Buster Keaton (alias « Malec ») dans Cinémagazine 1922


A la suite de notre hommage à Buster Keaton pour les 50 ans de sa mort le 1 février 2016, nous avons trouvé un nouvel article passionnant paru dans le numéro 2 !! de Cinémagazine du 13 janvier 1922.

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Cet article est paru AVANT que Buster Keaton prenne le contrôle de sa carrière et au moment où il vient de quitter Fatty (du moins par rapport à ce que le public français sait de Buster Keaton). C’est-à-dire que le journaliste explique qui est Malec, donc le pseudonyme que le distributeur français a donné à Buster Keaton.

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C’est toujours intéressant de lire ce genre d’articles avant que la personnalité en question fasse ses meilleurs films.

Cela renseigne beaucoup sur la perception que pouvait avoir le public et la presse spécialisée de telle personnalité et en l’occurrence ici Buster Keaton.

Bonne lecture.

 

Cinémagazine du 13 janvier 1922

BUSTER KEATON (alias «MALEC»)

paru dans Cinémagazine du 13 janvier 1922

Je suis certain que si l’on vous demandait : « Connaissez-vous Buster Keaton ? » vous répondriez par la négative, n’est-ce pas ? Je crois qu’il n’en serait pas de même si je remplaçais Buster Keaton par Malec et je vous vois déjà dire : « Ah ! Malec, ce cher Malec ? Si je le connais ? Mais je vous crois ! C’est le partenaire de Fatty et comme je ne rate jamais un film de ce dernier… »

Malec est un surnom qu’a donné à Buster Keaton l’éditeur français des films de Fatty, et je suis sûr que l’intéressé l’ignorerait encore si mon ami Florey ne le lui avait révélé ces temps derniers, à Los Angelès. En passant, disons que ce cas se renouvelle pour la plupart des comiques américains et c’est ainsi qu’Harold Lloyd a été, chez nous, baptisé Lui ; Sydney Chaplin, Julot ; Ben Turpin, Calouchard ; SnubPollard, Beau citron ; James Aubrey, Fridolin ; Albert Saint-John, Picratt ; Hank Mann, BillBockey ; Clyde Cook, Dudule ; Larry Semon, Zigoto, etc.

De plus, il est bien rare que l’éditeur français — faute parfois de documents précis — daigne donner la distribution complète des films comiques et, souvent, nous n’en connaissons que la vedette. Je n’ai jamais douté que Fatty était un excellent comédien, mais il ne faut pas oublier non plus que ses partenaires — qui l’égaleraient s’il ne fallait pas une vedette — contribuent beaucoup à son succès. En parlant aujourd’hui de Malec, je répare donc cette omission, ce qui n’est que justice.

Cinémagazine du 13 janvier 1922

Ceci me rappelle qu’un jour, un jeune artiste de cinéma se présentait dans un studio de la banlieue-nord de Paris et demandait à voir M. K…, metteur en scène d’une série de bandes comiques ; ce dernier l’accueillit aimablement et lorsque notre jeune homme lui montra ses photos, il lui déclara de son air le plus sérieux : « En effet, vous avez une figure très amusante, mais ma vedette ne veut pas de partenaire comique ! ».

Quand donc comprendrons-nous, en France, que pour faire du comique, il faut une troupe homogène ? Voilà encore un argument que l’Association des Amis du Cinéma devra faire triompher.
Néanmoins, l’anecdote que je viens de citer ne pourrait pas s’appliquer à Fatty, car lorsque j’eus le plaisir de déjeuner avec lui, l’an dernier, au Restaurant Langer, avenue des Champs-Elysées — le nom de Buster Keaton ayant été prononcé :
Ho, sure… Buster Keaton ?… he’s wonderful ! s’écria Fatty (pardon, Mr. Roscoe Arbuckle !) avec un tel enthousiasme que j’éclatais de rire.

