Un Jour au studio avec Jean Gabin (Pour Vous 1936)


Suite de notre hommage à Jean Gabin à l’occasion de la  rétrospective que lui consacre la Cinémathèque française du 16 mars au 30 mai 2016.

Cette fois-ci c’est un article passionnant de Serge Veber qui interviewe Gabin lors du tournage de… La Belle Equipe de Julien Duvivier à la fin de l’été 1936.

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Nous attirons votre atention sur le fait que Gabin envisageait déjà en 1936 de tourner Martin Roumagnac qu’il finira par jouer dix ans plus tard (réalisé par Georges Lacombe) après avoir tenté de convaincre Marcel Carné sans succès. Il souhaitait également tourner Casque d’Or ! finalement réalisé par Jacques Becker avec Simone Signoret et Serge Reggiani en 1952. Mais aussi Regain avec Pagnol d’après Giono, qui sera finalement tourné par Pagnol l’année suivante en 1937 avec Fernandel et son ami Gabrio.

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Mis à Jour le 15 mars 2016 : 

Jean Gabin fera parvenir au journal une mise au point sympathique dans le numéro suivant (daté du 1 octobre 1936) que nous venons de mettre en ligne ci-dessous.

Pour Vous du 24 septembre 1936

Pour Vous du 24 septembre 1936

Un Jour au studio avec Jean Gabin

paru dans Pour Vous du 24 septembre 1936

Un mauvais garçon, un chenapan.
Un affranchi, un cerveau brûlé, une forte tête.
Un dur, une brute, une crapule, un salaud, un pourri !
Un type du milieu, un hors-la-loi, un mec, un barbeau, que sais-je encore !
Et si vous saviez le brave gars que c’est ! Il ne ferait pas de mal à une mouche (sauf à celles de la P. P.).

Regardons-le arriver au studio. La bouche mauvaise, l’œil hargneux, le cheveu mal peigné, le falzar à la godille et le chandail méchant, la démarche balancée, la main blanche et fatiguée, c’est Prosper-Youp-la-boum ! On n’aimerait pas le rencontrer au coin d’un bois, ni même au coin d’une rue le soir. Il a tout de l’inquiétant. Le mot patibulaire (du latin patibulum : qui fait penser au gibet) a dû être forgé pour lui. Les mères disent à leurs filles :
« Si jamais tu le rencontres dans la forêt de Bondy, cache ta galette, petit chaperon rouge. Méfie-t’en comme du loup. C’est un dangereux, car il épouse ! »

Telle est la réputation de Gabin, dit Jeannot pour les dames. A force d’avoir joué les terreurs, les marlous, les apaches et les gouapes, vous croyez que cela a déteint sur lui et que ce sont ses rôles qui l’ont rendu comme ça. Erreur. Il était comme ça avant de faire du théâtre ou du cinéma. On n’a eu qu’à le prendre tel qu’il était dans la vie, nature, et à le lâcher sur le set, en liberté.

Son talent, qui est immense, vient de ce qu’il est vrai. Il n’y a pas le moindre chiqué dans ce qu’il fait. Je ne sais même pas, à la réflexion, si c’est du talent. Il se maquille à peine. Ses yeux clairs, son nez fort, en patate fraîchement épluchée, ses lèvres, minces en haut, dédaignardes en bas, ne supportent pas la retouche.
Il n’est pas beau, mais il a de la gueule.

 

Pour Vous du 24 septembre 1936

Pour Vous du 24 septembre 1936

L’opérateur dispose ses lampes pour l’éclairer de telle ou telle façon. Les taches sur le visage, la lumière douce ou crue, le profil le meilleur, mon Gabin s’en fout royalement. On n’a jamais vu un jeune premier comme ça.
« Tu ne veux donc pas plaire aux femmes ? lui demandai-je un jour.
T’en fais pas pour l’homme ! me répondit-il. J’suis comme je suis, mon gars, et je peux te jurer pourtant qu’il n’y a que d’la belle gonzesse dans mon pedigree… »

Sa façon de parler n’est pas du tout un genre, aucunement du chiqué. Je l’ai connu tout môme ; il s exprimait déjà ainsi dans cette langue verte et nullement châtiée, qu’il possède à fond, n’en ayant d’ailleurs jamais possédé d’autre. Il faut s’y faire. C’est évidemment un peu spécial, mais la gouaille faubourienne dont il teinte ses phrases, et que je ne puis malheureusement pas vous traduire, a dans sa bouche une saveur magnifique, une véritable poésie. Ecoutons-le parler. De Duvivier, par exemple, le metteur en scène avec qui il a beaucoup travaillé, il dit :
« C’est pas toujours dimanche quand on bosse avec cézigue, mais c’est un mec qu’est franc du collier, et large. Toujours la main au morlingue… »
Ce qui — ceci pour les profanes — signifie que le monsieur en question est généreux.

