« Le cinéma sera populaire ou ne sera pas » par Léon Moussinac (L’Humanité 1926)


L’importance du critique et historien Léon Moussinac dans le développement de la cinéphilie française dans les années vingt  est indéniable.

Nous avons choisi par exemple ce texte, qui nous paraît essentiel, paru en pleine époque du Muet, dans le quotidien L’Humanité dans lequel Moussinac écrivait régulièrement.

Nous avons choisi de le renommer par sa phrase de fin pour une meilleure accroche du lecteur.

 

L'Humanité du 04 juin 1926

L’Humanité du 04 juin 1926

ELITES par Léon Moussinac

paru dans L’Humanité du 4 juin 1926

On entend dire couramment autour de soi qu’il faut que le cinéma se crée une élite et que, pour cela, il doit s’adresser aux intellectuels au-delà de la foule que c’est la seule façon de le faire progresser en tant qu’art, etc., etc.

Cela prouve encore l’incompréhension des intellectuels à l’égard du cinéma. Ils continuent à vouloir le considérer en soi. comme la littérature en soi, en dehors de la vie, en faisant abstraction de ce qu’ils appellent les basses contingences. C’est-à-dire que leur attitude contribue à développer, le mal dont souffre le cinéma.
Un regard en arrière.

Laissant aux mains des débrouillards de la première heure, ratés de toutes catégories, ce nouveau moyen inouï de création, les intellectuels par leur incompréhension méprisante, ont laissé s’établir une puissance financière hostile à l’art et un esprit mercantile qu’il s’agit maintenant de renverser. Les intellectuels n’ont pas compris que l’image pouvait n’être pas seulement expressive dans son ordre, son mouvement ou son sujet, mais belle plastiquement, et riche ainsi d’une émotion nouvelle, et qu’il s’agissait de, déterminer, quels éléments plastiques pouvaient concourir à cette beauté. Ce n’est pas là l’œuvre d’un jour ou d’un esprit quelconque. Il ne suffit pas, notamment. d’aller voir quelquefois, dans les programmes panachés et si mal établis des salles actuelles, deux ou trois films pour comprendre tout l’avenir de l’écran et être touché par la grâce. Il faut fréquenter longtemps et patiemment les salles.

Dans l’état actuel de la cinématographie, il arrive que même le film relativement le meilleur ne saurait contenir que des indications du possible réalisable et que tel mauvais film, une seconde, dans l’éclair d’un geste, d’une attitude, dans l’expression d’un sentiment, nous fait découvrir des vérités non moins essentielles.

Ce qui a tout d’abord rebuté « les intellectuels », c’est précisément ce qui aurait dû être. seulement pour eux une raison d’enthousiasme : la façon dont la foule a tout de suite attiré le cinéma et la force de rayonnement, de ce mode d’expression international.

Par préjugé de caste, par individualisme, les intellectuels n’ont placé d’espoir que dans une formule cinégraphique qui s’adresserait à l’élite ! Quelle élite ?

Et d’où cette prétention qu’il il est moins intéressant de travailler pour le plus grand nombre que pour la minorité la plus discutable. Faut-il rappeler Quatremère de Quincy : « Il me semble plus avantageux à l’art que l’artiste soit obligé de travailler pour ce qu’il appelle les ignorants (ou le public), c’est-à-dire pour des juges qui veulent avant tout être affectés moralement. Ne pouvant plus, alors, regarder l’étude et la science comme l’objet unique de son ouvrage, il apprend à les employer ainsi qu’ils doivent l’être, comme des moyens dont la valeur dépend de l’effet qu’ils produisent. Alors il ne borne plus l’emploi de la science et de l’étude à faire montre d’étude et de science mais elles deviennent pour lui ce qu’elles sont réellement, un des ressorts de cette puissance imitative dont le triomphe est d’émouvoir le cœur et de satisfaire l’esprit ».

Louis Delluc disait aussi « Les maîtres de l’écran sont ceux qui parlent à toute la foule. » Les preuves en sont déjà éclatantes Charlie Chaplin et ces films : Le Lys brisé ; Le Signe de Zorro.

Le cinéma rejoint les grandes formes d’expression classiques. Comme le théâtre d’Eschyle, de Shakespeare et de Molière, le cinéma sera populaire ou ne sera pas.

Léon MOUSSINAC.

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

L’article de Valérie VignauxLéon Moussinac et L’Humanité du cinéma. Cinéma militant et militantisme culturel dans l’entre-deux-guerres en France.

Valérie Vignaux a également publié (entre autres) avec  François Albera une anthologie critique des écrits de Léon Moussinac (et ).

La Conférence de Christophe Gauthier au Forum des Images« Delluc et Moussinac critiques de cinéma ».

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