Si je traduisais en français cette expression, sa force expansive — si je puis m’exprimer ainsi — en serait considérablement amoindrie. Je préfère donc vous dire plus simplement que Fatty considère Malec comme son meilleur ami et loue la Providence d’avoir trouvé un tel leading-man. Mr. Arbuckle me parlait avec une telle conviction qu’à un moment, croyant réellement que Buster Keaton l’avait suivi en France, je me levais de table pour aller à la recherche de Malec qui, d’après Fatty, devait se trouver sur le perron. Arrivé là, je ne vis que la superbe auto de Mr. Arbuckle, le jeune Pierre Caron discutant avec un opérateur qui allait se retirer, un point… c’est tout ! ! Buster n’était pas là, Buster n’était pas venu, Buster était resté from over the seas, comme me déclara, lorsque je revins, Fatty qui rit un bon moment de sa mystification.

Cinémagazine du 13 janvier 1922

Cinémagazine du 13 janvier 1922

Buster Keaton est né aux Etats-Unis, à Pickway (Kansas) et il faut croire que son sort était de beaucoup voyager puisqu’il quittait déjà cette ville ayant à peine quinze jours !
Son véritable nom est Francis-Joseph Keaton et voici à quelles circonstances Francis Joseph Keaton dût son surnom de Buster, qui veut dire : buste, dos.
Le père de Malec était ami intime avec Houdini — que nous avons pu voir dans Le Maître du Mystère et Un Reportage tragique — et celui-ci allait souvent voir la famille Keaton.
Un jour, le petit Francis-Joseph avait environ deux ans et demi à cette époque, et, comme il sortait de la chambre de ses parents située au deuxième étage, il glissa et descendit l’escalier sur le dos. En le voyant se relever comme si sa descente avait été naturelle, Houdini s’écria avec une stupéfaction bien compréhensible :
« What buster, indeed ! >» (quel dos, mes amis !)
…Et, depuis ce jour, Francis Joseph Keaton s’appela Buster Keaton

Ses parents donnaient dans les cirques des parodies acrobatiques et lorsque l’enfant eut cinq ans, il « assista » ses parents dans leurs exercices et fit l’étonnement des spectateurs, qui se demandaient avec angoisse comment un pareil bambin pouvait exécuter de pareils tours de force. Depuis cette nouvelle recrue, la troupe devint vite populaire et « The Three Keatons » furent applaudis dans les meilleurs music-halls des Etats-Unis et du Canada.
Le jeune Buster put faire plus ample connaissance avec Harry Houdini car celui-ci faisait souvent partie du même programme que les trois Keatons. Néanmoins, il avait beau être dans les coulisses, regarder à travers les serrures, il ne parvint jamais, à son vif dépit, à découvrir le moyen employé par Houdini pour se libérer si facilement des chaînes et des menottes dont il était chargé.

En 1917, Malec abandonne la scène pour l’écran et devient le partenaire de Fatty en même temps qu’Albert St-John (Picratt).
Vous souverez-vous de Fatty boucher ? Fatty cuisinier ? Fatty à la fête ? Fatty groom ? etc., ces films vous rappellent quelques francs éclats de rire, n’est-ce pas ?
Malec est aussi comédien qu’acrobate et ce qu’il y a de remarquable chez lui, c’est qu’il ne provoque pas le rire par des grimaces ; ses expressions de physionomie sont étrangères à la situation des scènes dans lesquelles il se trouve mêlé. Que le plus effroyable cataclysme se déchaîne, qu’une poutre de deux cents kilos tombe sur la tête de Malec, vous voyez celui-ci se relever bien tranquillement, vous regarder de son air le plus triste (ô combien triste !) et s’en aller… vers d’autres aventures.
Ce flegme fait notre joie et le succès personnel de Buster Keaton. Les Américains l’ont surnommé « le comique qui ne rit jamais ».

