Entretien avec Louis Delluc pour Fumée Noire (Ciné Pour Tous 1920)


Alors que le festival Toute La Mémoire du Monde à la Cinémathèque française projette plusieurs films rares de Louis Delluc, critique et réalisateur visionnaire du début des années vingt, nous avons souhaité lui rendre hommage avec ce premier post.

Nous avons trouvé cet entretien de Louis Delluc pour la revue Ciné Pour Tous qui date de 1920 (signalons que cette revue fusionnera en 1923 avec Cinéa dirigé par… Louis Delluc). Entretien d’autant plus intéressant qu’il concerne un film considéré comme perdu, Fumée Noire. Par contre, il a été assez délicat de le retranscrire car la copie disponible n’est pas de très bonne qualité…

Vous trouverez également ci-dessous quelques photographies du films illustrant cet article.

En espérant que vous nous pardonnerez ces approximations en attendant d’en avoir une meilleure copie…

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

Entretien à propos de Fumée Noire

paru dans Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

Inutile de présenter aux lecteurs de Ciné pour tous un ami de leur journal : Louis Delluc n’a pas trente ans et a déjà connu dans le roman ou au théâtre des succès décisifs. Sa venue au cinéma n’est pas moins heureuse : chroniqueur vigoureux du Film dont il fut rédacteur en chef pendant trois ans, de Comœdia illustré, de Fantasio, de Paris-Midi (quotidiennement), il a résumé ses idées sur l’art muet par des livres comme Cinéma et Cie et Photogénie (1) Puis, venant aux actes, il a composé quelques œuvres cinégraphiques, telle cette Fête Espagnole, réalisée avec le concours de Mme Dulac, tel ce Silence que l’auteur vient d’exécuter lui-même au Film d’Art avec l’interprétation de Signoret, Eve Francis, Ginette Darnys, Andrew F. Brunelle.

Nous avons rencontré Louis Delluc dans ses nouveaux bureaux de la rue de l’Elysée et lui avons demandé de préfacer, en quelques mots, les projets de cette Parisia-Film qu!il vient de fonder.
Mes projets actuels sont déjà des réalités, nous dit notre ironique confrère (comme s’il voulait justifier sa réputation d’observateur paradoxal). Fumée Noire est un projet puisque nous ne le produirons pas avant l’automne. Mais c’est une réalité puisque le film est tourné, monté, revu, fini.
— Qu’est-ce que Fumée Noire ?
Si j’en crois Ciné pour tous, c’est une bande de 1.400 mètres,, d’un caractère dramatique, pittoresque, avec une légère pointe d’humour. Van Dongen en a fourni les toiles, Francis Jourdain les meubles, les rideaux, les tapis, Schœnmackers s’est chargé de la prise de vue, le Cinéma-Studio de Joinville-le-Pont nous donna l’hospitalité. Interprètes : Eve Francis, Jean Hervé qui tourne par ailleurs La Terre, avec André Antoine, Paul Strozzi qui débutait (remarquablement) comme interprète et qui était auparavant plus connu comme auteur français de La Croisade de la Rose, Amour étrusque, Elektra, etc. Auprès d’eux, Dolly Spring, Tsun Xan-Ho, Flamien, et une foule de discrets et vivants personnages de tous les temps puisque ce drame d’une  ? n’hésite pas à évoquer la Cour des Miracles, le Fonds de la pègre parisienne ou les productions de la Chine. Le scénario par Louis Delluc fut mis en scène par Louis Delluc et René Coffard. Et voilà qu’est Fumée Noire, première production de la Parisia-Film.

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

— Parlons de la Parisia-Film.
— Ciné pour tous en a parlé avant et a signalé la création de ce groupe financier et artistique, pas trop pretentieux? mais très ambitieux puisqu’il projette une grande activité sans ruiner ses actionnaires.
— Toujours paradoxal ? Est-il vrai M. Aubert
II est vrai que M. Louis Aubert est intéressé à notre affaire et a fait beaucoup pour elle. Il n’est d’ailleurs pas seul : les ambitions de la Parisia-Film ont séduit plus d’un banquier du cinéma mais ont séduit beaucoup moins les metteurs en scène français. Mais cela n’a aucune importance et cela ne fera après tout qu’un confrère de plus !

