La Fin du Jour de Julien Duvivier (Pour Vous 1938) 1 commentaire


A l’occasion de la sortie en salle, le 20 avril 2016, de la version restaurée de l’un des grands films du Duvivier des années trente (longtemps invisible), nous avons choisi de mettre en ligne l’article paru dans Pour Vous durant le tournage du film qui présentait les quatre principaux personnages : Victor Francen, Michel Simon, Louis Jouvet, Madeleine Ozeray.

A suivre.

Paris-Soir du 25 mars 1939

Paris-Soir du 25 mars 1939

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Pour Vous du 7 décembre 1938

Pour Vous du 7 décembre 1938

Quatre personnages de « La Fin du jour »

paru dans Pour Vous du 7 décembre 1938.

C’est au cours d’une conversation entre Duvivier et Spaak, un soir à la campagne, que cette phrase tomba.
Si on faisait un film sur les vieux comédiens ?
Voici maintenant cette idée devenue réalité. Julien Duvivier tourne « La fin du jour », film qui se passe presque entièrement dans un maison de retraite pour vieux comédiens.
Nous y verrons vivre de nombreux artistes, hommes et femmes, dont certains connurent la gloire, dont d’autres n’ont jamais été que des figurants obscurs, mais qui ont tous un même grand amour pour le théâtre.

Il y a le touchant vieux ménage, M. et Mme Philemon, qui, à 80 ans et 35 ans de ménage, en sont toujours aux mots tendres et aux petites attentions. Il y a Mme Chabert qui jouait jadis Shakespeare et Musset et qui parfois, le soir, lit en compagnie de son grand camarade Marny quelques scènes d’une pièce préférée — sans cela elle ne pourrait pas vivre. Mme Chavarot, la gourmande qui dépense les vingt francs d’argent de poche que lui envoie son fils, dès le premier jour, en petits fours, Mme Tusini, la « langue de vipère », Mme Marcellin la « fleur bleue », Deaubonne le mélomane, d’autres encore.

Nous assisterons aux réactions de ces gens lorsqu’un drame terrible les menace : faute d’argent on doit vendre la maison de retraite, qui est en quelque sorte leur nouveau « home ». Ils seront dispersés dans des hospices et asiles pour vieillards. Ne plus pouvoir vivre « en famille », ne plus pouvoir parler de la chose qui leur est chère à tous : le théâtre : ne plus pouvoir évoquer des souvenirs qui leur sont communs en quelque sorte.

De cette « famille » de comédiens, trois personnages se détachent nettement.

Le premier, Gilles Marny, est un grand comédien qui n’a pas connu la gloire qu’il méritait parce qu’il n’a pas eu de chance, et aussi à cause d’un drame de sa vie : la seule femme qu’il aimait l’a quitté pour un autre et elle est morte. Depuis, il n’a pu jouer, avec la foi de jadis, les amoureux, les séducteurs, les amants.
Le deuxième, Cabrissade, n’a jamais eu de talent et son nom n’a jamais figuré sur une affiche. Il a passé sa vie à « doubler » les autres, gardant au fond de son cœur l’espoir d’interpréter le rôle de Flambeau dans « l’Aiglon ». A Saint-Jean-la-Rivière. il raconte à ses camarades des souvenirs du temps où il était vedette à tel théâtre, dans telle capitale. On ne le croit pas, mais on l’écoute quand même et lui est heureux d’avoir, pour une fois, un public. Avant de mourir il écrit le discours qui devra être prononcé sur sa tombe. Il se compare à Talma et à Guitry…
Le troisième, enfin, c’est Raphaël Saint-Clair, comédien illustre qui connut tous les succès, et pour lequel des femmes se sont sacrifiées ou sont mortes. Comme il n’a plus d’argent et qu’il est las de jouer dans les misérables tournées de province, il vient à Saint-Jean. Mais, même ici. il ne renonce pas à jouer les Don Juan, il s’envoie des lettres parfumées reçues il y a vingt ans et courtise la petite bonne du café où les comédiens vont boire leur café et jouer à la belote. Sentant que Jeannette éprouve un amour profond pour lui, il la pousse au suicide, après lui avoir dicté quelques lignes dans lesquelles elle explique son acte.
Cette Jeannette est le quatrième personnage du film. Elle y apporte sa jeunesse, sa grâce et son émotion.

Quatre grands artistes. Victor Francen, Michel Simon, Louis Jouvet et Madeleine Ozeray interprètent ces quatre rôles. Nous avons demandé à chacun leurs impressions que nous publions plus loin. J’ajoute que j’ai vu tourner des scènes de « La fin du jour » et que j’ai vu Duvivier au travail. Ce sera un grand film.