Cinémagazine du 13 janvier 1922

Cinémagazine du 13 janvier 1922

Depuis quelques mois, il ne fait plus partie de la troupe de Fatty — de même que Picratt d’ailleurs — et il est devenu « star » de la Métro Pictures Corporation. Ses dernières comédies : One Week (une semaine), The scarecrow (l’épouvantail), Convict 13 (le forçat n° 13), Haunted House (la maison hantée) qui ont été réalisées sous la direction de Joseph Schenk viennent d’obtenir un franc succès dans les principales villes de l’Amérique du Nord. (Pourvu que je ne passe pas sous un autobus avant qu’on ne les ait éditées en France !).

En mai dernier, Buster Keaton épousa Nathalie Talmadge, sœur des deux célèbres vedettes américaines : Constance et Norma Talmadge. A ce sujet, voici ce qu’il déclare :
« Je me suis marié avec Nathalie parce que le matin, au lever du lit, ses idées sont les mêmes que le soir précédent. Ce fut en 1918 que je la connus, alors que je tournais avec Fatty : Nathalie Talmadge nous offrit ses services en qualité d’assistant-director ; nous acceptâmes et ce fut au premier étage du Studio Talmadge de New-York que nous réalisâmes quelques intérieurs pendant que Norma tournait au rez-de-chaussée. Puis, nous allâmes à Los Angeles, suivis de Nathalie ; lorsque nous eûmes terminé quelques comédies elle revint à New-York et je m’aperçus que je l’aimais… lorsqu’elle fut partie !…
« Je m’ennuyai tellement, éloigné d’elle, que je lui télégraphiai ces quelques mots : « Voulez-vous devenir ma femme ? » « Non » fut la réponse. Ne me décourageant pas, je réexpédiai un second télégramme ainsi conçu : « Pourquoi ? » Je n’eus plus de nouvelles et tout s’arrêta là.
«Quelques mois après, Constance se mariait et Nathalie vint passer quelques jours en Californie, à Palm Beach avec Norma Talmadge. Je télégraphiais encore : « Puis-je aller vous voir ? » Ce fut Norma qui me répondit : « Venez de suite, car lorsque nous repartirons à New-York, Nathalie veut être Mrs. Keaton. »

Ce mariage « à coups de télégrammes » est très américain et mériterait bien de figurer dans la prochaine comédie de Malec, n’est-ce pas ? — Qui sait ? — Peut-être l’a-t-il déjà utilisé ? !
Savez-vous quel est le passe-temps favori de Malec ? C’est d’imiter quelques personnages historiques ! Chez lui, il n’est pas rare de le voir travesti en Salomé ou en Cléopâtre.

Cinémagazine du 13 janvier 1922

Cinémagazine du 13 janvier 1922

« C‘est un original, disent les uns ; c’est un philosophe, disent les autres. » En tout cas, écoutons religieusement les théories philosophiques professées par Malec :

« La vie est monotone…,  le monde est injuste… ; ces deux arguments sont la base de tous mes scénarios ; dans chaque film, je tâche de montrer les défauts de chacun ; je serais fâché que le grand public prenne mes comédies pour des pitreries, alors que je veux en faire une chose tout à fait morale ! Je suis peut-être un incompris !… »

Mais non, mon cher Keaton, vous n’êtes pas un incompris ; nous réclamons, au contraire, que l’on nous montre le plus tôt possible, vos récentes comédies, qui nous feront encore passer d’agréables moments.

Raphaël Bernard

RECENSEMENT EXPRESS
Pseudonyme : Malec.
Marié à : Nathalie Talmadge.
Poids : 64 kilos.
Taille : 1 mètre 68.
Cheveux : noirs.
Yeux : marrons.
Adresse : Care of Metros Studios, 900 Cahuenga Street, Hollywood (California) U.S.A

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour en savoir plus :

Le site officiel sur Buster Keaton et sa page facebook.

La page hommage de la chaîne ARTE sur Buster Keaton.

Play-list de 8 archives vidéos et radio sur Buster Keaton dans les Archives de l’INA.

La vidéo « Buster Keaton – The Art of the Gag » sur la chaîne Youtube de Every Frame a Painting.

 

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