bleu corbeau à bandes noires, des grandes bottes lacées et du vaste chapeau de boy-scout. Car, si les « savages » ont gardé le respect du chef, ils sont chapardeurs et buveurs et il est interdit de leur vendre à boire dans l’intérieur du pays.

Oui, les Peaux-Rouges parlent français, ou tout au moins un français à eux. Mais il est des choses bien plus curieuses. Ainsi, le chef de la tribu des Montagnais s’appelle Jacques Germain, et leur douairière s’intitule Mme de Saintonge. Ne se croirait-on pas chez nous ?
Nous avons pu avoir une connaissance assez exacte du Canada, car nous nous sommes enfoncés profondément dans la campagne. Ce n’est pas dans les villes qu’on en apprend le plus. Nous avons bien vite quitté Québec pour aller tourner à Peribonka, sur les bords du lac Saint-Jean, puis à Dolbo qui n’est, à vrai dire, qu’une vaste papeterie où nous avons vu le bois descendre la rivière et entrer à l’usine pour en ressortir sous la forme de feuilles de papier.

Si nous avons si mal mangé au Canada, ce n’est pas seulement parce que nous étions dans le « bled ». On ne mange pas mieux à Montréal ou à Québec, sauf dans quelques grands hôtels. Le Canada est un pays pauvre où la culture est réduite à néant et dont les bestiaux sont étiques. Comment pourrait-il en être autrement dans un pays qui passe neuf mois de l’année sous la neige ? Mais je n’ai pas la prétention de faire un cours de géographie. Ce n’est pas mon boulot Je préfère vous parler des bonnes parties de pêche que nous avons faites là-bas, entre bons copains, quand nous ne tournions pas, dans des rivières ou sur des lacs débordant de poissons et dans lesquels nous nous baignions quelquefois avec délices, car c’était la belle saison. L’eau était bien froide pourtant.

Variétés. Des incidents divers, quelquefois pénibles, comme la chute d’Annabella qui fut renversée par un ours et eut la cheville brisée trois fois. Je me demande même comment il n’y eut pas plus d’accidents. Le début du film nous fit faire un véritable métier de « bonne à tout faire » de cirque ambulant. Après avoir fait la parade, nous avions chacun nos spécialités. Fernand était équilibriste sur bicyclette, clown, voltigeur au trapèze avec Annabella qui était, de plus, dompteuse d’ours et qui, après mon numéro de poids et haltères, me roulait sur le corps dans une petite auto. Et ce n’était pas du chiqué. Peut-être le croira-t-on en voyant le film, mais je vous jure que je me raidissais de toutes mes forces quand elle se tenait debout sur ma poitrine pour saluer le public à la fin de son numéro.

paris-soir-22.09.35-bandera-gabin

Paris-Soir du 22 septembre 1935

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

C’est toujours par La Bandera que je termine, puisque c’est mon dernier film. C’est d’ailleurs, je crois, celui qui m’a laissé les plus vivants souvenirs.
Car nous avons vécu, là-bas, à Dar Riffien, une vie qui n’était guère différente de celle des légionnaires. Evidemment, nous couchions à l’hôtel à Ceuta. Mais le reste du jour nous voyait parmi les soldats. Nous mangions avec eux, à la gamelle, et en dépit du pittoresque, ce n’est pas ce qu’il y avait de plus réjouissant. Nous étions dans une contrée historique, sur les lieux mêmes où avaient eu lieu les plus sérieuses bagarres de la Légion espagnole avec Abd-el-Krim.
Nous avons même poussé jusqu’à Xauen, où était installé jadis le quartier général du grand chef marocain, Xauen, ville inconnue alors, qui ne fut découverte qu’en 1920 par des avions et où, plus tard, les armées espagnole et française se soudèrent.

Des anecdotes, il y en a toujours à raconter sur tous les films. Mais il se produisit, pendant les prises de vues de La Bandera, une des choses les plus drôles que j’aie jamais vues. Pour tourner une scène de guerre, il fallait un mulet mort. On ne pouvait pas en tuer un. On se contenta de l’endormir à l’éther. Mais nous étions très inquiets. Quelle dose fallait-il lui faire absorber pour qu’il ne mourût pas d’une part, car il appartenait à l’armée, et pour que, d’autre part, il ne se réveillât pas trop tôt ? Il aurait fallu tout recommencer. Tant pis, on calcula la dose au hasard et l’on commença à tourner.

Julien nous pressait afin d’avoir le temps d’achever la scène ; puis quand ce fut fini, heureux d’avoir réussi, et qu’il cria : « Coupez », le mulet, tout naturellement, se remit sur ses pattes comme si de rien n’était et alla brouter la « poussière » à côté. Ce fut si spontané, tellement inattendu, que tous nous partîmes d’un grand rire dont nous ne sommes pas encore tout à fait remis et qui se prolonge encore aujourd’hui quelquefois, lorsque nous pensons à ce fameux mulet.

Tout cela, toutes ces anecdotes, toutes ces images, qui s’effacent peu à peu, déjà, toutes ces minutes envolées, qui furent le plus souvent heureuses — je n’ai pas à me plaindre — cela fera, je l’espère, du bonheur pour plus tard. Mais parmi tous ces souvenirs, je suppose qu’il y en aura bien d’autres qui ne sont pas encore nés et dont je n’ai pas encore la moindre idée.

Paris-Soir du 18 mai 1938

Paris-Soir du 18 mai 1938

Que me réserve l’avenir ?
Vers quelles contrées le cinéma va-t-il m’emmener maintenant ? Quels rôles me réserve-t-il ? Sous quel aspect vais-je apparaître encore avant d’aller cuver mon passé au grand air du Mériel retrouvé ? Bien malin qui pourrait le dire.

Et voilà. Voilà la vie d’un paysan de Paris égaré dans le cinéma.

Car, au fond, malgré ma jeunesse campagnarde, je suis tout de même Parisien. Je suis né le 17 mai 1904 entre la Villette et Montmartre.
Mais n’est-ce pas par là que j’aurais dû commencer ?

FIN
J. G.

(Souvenirs recueillis par Didier Daix)

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

La page consacrée au cycle Jean Gabin sur le site de la Cinémathèque française.

La carrière de Jean Gabin en 100 affiches sur le site de la Cinémathèque française.

Le site du Musée Jean Gabin à Mériel.

La bande annonce de La Bandera de Julien Duvivier sorti au moment de la parution de ces souvenirs de Jean Gabin.

La scène de l’entrée dans la caserne de Dar Riffien dans La Bandera.


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commentaire sur “Jean Gabin : « Quand je revois ma vie » part3 (Pour Vous 1935)

  • Claude Guilhem

    Quel bonheur de voir que Joséphine Baker, cette grande dame – humainement parlant – tellement courageuse et tellement Française n’est pas tout à fait oubliée.
    Et oui elle me fit remarquer qu’elle détestait qu’on prononce son nom à  » l’américaine  » : Békeur; mais bien Joséphine BAKER comme il se doit dans son pays !…