— Vous voilà donc metteur en scène. Je croyais que…
J’ai beaucoup hésite. Louis Aubert d’abord, puis Baroncelli, m’encourageait à vivement à « mettre la main ?? ».  Mais le théâtre, la littérature, ? que sais-je ? M’y voici… Je crois que je me suis décidé en songeant avec ?? férocité tant de braves garçons, que le vingtième film n’existe pas plus que le premier ?? s’acharneraient à prouver que mon début serait une catastrophe.

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

— La danse du scalp ? Et vous allez mettre en scène toute votre production ?
Non j’ai exécuté seul Le Silence. Pour Fumée Noire, René Coiffard m’a apporté sa collaboration et je suis sûr que je la lui redemanderai à l’occasion. Ce jeune Français a appris son métier en Amérique aux studios de Blue Bird et de ? Impérial. Il achèvera en France de mettre au point des qualités de premier ordre.

— Aurez-vous d’autres collaborateurs ?
Sans doute. Par exemple, Leonid Valter, russe de talent qui a raconté dans Les Annales comment les troubles bolcheviks l’obligèrent à quitter Moscou l’année dernière. Il était metteur en scène et interprète chez Ermolieff, chez Borissoff, où il produisit Le Tango de la Mort, L’amour ??, etc. A Paris, il interpréta pour Léo ?? Le Diamant Noir, que nous n’avons pas encore vu. Vous le reverrez bientôt dans un rôle important.
— De vous ?
— Je n’en sais rien, mais ce n’est pas ?? J’ai composé plusieurs drames cinégraphiques que j’exécuterai tantôt seul, tantôt avec l’un de mes collaborateurs. Mais je m’intéresse encore plus aux efforts que ceux qui écrivent pour l’écran. Ainsi j’ai retenu La Vénus de Capri, de Charles Méré ; Le Fil de l’Heure, de Louis Landry ; Le Juré, d’Edmond Picard, d’autres encore, et des thèmes cinégraphiques tirés de Balzac, Edgard Poë, Maxime Gorki.

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

— Je vois que vous l’intention de ne pas vous endormir.
Oui, mais ne le dites pas. Cela fait tant de peine à certains de mes amis (si j’ose m’exprimer ainsi).
— Et vos interprètes ?
Je vous avoue que je ne les connais pas tous encore. Eve Francis, en toute indépendance, consent à poursuivre une collaboration, qui n’a pas trop mal commencé avec La Fête Espagnole, Le Silence et Fumée Noire. C’est pourquoi vous la verrez dans L’Américain, dans Fièvre, dans Une ténébreuse affaire, c’est-à-dire dans les personnages les plus divers et les plus aigus. J’espère que Jean Hervé, lui aussi, nous reviendra pour des rôles dignes de lui. Tout lui permet d’être un bel acteur de l’écran. Je suis en pourparlers avec Vahslav Yorska, l’émouvante slave qui avait fondé le théâtre français à New-York, avec Durec, ce fort acteur de pensée et d’expression « en profondeur », avec la princesse Doudjam qui attend un prétexte à prouver son intelligente photogénie.

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

— Qui encore ?
On le saura bien assez tôt. Il ne faut pas trop parler de ce qu’on va faire. Ce qu’on a fait suffit. Je dois en ce moment préparer l’exécution de mon prochain film et achever l’organisation pour la France et l’Etranger de notre société. Pour cela, Henry Poulner, fondateur, comme moi, de la Parisia-Film, est un collaborateur précis, avisé, actif, sûr

… Et nous laissons Louis Delluc au travail devant les verdures des Champs-Elysées, dans cet hôtel où il voisine avec l’American Library et les studieux Américains.

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

Ciné Pour Tous du 18 juin 1920

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

 

Pour en savoir plus :

Louis Delluc, un impressionniste en éclaireur,par Samantha Leroy sur le site de la Cinémathèque française 

Louis Delluc, côté caméra, par Joël Daire sur le site de la Cinémathèque française 

La bande annonce du Coffret Intégral Louis Delluc édité par Les Documents Cinematographiques.

 

 

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