Mais voici qu’on appelle notre homme. C’est à lui.
Le metteur en scène ne lui donne aucune indication. Il sait que ça ne servirait à rien. Dans le royaume des poisses, Gabin est roi. Il a le mot qu’il faut (que de répliques en argot de fantaisie n’a-t-il pas heureusement corrigées !), le geste sûr, l’attitude exacte. Ce qu’il fera sera bien. Et pourtant il n’a aucune prétention. Après chaque prise, il nous regarde avec des yeux inquiets :
« C’était tocard, grogne-t-il. J’peux pas remettre ça ? »
Il revient vers moi, et me trouve en conversation avec une figurante.
« Allez ! Barre-toi ! » lui dit-il.
Et il me reproche de « faire du gringue à cette morue ».
Je lui demande :
« Ça ne t’est jamais arrivé ?
Tu l’as pas biglée ? me répond-il. Elle a les yeux qui se croisent les. bras… Et puis moi, mon Sergeot, tu veux qu’j’te dise, j’suis peinard. Au fond, vois-tu, j’suis un profond égoïste. J’aime ma tranquillité. Le guizotin joli, c’est fini pour ma pomme… »
Le guizotin joli, c’est difficilement traduisible… Le flirt, l’aventure, le béguin, la rigolade… et ce type qui ne rougit pas d’avoir été barbeau me confie avec infiniment de douceur :
« J’aime la pêche, la chasse, les chevaux, tous les sports… L’effort physique, c’est une belle chose… Et puis un coin tranquille, avec votre poupée pour vous faire des câlins… »

Et il me parle de sa petite maison à la cambrouze, où il fait la belote le soir avec son pote Gabrio et le curé de l’endroit ! Là-bas, il vient d’acheter un peu de terre pour pas cher. Et voilà ce que ça donne : « On peut bien s’mouiller de cinq hectares de bois pour cinquante pinsouillards… »

Pour Vous du 24 septembre 1936

Pour Vous du 24 septembre 1936

Et pourtant le métier ne l’a guère enrichi. Cet ancien purotin est un pur qui refuse de tourner les navets qu’on lui propose.
« Huit cents sacs que j’ai refusés, p’tite tête, pour pas tourner de mauvais films… Huit cents sacs en deux ans… Ça vous fait tout de même mal au sein… Et la bile qu’on s’fait avec ces péquenots… Vise un peu, j’suis tout gris… C’est eux, tu sais, c’est pas du bidon ! Ils m’ont foutu l’coup de vieux… Dans c’business-là, je m’mine. Et quand j’pense qu’il y a des cinglés qui prétendent, comme Yvan Noé l’autre jour à la T. S. F., qu’il y a des acteurs qui touchent trois et quatre cent mille balles par film, et cela six ou sept fois par an !… Quel cave ! Moi, des bobards comme ça, ça me révulse… »

Gabin révulsé, ça vaut la déplacement, je vous jure !
Toute injustice le révolte. Un mec à la redresse?… Un redresseur de torts, peut-être, tout simplement.
Pas méchant, un peu débineur, comme tout le monde dans ce milieu-là, il est plein de bonnes idées. Il voudrait tourner Casque d’or, Le Coup de grâce, Le Révolté, de Larrouy ; Martin Roumagnac, Regain, de Giono, avec Pagnol ; Fatome, de Vialar ; et Le Facteur sonne toujours deux fois.

Lequel de ces projets réalisera-t-il ? Il fait la lippe, hausse les épaules, et dégoûté ce soir-là d’un milieu où il a trouvé plus canaille que lui, ce costaud des Epinettes s’en va se pagnoter dans sa coquette cagna de Neuilly, où c’est qu’il pieute.

Serge Veber

Pour Vous du 24 septembre 1936

Pour Vous du 24 septembre 1936

Jean Gabin nous écrit…

paru dans le numéro suivant de Pour Vous daté du 1 octobre 1936.

Pour Vous daté du 1 octobre 1936

Pour Vous daté du 1 octobre 1936

A la suite de l’article, sympathique et truculent, consacré à Jean Gabin par notre collaborateur Serge Veber, nous avons reçu de l’excellent artiste la lettre suivante que nous reproduisons bien volontiers et sans commentaire. — N.D.L.R.
« Je n’ignore point que le propre des journalistes est de faire tenir à ceux qu’ils interrogent des propos surprenants, moins encore pour les lecteurs que pour celui qui fut interrogé. Ayant eu connaissance de la grande page que vous me consacrez dans Pour Vous daté du 24 septembre 1936, je ne trouve rien à redire à l’éloge qu’on me prête des choses champêtres, des plaisirs de la chasse ; à mon goût de l’amitié, aux inquiétudes que me laisse l’exercice de mon métier ; je ferais bien quelques réserves sur le mode d’expression vraiment un peu marqué, mais peu importe.
« En revanche, laissez-moi vous dire que j’ai moins apprécié le passage où vous me faites confesser une ancienne situation de « barbeau » (1), époque charmante de ma vie, dont le souvenir serait l’un des plus agréables de mon existence !
« Dût cet aveu me diminuer dans la considération de certaines dames, l’honnêteté me contraint à déclarer qu’il y a là une erreur totale d’information contre laquelle je me vois obligé de protester énergiquement.
« Je ne doute pas qu’en me consacrant une si grande place dans votre hebdomadaire, vous n’ayez entretenu le dessein de m’être agréable. Permettez-moi pourtant de regretter qu’en offrant à vos lecteurs un tableau si délicat de mon existence privée, vous donniez de l’homme simple que je suis et que j’entends rester, une image incongrue.
« Comptant sur votre courtoisie pour donner à cette rectification l’hospitalité de vos colonnes, je vous prie d’agréer, etc.. »
Jean GABIN

(1) En argot un « barbeau » est un souteneur, un proxénète.

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

Pour en savoir plus :

La page consacrée au cycle Jean Gabin sur le site de la Cinémathèque française.

Le site du Musée Jean Gabin à Mériel.

Extrait avec Jean Gabin et Louis Jouvet en 1936 dans Les Bas-Fonds de Jean Renoir.

 

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