Portrait de F.W Murnau dans Cinéa (1927)


Mardi 12 avril 2016, je présente à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé à 14h The Wicked Darling (la Fleur sans tâche) de Tod Browning et à 16h le légendaire Nosferatu de Murnau.

A cette occasion, il m’a paru intéressant de vous faire partager cet article paru dans la revue Cinéa avant que Murnau entame sa carrière américaine.

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Pierre Henry, le fondateur de la revue Ciné Pour Tous qui avait fusionné sa revue avec celle de Jean Tedesco, revient sur la carrière de Murnau en mélangeant un peu la chronologie des films (ce qui peut s’expliquer par la difficulté à l’époque d’avoir accès à ces informations) puis par des extraits d’interviews de Murnau parus dans la presse (qu’il semble traduire de manière un peu trop littérale). L’on réalise ce qui a fait que Murnau est devenu l’un des plus grands réalisateurs allemands, malgré le fait qu’il soit venu du théâtre. Mais je vous laisse découvrir ces propos.

A suivre…

 

Cinéa - Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

Cinéa – Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

LES CINÉASTES : F. W. Murnau

paru dans Cinéa – Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

F.W. Murnau est né il y a près de quarante ans dans une petite ville de Westphalie. Ses parents étaient de condition aisée ; après avoir reçu une solide éducation, il s’orienta vers le théâtre, qui l’attirait vivement.

En 1910, il travaillait sous les ordres de Max Reinhardt comme acteur et aide-metteur en scène au fameux Grosses Schauspielhaus de Berlin. Il ne faisait alors que de petites choses, mais apprenait beaucoup aux côtés de Reinhardt. Un autre jeune allemand travaillait avec lui à ce moment ; ils devinrent amis, et étaient destinés à devenir des maîtres d’un nouvel art. Cet ami était Ernst Lubitsch.

Quand la guerre fut déclarée, le jeune Murnau se trouva en première ligne dans l’infanterie de la Garde Royale ; au bout de quelques mois, il passait dans l’aviation, où il devint officier. A l’armistice; il renonça à revenir à la scène ; il s’orienta vers l’écran.

Les débuts de Murnau au cinéma sont peu connus.
On sait qu’il s’imposa en 1920 par sa réalisation d’un scénario de Thea von Harbou pour Goron-Deulig : Der Brennende Acker (La Terre qui Flambe), avec des décors de R. Gliese.

Vint ensuite le curieux Nosferatu le Vampire qu’il réalisa pour Prana-Film, d’après un scénario de Henrik Galeen et avec la collaboration du décorateur Albin Grau. Son film suivant fut La Tête de Janus, adapté du Jekyll-Hyde de Stevenson, avec Conrad Veidt dans le rôle double que tourna aussi John Barrymore.

En 1922, il donne à la Decla-Bioscop, Les Finances du Grand-Duc, puis Schloss Vogelöd. L’année suivante, toujours pour Decla, il adapte deux oeuvres de Gerhart Hauptmann : Fantôme, puis Les Fugitifs (il n’existe pas de film correspondant à ce titre dans la filmographie de Murnau, sans doute est-il question du film Die Austreibung qui date de 1923. NDLR)

Depuis 1924, Murnau travaille pour U.F.A., qui a englobé la Decla-Bioscop , c’est alors qu’il réalise sur un scénario original de Carl Mayer Le Dernier des Hommes et avec Rohrig et Herlth pour décorateurs puis une adaptation du Tartuffe de Molière par le même scénariste ; enfin son dernier film berlinois est Faust.

Murnau vient d’aller tourner pour la Fox-Film, aux studios que cette firme possède à Hollywood, un scénario original de Carl Mayer : Sunrise. Son collaborateur pour la décoration reste Rochus Gliese, qu’il a amené à cet effet en Californie.

Cinéa - Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

Cinéa – Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

D’interviews récemment accordées par Murnau à plusieurs confrères américains, nous extrayons les déclarations suivantes :

« Contrairement à l’impression, qui prévaut un peu partout, dû fait qu’on ne voit guère à l’étranger que la meilleure partie de notre production, c’est malheureusement un fait qu’on ne produit qu’un très faible pourcentage de bons films en Allemagne. Il n’y a là-bas que peu de bons réalisateurs et acteurs ; le nombre de personnes qui comprennent vraiment le cinéma est fort restreint. Les grandes compagnies sont encombrées de « fossiles » et de moutons de Panurge. Ils suivent le courant, tout comme cela se produit aux Etats-Unis. Quand une expérience intéressante, telle que Caligari par exemple,réussit, ils s’empressent tous de l’imiter. De même pour Variétés ; car ils font tous des films de cirque actuellement.