Pour Vous du 7 décembre 1938

Pour Vous du 7 décembre 1938

1 – VICTOR  FRANCEN  :  Gilles Marny
L’ESCLAVE D’UNE OMBRE

Pourquoi n’avouerai-je pas que j’aime beaucoup le personnage de Gilles Marny que j’interprète dans la Fin du Jour ? Si différent de ce que j’ai fait jusqu’à présent, il m’a attiré par ce qu’il a de joli, de sensible, de poétique et d’humain.

Je suis pour ainsi dire un homme mort : ma chambre dans la maison de retraite est la seule que n’ornent ni image, ni portrait. Jadis, lorsque j’étais jeune, j’ai aimé une femme ; un autre me l’a prise, un homme, comédien comme moi ; ensuite elle nous a quittés tous les deux pour le pays des Ombres… Cela a brisé ma vie ; je ne suis plus devenu « quelqu’un » et me voilà maintenant au milieu de tous ces ratés, de tous ceux que la vie a déçus.
Un jour, un jeune homme vient me voir :
Je vous ai applaudi : comme vous étiez merveilleux, me dit-il, plein d’enthousiasme. Ne voudriez-vous pas jouer une fois, rien que pour moi ? 

Tout d’abord, je refuse. Mais il me montre une cicatrice : souvenir d’une bataille qu’il eut à cause de moi…

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signature de Victor Francen

Une vieille comédienne : Gabrielle Dorziat, et moi, allons alors dans la grange sordide qui voisine avec notre maison, et là, à la lumière des chandelles, en cachette, nous récitons Roméo et Juliette pour le jeune homme épris d’idéal.
Quel est le miracle qui se produit alors ? Grâce au charme du texte de Shakespeare, que nous disons avec la même ferveur que lorsque nous avions vingt ans, les rides et les marques de la vieillesse disparaissent comme par enchantement : nous sommes Roméo et Juliette, elle a dix-huit printemps, j’ai vingt ans…

Pour Vous du 7 décembre 1938

Pour Vous du 7 décembre 1938

2 – MICHEL  SIMON  Cabrissade
TOUTE SA VIE UNE « DOUBLURE

Si je n’inventais pas, je n’aurais pas de souvenirs ; je ne vous demande pas de me croire, je vous demande de m’écouter : pour une fois que j’ai un public…
C’est une phrase que je prononce au cours de la Fin du jour ; elle explique toute la tragédie de mon personnage. Cabrissade, comédien médiocre, n’a été toute sa vie qu’une « doublure ». Tous les grands rôles, dont il rêve, ce sont les autres qui les ont joués : les feux des projecteurs, les applaudissements, les fleurs, c’était pour les autres, qu’il n’a jamais pu remplacer… Il n’a vécu que dans les coulisses, et pourtant, en dépit de toutes les déceptions, de tous les insuccès, il n’a pas cessé d’aimer le théâtre et il est fidèle à cet amour jusqu’à son dernier souffle.

A la maison de retraite, je passe mon temps à taquiner les camarades et à faire du vacarme. J’ai gardé une jeunesse de cœur ; je me sens surtout bien au milieu de la jeunesse, c’est pourquoi j’ai pris en affection une équipe de « scouts » qui viennent camper tous les étés aux environs de Saint-Jean-la-Rivière. Le capitaine des « scouts », Pierre, c’est en quelque sorte mon fils. Pour lui plaire, je me fais tout d’abord passer pour quelqu’un d’autre, puis je veux jouer pour lui, pour qu’il soit fier de moi. C’est là une des meilleures scènes avec celle au cours de laquelle j’explique à l’administration de la maison de retraite que si nous sommes plus difficiles à vivre que le reste des mortels, c’est à cause de notre métier qui fait de nous un peu des enfants gâtés — de grands enfants qui tout de même forment une grande famille, avec un grand métier.

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signature de Michel Simon

Un rôle qui me plaît infiniment, un beau film et pour metteur en scène… Julien Duvivier. Que demander de plus ?

Pour Vous du 7 décembre 1938

Pour Vous du 7 décembre 1938

3 – LOUIS JOUVET : Saint-Clair
ÉTERNEL DON JUAN

Bien sûr, la Fin du Jour n’est pas un film gai et il m’a été pénible de jouer la scène qui se place au début et au cours de laquelle on voit un comédien, qui connut jadis la gloire, jouer dans une misérable tournée de province sous les huées du public injuste et méchant. Sans doute ai-je éprouvé de la tristesse à cause de la vérité qu’il y avait dans cette « tranche de vie ».
Vrai, humain, tel est mon rôle dans la Fin du Jour, le mien et celui de tous les autres.

J’ai accepté d’interpréter ce film avant de lire le scénario ; Duvivier m’en avait dit quelques mots : c’était suffisant pour moi. J’ai une confiance illimitée en Julien Duvivier ; du moment qu’il dirige un film, je sais qu’il sera bon : avec lui, pas de risques, pas d’écueils !
Je trouve qu’il est notre meilleur metteur en scène.

