Michèle Morgan dans Pour Vous de 1937 à 1939


Pour fêter les 96 ans de Michèle Morgan ce 29 février 2016, nous avons décidé de mettre en ligne les premiers articles que la revue Pour Vous lui a consacré au début de sa carrière.

 

Nous avons également repris l’article de Roger Régent, écrit durant le tournage du Quai des Brumes de Marcel Carné, donc avant qu’elle ne devienne la vedette que l’on connait; que nous avions déjà publié sur notre site hommage à Marcel Carné ( cf ici).

 

Pour Vous du 25 Mars 1937

Pour Vous du 25 Mars 1937

Chic ! Une Nouvelle !

paru dans Pour Vous le 25 Mars 1937

Voici une nouvelle qui va faire plaisir à toutes les jeunes filles rêvant d’être un jour rendues célèbres par l’écran, et qui en même temps va donner tort à celles qui pensent et qui m’écrivent qu’on ne peut pas, en France, obtenir un grand rôle dans un film si l’on n’a pas un grand nom ou si l’on n’est pas appuyé par un monsieur sérieux. Sérieux, c’est une façon de parler !

Dans un film important dont Marc Allegret vient de commencer la mise en scène, sous la direction d’André Daven et sur un scénario de Marcel Achard, savez-vous qui jouera le principal rôle féminin à côté de Raimu ? Mlle Morgan.

Vous ne la connaissez pas ? Moi non plus. Et c’est bien là le miracle. Personne ne la connaît. Elle n’a jamais fait de théâtre, elle n’est la nièce ni d’un ministre ni d’un banquier influent, elle n’a pas de fortune. Elle n’a pour elle que ses dix-huit ans et l’espoir d’avoir du talent.
Pour jouer le personnage féminin de ce film qui s’appellera Gribouille, deux vedettes pressenties avaient demandé un cachet trop élevé, deux autres n’étaient pas libres, une cinquième ne plaisait pas au metteur en scène, une sixième déplaisait au producteur. Une quinzaine de demi-vedettes avaient donné des essais peu concluants. C’est alors que la secrétaire-script girl, ne voulant pas que ses patrons s’arrachent leurs beaux cheveux, mit en avant le nom d’une petite qui avait fait de la figuration intelligente dans un film de la même firme.

Comme ladite secrétaire avait déjà déniché le jeune Jean-Louis Barrault, et qu’elle passait pour avoir du flair, on suivit son conseil, on fit faire un bout d’essai à la blonde figurante, et peu de temps après, à trois heures du matin, en pleine nuit, après d’homériques discussions, on réveillait l’enfant inconnue en l’avisant qu’elle devait se trouver au studio quelques heures plus tard, prête à tourner.

Mais oui, mesdemoiselles, ceci a tout l’air d’un conte de fées, et c’est pourtant une histoire rigoureusement exacte. Vous me direz que c’est là une exception. Possible, mais ce n’est pas une exception si rare. Darrieux et Lisette Lanvin, pour ne citer que ces deux-là, eurent de semblables débuts.

Pour les mauvaises langues ou les envieuses — s’il y en a parmi nos lectrices et je ne veux pas le croire ! — j’ajouterai que cette Mlle Morgan n’est la bonne amie ni d’Allegret ni de Daven, ni même d’Achard, et que Raimu lui-même la respecte. C’est inimaginable, mais c’est comme ça ! On ne lui connaît aucun protecteur, et elle n’a eu besoin de se prêter à aucune combinaison pour être engagée.

Souhaitons que l’on fasse autour du nom de cette débutante, si elle en vaut la peine bien entendu, une réclame intelligente, afin que, comme en Amérique, le public apprenne à la connaître avant même de l’avoir vue.

Serge Veber

Pour Vous du 15 décembre 1937

Pour Vous du 15 décembre 1937

 

MICHELE MORGAN en famille.
où il est question d’Orage et d’un voyage à Hollywood

paru dans Pour Vous le 15 décembre 1937

Boulogne-sur-Seine, le 12 novembre 1937.
Je suis arrivé dans l’appartement qu’habite la famille Morgan, près de l’avenue Foch, peu après Michèle qui revenait de Joinville, et c’est dans sa chambre, arrangée avec le bon goût que nous lui connaissons que je l’ai interviewée en présence de son frère, grand garçonnet qui répondait en même temps que sa sœur et précisait les détails qu’elle effleurait.

Vous voyez, me dit Michèle en s’asseyant, je rentre du studio presque à l’instant et je ne me suis même pas encore démaquillée. Je tourne actuellement des scènes très délicates et qui exigent de moi la plus grande attention. Vous savez sans doute que, dans « Orage », je joue le rôle de la maîtresse de Charles Boyer dont Lisette Lanvin est la femme. Je ne crois pas que je puisse éprouver plus de plaisir à tourner qu’en compagnie de Charles Boyer. C’est sans aucun doute un de nos meilleurs artistes. Je ne saurais vous dire quelle admiration j’ai pour lui; il est si intelligent, si instruit et si bon camarade !
— C’est Marc Allégret qui réalise « Orage » ?
Oui, nous travaillons sous sa direction. C’est avec lui que j’avais déjà tourné mon premier film, « Gribouille », et il m’a bien aidée dans mes débuts. Il continue d’ailleurs, et je lui en suis très reconnaissante, il montre une patience admirable et je suis sûre qu’ « Orage » ne peut être qu’un film de premier ordre puisque c’est lui qui le réalise. Enfin, une circonstance qui vient aussi faciliter grandement mon travail, c’est que j’ai retrouvé dans « Orage » la plupart des camarades qui jouaient dans « Gribouille ». Aussi je me trouve dans une atmosphère idéale pour tourner, car l’ambiance m’est familière et c’est un facteur de première importance pour bien jouer.

