Quand Michel Simon tournait La Chienne de Jean Renoir (Cinémonde 1931)


C’est dans le n°164 daté du 10 Décembre 1931 de la revue Cinémonde que l’on trouve cet entretien de Michel Simon à propos de son rôle dans ce grand film de Jean Renoir.

Cinémonde du 10 Décembre 1931

Cinémonde du 10 Décembre 1931

Quand Michel Simon tournait La Chienne de Jean Renoir

Michel Simon, pour vous, c’est Clo-Clo. Les cheveux en bataille, la mâchoire haute et crispée, les yeux innocents et durs, vous l’avez rencontré mille et une fois dans la rue, et vous l’avez salué, admirateur inconnu, d’un timide « Bonjour, Clo-Clo ». Et vous vous serez enfui, car il se sera retourné vers vous, méprisant ! Il n’aime pas la popularité.

Vous croyez qu’il a les cheveux noirs, c’est faux. Ses cheveux sont aussi blonds que ceux de Mona Goya. Vous croyez qu’il s’habille comme tout le monde, c’est encore faux ; il s’emprisonne dans un énorme pardessus, et quand il en sort, c’est pour acheter un costume de toile bleu comme en ont les skieurs norvégiens.
La mode en 1940 ! dit-il simplement.
Et il n’est pas « snob ».

Vous l’avez vu dans Jean de la Lune, et il vous a fait rire. C’est un comique, dites-vous. Erreur une fois de plus. Michel Simon adore simplement à jouer des rôles humains. Clo-Clo n’est pas inventé. Certes, c’est un type qui se rencontre assez rarement, mais il existe.

Cinémonde du 10 Décembre 1931

Cinémonde du 10 Décembre 1931

Maintenant, l’avez-vous vu au Colisée, dans La Chienne, la dernière production Braunberger-Richebé ? Oui. Eh bien ! est-ce un rôle comique que celui de Legrand ?

Mais laissez-moi vous dire tout ce que Michel Simon m’a raconté, au cours d’un dîner.
C’est un film « bien », n’est-ce pas, La Chienne ? Renoir est formidable. Il a des idées un peu « fortes ». Vous me comprenez, n’est-ce pas ? Renoir, c’est le fils du grand peintre. Homme prodigieux, s’il en est. Il a réalisé tout Zola, et bien autre chose encore. Un sentimental doublé d’un homme d’action.

Michel Simon et Jean Renoir sont amis, et le premier a, pour le second, une admiration sans bornes.
Vous voulez que je vous parle de mon rôle ? C’est assez compliqué. D’abord, au début, on s’est trompé. On a cru que Legrand était un personnage comique. Et, c’était fatal, on a pensé à moi immédiatement. Seulement, Renoir avait lu La Chienne, entre parenthèses, un bien grand bouquin, et il a dit : « Mais non, ce n’est pas un rôle comique, mais pas du tout. » Renversement des rôles ; on voulait à toute force me donner un rôle comique, on me dit : « Vous allez faire le « souteneur ». Ça m’ennuyait beaucoup, car j’avais énormément travaillé le rôle de Legrand. Mais Renoir, encore une fois, est intervenu. Tout de même, quelle blague de croire que je suis un comique ! Mais j’ai appartenu cinq ans à la troupe de Pitoeff, et quatre ans à Jouvet, et je n’ai pas seulement joué des rôles comiques.

— Vous aimez le rôle de Legrand, n’est-ce pas?
J’aime tous mes rôles.

— Au point de vue technique ?
Hérissé de difficultés. D’abord, les personnages ont été très difficiles à trouver. Tous sont d’ailleurs très bien…

Cinémonde du 10 Décembre 1931

Cinémonde du 10 Décembre 1931

Janie Marèse ?

Michel Simon, d’abord, se tait. Puis :
— La pauvre… Quelle perte, vous n’en avez pas idée. Et elle était si bien, si heureuse de vivre.

Je tends à mon convive un numéro précédent de Cinémonde, où il est question de Mademoiselle Nitouche. En regardant les photographies, à quoi pense donc le grand artiste ?
Les autres interprètes ? Madeleine Berubet est très bien. Un dont on n’a pas assez parlé, c’est Gaillard qui faisait le brigadier…

Nous parlons à bâtons rompus de La Chienne, de Jean Renoir… et du cinéma, le vrai.
Michel Simon se révèle très idéaliste.

J’aime le rôle de Legrand, car c’est presque un rôle de muet. Je ne parle pas beaucoup. Vous vous doutez de la difficulté à rendre un tel personnage.

Difficulté, oui. Des montagnes, même. Mais Michel Simon, lui, en a fait un personnage si bien humain qu’on ne s’aperçoit pas du stratagème. Il parle peu, mais quel visage, quelle expression !

Cinémonde du 10 Décembre 1931

Cinémonde du 10 Décembre 1931

Je demande encore :
— Vous avez vu La Chienne ?
Oui… (et, modestement) j’ai trouvé ça assez bien…

Le dîner s’acheva dans des flocons de souvenirs.

Pierre Berger

Cinémonde du 10 Décembre 1931

Cinémonde du 10 Décembre 1931

Source : Collection personnelle Philippe Morisson

 

Pour en savoir plus :

Analyse du film sur le site de Critikat par Carole Milleliri.

Analyse du film sur le site de DVDClassik par Florian Bezaud.


La Chienne Bande-annonce VF (Allo Cine)
Jean RENOIR présente pour la télévision son film La Chienne le 01 janv. 1961. (c)INA

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