« Ceux qui ont réellement fait quelque chose, les gens de talent qui voient loin et haut, ont tout au contraire suivi leur inspiration sans s’inquiéter d’autre chose. Les décorateurs qui ont produit Caligari n’avaient aucune idée, lorsqu’ils entreprirent ce film, de l’importance des résultats qui s’ensuivraient. Et pourtant ils découvrirent quelques choses étonnantes ; c’étaient de véritables pionniers.

« A l’heure actuelle, l’emprise des traditions théâtrales se fait encore beaucoup trop sentir. Personnellement, j’ai eu à oublier tout ce que j’ai appris à la scène. Nous avons eu à jeter par-dessus bord tout ce qui, dans nos moyens d’expression, rappelait le théâtre.

Cinéa - Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

Cinéa – Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

« Vous me direz que nous utilisons pourtant des interprètes qui, presque tous, viennent du théâtre. C’est un fait. Mais il est bien certain que l’expérience scénique chez ceux-là n’est nullement indispensable, ni même désirable. Car il y a un peu partout un immense fonds d’interprètes possibles que les réalisateurs doivent prendre en mains et modeler selon les besoins du film à exécuter.

« En un mot, je préférerais de beaucoup me servir comme interprète d’une personne sans éducation spéciale ni entraînement notable et n’ayant jamais « tourné », que d’utiliser une vedette au nom fameux. C’est le cas de Camilla Horn pour Faust et de Brigitte Helm pour Métropolis.

« Ce qui ne veut pas dire qu’un Emil Jannings, par exemple, n’est pas digne de sa grande réputation. Il est bien l’un des plus grands interprètes mondiaux. Peu de gens savent réellement se comporter comme il convient sous le regard de l’appareil de prise de vues, et Jannings y est splendide. Le secret de sa puissance est qu’il se sert de tout son corps pour suggérer. Il peut être énorme comme une montagne lorsqu’il incarne un puissant de la terre, et se rabougrir d’étonnante façon lorsqu’il est un miséreux ; il est absolument unique. Mais d’une manière générale, nous pouvons et devons mettre au point nos interprètes nous-mêmes.

« Simplicité ! Simplicité plus grande et plus grande encore — voilà quelle sera la caractéristique des films à venir.

« Tout notre effort doit être tendu vers l’abstraction de tout ce qui n’est pas du vrai domaine du cinéma, vers le « balayage » de tout ce qui est inutile, trivial et issu d’autres sources — tous les « trucs », « gags », expédients, poncifs étrangers au cinéma, mais issus de la scène et du livre. C’est ce qui a été accompli lorsque certains films atteignirent le niveau du grand art. C’est ce que j’ai essayé de faire dans Le Dernier des Hommes. Nous devons essayer d’atteindre de plus en plus la simplicité et la dévotion à la technique et les sujets purement cinégraphiques.

« Dans un film vous donnez une image, par exemple d’un objet, et dans cela il y a du drame pour l’oeil ; en raison de la manière dont il a été placé ou photographié, en raison de sa relation à d’autres personnages ou objets, il est un élément de la symphonie du film. »

Cinéa - Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

Cinéa – Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

Quelques opinions de Murnau :

Sur Variétés :

« Admirablement réalisé. Photographie, interprétation, direction de la réalisation. Les scènes de music-hall sont excellentes. Ce film fut véritablement entremis dans l’espoir d’un succès mondial et je suis très heureux qu’il ait réussi de la sorte. Non parce que c’est un film allemand, mais parce que c’est un vrai film. Je ne pense pas réellement que Variétés ait marqué un pas en avant pour le cinéma ; mais il améliorera le goût du public et l’intéressera dans ce genre de réalisation.

Sur Caligari :

« Ce fut, franchement, une expérience. Ce fut un stimulant et éveilla un intérêt plus vif dans l’art naissant du film, en montrant ce qui pouvait être réalisé.

Sur Lubitsch :

« Un homme brillant ; un très intéressant réalisateur. Mais je ne pense pas qu’il ait entièrement rejeté l’influence du théâtre que nous connûmes tous deux jadis. Beaucoup d’entre ses films vous donnent l’impression, en maints passages, de suivre une action scénique.

Sur Chaplin :

« Le génie de l’écran. Ses comédies ont le plus profond appel. Il fait toujours quelque chose d’absolument frais. Il y avait dans La Ruée vers l’Or et l’Opinion Publique des choses qui étaient des révélations ; il est une véritable fontaine d’idées cinégraphiques. »

Pierre Henry

Cinéa - Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

Cinéa – Ciné Pour Tous du 15 mars 1927

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Le site de la Fondation Murnau(en allemand).

Une page biographique sur Murnau du site du Ciné-Club de Caen.

Une autre page biographique sur le site de l’Encinémathèque.

La bande-annonce de la version restaurée (anglaise) de Nosferatu.

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