» Marcel Achard a apporté certains changements au « Venin » d’Henry Bernstein pour en tirer un film. C’est ainsi que mon personnage a été rajeuni et que l’acteur principal, Charles Boyer, n’est pas un écrivain, mais un constructeur de navires.
» Je vais presque tous les après-midi à Joinville. Mais je préfère de beaucoup travailler au studio plutôt que de tourner les extérieurs; et pourtant, dans « Orage » ils sont magnifiques. Nous avons été les prendre à La Ciotat. J’y suis restée trois jours, mais je n’aime guère ces demi-vacances où il faut travailler. Enfin, autant que je puisse préciser, « Orage » sera terminé ces jours-ci. »

— Et ensuite, que faites-vous ? Le bruit court d’un petit voyage outre-Atlantique.
C’est exact. Après « Orage », je dois aller à Hollywood. Mon départ est, en principe, fixé pour le mois de janvier. Mais je ne resterai que peu de temps en Amérique. Non, je ne suis pas engagée par une compagnie, mais je pars avec un imprésario américain avec lequel je viens de signer un contrat.

— Mais savez-vous ce que vous ferez là-bas ? Garderez-vous votre genre si Français et qui plaît tant ?
J’ignore les projets de mon imprésario, mais je ne pense pas qu’il me fera changer de genre. Vous savez, on ne fait vraiment bien que ce qu’on aime, et je préfère à tous les autres les personnages dramatiques. Si vous voulez savoir quel est le personnage que je voudrais faire revivre à l’écran, je prendrai comme type Marguerite Gautier dont Greta Garbo vient de tourner l’émouvante histoire.
» Je suis très heureuse de savoir que je n’ai pas déçu le public et j’espère que cela continuera. Tenez, voici une photo pour les lecteurs et lectrices de « Pour Vous ». Assurez-les de toute ma sympathie ! »

Pour Vous du 15 décembre 1937

Pour Vous du 15 décembre 1937

Soyez certaine, Michèle, que, de leur côté, ils  souhaitent tous vous voir voler de succès en succès.

Raymond Selz

Une Étoile est née : Michèle Morgan, une âme, un visage

paru dans Pour Vous le 26 Janvier 1938

Pour Vous du 26 Janvier 1938

Pour Vous du 26 Janvier 1938

Les vedettes françaises disent souvent aux journalistes : « Vous êtes très injustes envers les artistes de votre pays ! Dès qu’il s’agit d’une star américaine, vous trouvez tout de suite des trésors d’inspiration pour célébrer sa beauté ou son talent. Mais quand il s’agit de nous !… »
Ce reproche est justifié, le plus souvent. Malheureusement, nous ne sommes pas responsables d’une telle injustice…
Nous n’en sommes pas responsables parce que, lorsque nous parlons d’un artiste français, nous avons neuf chances sur dix de parler de quelqu’un que nous connaissons dans le privé, que nous avons rencontré trois fois ou cent fois dans notre vie, de quelqu’un qui nous a serré la main, comme tout le monde, qui nous a parlé, qui nous a dit des mots dont le microphone et le haut-parleur n’ont pas altéré ou embelli la musique.
Mais quand nous parlons de Greta Garbo ou de Bette Davis, nous n’avons comme repère que des images ! Rien ne nous influence, la présence n’a pas dissipé le rêve.

Je voudrais parler, dans ces conditions, d’une artiste française que les hasards de la vie cinématographique ne m’ont pas encore fait rencontrer. Cela peut arriver demain, dans un mois ou dans un an. Pendant qu’il en est encore temps, je voudrais interviewer son image, le reflet seul de son visage et de sa voix tel que l’écran nous le renvoie.

Pour Vous du 26 Janvier 1938

Pour Vous du 26 Janvier 1938

La première fois que je l’ai vue, c’était quelques jours avant les vacances, en juillet dernier. On avait bien voulu me montrer Gribouille dans une petite salle privée et dès sa première scène, à la Cour d’assises, je me penchai vers Marcel Carné qui était près de moi et lui dis :
« Nous ne savons pas encore si elle a du talent, mais nous savons déjà qu’elle a un très beau visage et qu’elle dit juste !… »

Quand le film fût achevé, Marcel Carné me dit :
« Nous savons maintenant qu’elle a aussi du talent… »

Michèle Morgan était née et venait de donner au cinéma, en un seul film, plus que ne lui donneront jamais, pendant toute leur vie, beaucoup de vedettes.

