Jacques Tourneur sur le tournage de « Tout ça ne vaut pas l’amour » (Cinémonde 1931)


Jacques Tourneur débute sa carrière de réalisateur en 1931 à Paris avec Tout ça ne vaut pas l’amour produit par Pathé.

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A l’origine le film devait s’appeler Un Vieux Garçon, comme il est fait référence dans cet article. Tourneur avouant qu’il déteste ce titre !

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Il s’agit de l’un des premiers films de Jean Gabin qui tourne beaucoup cette année là (nous avons compté 5 films). L’année d’après, il tournera avec le père de Jacques, le réalisateur Maurice Tourneur, dans Les Gaietés de l’escadron.

Cinémonde du 6 août 1931

Cinémonde du 6 août 1931

Dans une boutique de pharmacien, Jacques Tourneur a commencé son premier film

paru dans Cinémonde du 6 août 1931

La rue va de guingois, entre ses deux trottoirs et ses deux rangées d’arbres maigres… C’est un éclairage de fin de journée. Il fait gris… L’Hôtel de France, avec sa façade médiocre, sa fenêtre arrondie, ressemble à toutes ces auberges modestes des petites villes non inscrites au guide Michelin.

La rue vient buter contre la façade du pharmacien, et c’est cette façade qu’on remarque d’abord… Deux énormes globes, l’un d’un rouge violâtre, l’autre vert, promènent des lueurs malsaines sur les visages des gens qui passent… Des écriteaux parlent en termes choisis des plus tristes maladies qui puissent affliger la pauvre humanité. Des bouteilles au goulot entortillé de ce joli papier plissé qui fait le charme des potions non débouchées s’alignent entre les boites de spécialités à étiquettes onéreuses. C’est une bien belle boutique de pharmacien…

Je lis sur la porte : Renaudin, pharmacien de 1° classe… Je voudrais connaître un pharmacien qui ne soit pas de première classe…

Un curé, qui n’est peut-être qu’un abbé, tourne le bec de canne, puis s’efface avec cette délicate courtoisie des ecclésiastiques… J’entre… Une sonnette tinte… Une odeur de feuille sèche et de médicament flotte, complexe. Sur les comptoirs, de pur style pharmaceutique (colonnettes et fronton triangulaire en faux chêne), je retrouve les pancartes que je déchiffrais, jadis, Constipation ou Orteils déviés, avec le nom barbare de leur remède… lorsque j’allais, dans une pharmacie toute semblable à celle-ci, chercher quelque potion. J’étais alors une petite fille en tablier d’école… et le potard bon garçon, me donnait des boules de gomme…

Cinémonde du 6 août 1931

Cinémonde du 6 août 1931

Eh bien ! que dites-vous de ma pharmacie…

C’est Jacques Tourneur, manches retroussées, comme à l’habitude, son scénario à la main… La boutique de mon enfance, son odeur, son. éclairage, son mortier de marbre blanc, ses moules à cachets… c’est un coin de studio. Des machinistes transportent leurs appareils, transformant, d’une tenture drapée, de quelques petits meubles poussés, l’angle occupé tout à l’heure par les camaras en un couloir d’appartement bourgeois. Je suis repoussée sur le coin usé d’une banquette de moleskine… un curé, mais un figurant. Je m’aperçois que mon abbé n’est pas un Tourneur Junior, qu’on ne peut appeler autrement que Jacques en dépit de la familiarité que ce prénom comporte, donne des ordres, écoute avec attention une suggestion, cherche un détail drôle. Et tandis qu’on dissimule un micro derrière une plaquette réclame, il trouve le temps de venir me jeter au passage quelques mots :

Vous avez vu la rue… et la boutique de radio. La grande boutique moderne en face de l’Hôtel de France… Renaudin, mon pharmacien, est amoureux d’une jeune fille, Josselyne Gael, pour préciser, qui, elle, ne pense qu’au fils de Mady Berry, la marchande de phonographes… Le fils, c’est Jean Gabin. De la pharmacie, on entendra, plusieurs fois dans le film, un disque qui en sera le leitmotiv… Il faut de la chanson dans une comédie gaie… Et il faut varier les façons de présenter ces chansons… Avez-vous vu, là-bas, Jeanne Loury, en femme de ménage… un rôle en or… Vous savez que le titre de Vieux Garçon est on ne peut plus provisoire… Je n’en veux à aucun prix… Ah! on va répéter… Excuses-moi…

Le flot bruyant des machinistes recule… Dans le coin de la caisse, il ne reste plus que Levesquc, en blouse blanche, Jacques, la script girl qui joue le rôle de souffleur, et une petite fille, exactement la petite fille que j’évoquais tout à l’heure… une robe trop courte, des bas de coton, un porte-monnaie et une ordonnance serrée bien fort dans sa main… C’est une des première scènes du film…

Cinémonde du 6 août 1931

Cinémonde du 6 août 1931

La petite Gilberte Savary (qu’on vient de voir dans Le Rêve), récite d’abord son texte d’une voix chantante d’enfant au catéchisme. Doucement le jeune metteur en scène la reprend, commente chacune des phrases :

Ne chante pas en parlant… Dis bien naturellement : « Quand il ne travaille!, papa, il n’y a pas d’argent a la maison… » Répète… Bien… c’est cela… et quand le pharmacien ne veut pas de tes sous, dis : « Ah ! un petit ah ! étonné… Tu penses : Ah ! c’est drôle ! » Tu comprends…

Elle comprend très vite, cette petite fille aux beaux yeux intelligents… La scène est courte, discrète. Levesque,en brave homme, est excellent. Il refuse l’argent des médicaments, attire un énorme bocal. Les bonnes traditions ne sont pas perdues chez Renaudin pharmacien de première clause… Ce sont des boules de gommes.

Dès les premières scènes de son premier film, Jacques Tourneur s’échappe de la banalité en adoptant la simplicité… Cette boutique de province, ces tables et ces comptoirs encombrés, cette atmosphère tiède et silencieuse d’une fin d’après-midi de petite ville, c’est fait de pas grand chose… un ensemble de détail que nous avons aperçus cent fois sans bien les voir. Mais c’est amusant et émouvant à la fois dans sa fidélité, dans sa ressemblance, dans sa stricte exactitude… C’est infiniment plus délicat et plus original qu’une boite de nuit, avec serpentins et grande figuration.

Suzanne Chantal

Cinémonde du 6 août 1931

Cinémonde du 6 août 1931

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

Paris-Soir du 15 octobre 1931

Paris-Soir du 15 octobre 1931

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

La biographie de Jacques Tourneur sur le site du Ciné-Club de Caen.

Un portrait de Jacques Tourneur sur le site Film de Culte.

La scène du foxtrot dans Tout ça ne vaut pas l’amour.

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