A la suite de la scène où je suis hué par le public, je vais dans la maison de retraite. Ici, au milieu de gens pareils à moi-même, je devrais vivre calmement, mais le Don Juan éternel n’est pas mort en moi ; un sourire dans les yeux de la petite bonne du café où nous allons prendre l’apéritif et voilà toute ma jeunesse qui remonte, en dépit de mes cheveux de neige et du poids de mes ans. Et je deviens fou…

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signature de Louis Jouvet

Aujourd’hui, j’ai interprété un passage qui a pour cadre la maison de retraite ; à mes côtés, j’avais non pas des figurants, mais des comédiens encore célèbres, voici quelque dix ans, qui aujourd’hui vivent à Pont-aux-Dames, à Ris-Orangis, ou ailleurs.
Jadis rien ne s’opposait à ce qu’on jouât les Ophélies, les Iphigénies à soixante ans. Il n’y avait pas de lumière électrique ni de projecteurs cruels…
Maintenant… cela n’est plus possible.

Mais qu’y a-t-il de plus merveilleux que d’aller jusqu’au bout de sa carrière, que de rester jusqu’à notre dernier souffle « ceux qui créent l’illusion » ?

Pour Vous du 7 décembre 1938

Pour Vous du 7 décembre 1938

4 – MADELEINE OZERAY : Jeannette
LA PETITE BONNE DU CAFÉ

La petite Jeannette a dix-sept ans.
Elle est la bonne du café que fréquentent les vieux comédiens de la Maison de retraite. Louis Jouvet est parmi eux et cette enfant sage tombe amoureuse de lui parce qu’il est séduisant et… parce qu’il fait tout pour la séduire. Il lui dit qu’elle est la plus belle et lui demande une preuve d’amour. Cette preuve n’est pas le don d’elle-même, mais celui de sa vie: Jeannette tente de se suicider.

Ce rôle, qu’on m’a confié, me plaît infiniment par tout ce qu’il a de sensible, de délicat et de nuancé.
Différent de ce que j’ai fait jusqu’à présent, le personnage de Jeannette m’est d’autant plus cher qu’il ne me sera pas trop difficile de l’interpréter : la petite bonne est amoureuse de Jouvet. J’ai l’habitude d’être amoureuse de Jouvet, tous les soirs, au théâtre et dans presque toutes les pièces…

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signature de Madeleine Ozeray

Je jouerai dans la Fin du jour à côté de lui et à côté d’autres grands acteurs : Michel Simon, Victor Francen, Gabrielle Dorziat, etc. Mais ma grande joie est surtout d’avoir Julien Duvivier pour metteur en scène. C’est pour la première fois que cette chance m’est donnée : je ne crains pas de l’appeler un bonheur et je ferais tout ce qui est dans mon pouvoir pour me montrer digne de la confiance qu’il a mise en moi.
Et je souhaite que le public qui verra la Fin du jour aime Jeannette, jeune fille simple au cœur pur à qui j’ai prêté mon visage et aussi un peu de mon âme.

(non signé)

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Pour Vous du 7 décembre 1938

Tony Jacquot (Pierre Andrieu, l’animateur du camp scout) et Mady Made (Danielle)

 

 

Pour Vous du 7 décembre 1938

Michel Simon (Cabrissade)

 

Pour Vous du 7 décembre 1938

Les vieux comédiens lisent avec stupeur l’affiche annonçant l’adjudication de leur maison de retraite.

Auprès d’eux, le cocher, Félix (Rafaël Cailloux), et son cheval, Gisèle.

 

Pour Vous du 7 décembre 1938

Saint-Clair (Louis Jouvet) et sa partenaire (Génia Vaury) jouent la comédie dans une tournée de province.

Cette scène se place au début du film.

 

Pour Vous du 7 décembre 1938

Les scouts, qui viennent camper tous les ans dans les environs. Cette fois-ci, un groupe de « girls-scouts » est venu se joindre à eux

 

Pour Vous du 7 décembre 1938

Mme Marty, ancienne comédienne, qui joue le rôle d’une des pensionnaires de la maison de retraite.

 

Pour Vous du 7 décembre 1938

Alexandre Arquillière dans le rôle de Monsieur Lucien, jardinier de « Saint-Jean-la-Rivière », maison de retraite des vieux comédiens, dont nous apercevons la silhouette majestueuse (ci-dessous).

Pour Vous du 7 décembre 1938

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

La page sur le site de Pathé de La Fin du Jour.

L’article La Fin du Jour, une élégie cinématographique sur le site Cadrage.net.

L’excellente page sur La Fin du Jour sur le blog Mon Cinéma à Moi.

La bande-annonce de la version restaurée de La Fin du Jour.

 


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