Peut-être, dès ce jour-là, Marcel Carné désira-t-il la diriger dans un film ? Je l’ignore. Si le réalisateur de Drôle de drame a toujours l’intention de tourner Leviathan, elle serait en tout cas l’interprète rêvée pour incarner la touchante héroïne de Julien Green, Angèle la lingère. En attendant, Carné l’a engagée pour le Quai des brumes qu’il tourne actuellement à Joinville.

Pour Vous du 26 Janvier 1938

Pour Vous du 26 Janvier 1938

Elle ne ressemble à aucune autre de nos vedettes, et c’est pour cela que ce qu’elle apporte au cinéma français est précieux. Nous avons des jeunes premières, des jeunes premières dramatiques, des ingénues, des coquettes ! Nos Annabella, Darrieux, Feuillère et autres ont leurs talents bien à elles.

Michèle Morgan, elle, semble créer un emploi. Les rôles qu’elle joue, d’autres pourraient les tenir, mais les personnages changeraient d’âme et de ton. C’est elle plus que la protégée de Gribouille qui nous a émus. Dans Orage, si nous croyons aussi sincèrement à l’amour de l’infortunée Françoise, c’est parce que quelques mots d’elle, quelques regards en ont dit plus long que des tirades — parlées ou silencieuses.
Il semble planer sur elle on ne sait quelle amertume.
Le sourire même trace sur son visage les lignes du désespoir. Et pourtant rien en elle ne trahit le faux romantisme de la douleur, le goût littéraire et morbide de la corruption de l’âme par la poésie du malheur : elle est pure dans l’impur.

Pour Vous du 26 Janvier 1938

Pour Vous du 26 Janvier 1938

Comme il est difficile de dire ces choses ! On peut aisément écrire que Greta Garbo a du génie. Quelle importance ! On sait qu’on ne la rencontrera jamais…

Et comme il est difficile, aussi, d’écrire un article en sachant qu’il n’apprendra rien à ceux qui le liront ! Le public aime qu’on lui parle de ses artistes préférés pour lui révéler des petits secrets. Je n’ai rien révélé sur Michèle Morgan que chacun, ayant vu ses deux films, n’ait pu connaître. Comment elle vint au cinéma, ses premiers pas au studio, ses impressions après les premiers jours de travail et son angoisse probable de se voir un jour sur l’écran, j’ai délaissé tout cela, tous ces problèmes « passionnants » pour ne m’intéresser qu’au mystère d’un visage, au pathétique d’une voix !

C’est à la portée de tout le monde, de tous ceux qui vont s’enfermer dans un cinéma, face à face avec des êtres qui, dans la lumière de l’écran, livrent d’eux-mêmes plus qu’ils ne le pensent. Michèle Morgan est l’un de ces êtres dont l’image dit beaucoup… Ses personnages en profitent !

J’aurais pu la rencontrer après avoir vu ses films ; je l’aurais félicitée sans doute et elle m’aurait probablement remercié des compliments comme elle a remercié cent indifférents qui l’ont accablée des mêmes vérités. Pour en arriver à dire des choses intéressantes, il aurait bien fallu dire des banalités pendant dix minutes. Ce n’est de la faute ni de l’un ni de l’autre.
Avec une image comme la sienne, l’interview est passionnante dès les premières secondes. Un mot qui tombe de l’écran, un regard qui passe, et voilà que des perspectives infinies s’ouvrent sur un être inconnu…

Roger Regent

Pour Vous du 26 Janvier 1938

Pour Vous du 26 Janvier 1938

Deux yeux bleus immenses :Michèle Morgan

paru dans Pour Vous le 22 juin 1938

Pour Vous du 22 juin 1938

Pour Vous du 22 juin 1938

Retrouvez cet article écrit par André Arnyvelde sur notre site hommage à Marcel Carné :

1938 – « Deux yeux bleus immense : Michèle Morgan » (Pour Vous. juin 38)

Pour Vous du 22 juin 1938

Pour Vous du 22 juin 1938

Pour finir voici les trois numéros de Pour Vous dans lesquels Michèle Morgan apparaît en couverture.

Pour Vous du 25 mai 1938

Pour Vous du 25 mai 1938

Michèle Morgan dans Le Quai des Brumes de Marcel Carné.

Pour Vous du 2 août 1939

Pour Vous du 2 août 1939

Michèle Morgan dans Les Musiciens du Ciel de Georges Lacombe.

Pour Vous du 30 août 1939

Pour Vous du 30 août 1939

Michèle Morgan dans L’Entraîneuse d’Albert Valentin.

 

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus

Nous avons publié sur notre site hommage à Marcel Carné (www.marcel-carne.com) plusieurs articles parus dans la presse de l’époque :

L’album privé de Michèle Morgan paru dans Cinémonde en 1962.

Le numéro spécial paru en 1945 dans la revue Film AR.

Divers articles parus dans Cinévie en 1947 et 1948.

Retrouvez notre entretien téléphonique avec Michèle Morgan datant du 23 avril 2009 :

Première partie.

Deuxième partie.

La scène mythique du Quai des Brumes avec Jean Gabin.

 

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