Orane Demazis dans Pour Vous


Orane Demazis restera à jamais la Fanny de la trilogie de Marius, de Marcel Pagnol, dans l’histoire du Cinéma Français. Néanmoins elle est moins connue et estimée que son partenaire Pierre Fresnay. Il faut avouer que si on lui reproche souvent de surjouer, nous faisons partie de ceux qui lui trouvent beaucoup d’émotions et la considère comme l’une des grandes tragédiennes des années trente.

Pour réparer cette injustice, voici les articles et entretiens que lui a consacré la revue Pour Vous tout au long de ces années trente.

 

Orane Demazis la « Fanny » de l’écran

paru dans Pour Vous du 04 août 1932

Pour Vous du 04 août 1932

Pour Vous du 04 août 1932

Elle n’a tourné que deux films. Il est vrai qu’elle les a bien choisis : Marius et Fanny. Fanny est terminé depuis lundi dernier. Et Orane Demazis promet de s’y montrer aussi sensible, aussi humaine que dans Marius.

Il y a des vedettes dont la célébrité se forme par une lente cristallisation. Il en est d’autres qui, du premier coup, s’imposent au point qu’on ne les discute pas. Imaginez-vous Jean de la Lune avec une autre que Madeleine Renaud, et Fanny avec une autre qu’Orane Demazis ? Non, n’est-ce pas.

Ce jour-là, je l’attendais dans la maison de Panisse. Je veux dire qu’au studio de Billancourt, Marseille, « plaie au soleil», donnait tout son sang rouge. L’intérieur de Panisse, voilier, est clair et gai comme lui. Non loin de là, dans la cour même du studio, le café de la Marine dressait sa tache blanche. Vous le connaissez ce café de la Marine, où César-Raimu a passé des années avec son fils Marius-Fresnay. Fanny a bien souffert après le départ de ce dernier, mais enfin, elle a, comme on dit, « refait sa vie » avec ce brave Panisse…
« Vous permettez ?…
Oh ! pardon, vous voulez rentrer chez vous, sans doute ?
— Oui, dès que les projecteurs le voudront bien. »

C’est Orane Demazis qui va tourner une scène. Raimu passe rapide. Marc Allegret, le metteur en scène, cause. « II ne crie jamais, m’a dit Pagnol, et il est remarquable. » C’est d’ailleurs vrai.

Pour Vous du 04 août 1932

Pour Vous du 04 août 1932

Orane Demazis était redevenue Fanny.
Mince, fine, avec une lueur de tristesse dans les yeux, elle avait troqué son tailleur pour la simple robe de l’héroïne. Elle venait, très peu d’heures auparavant, de vendre des oursins à la porte du café ; et les gosses de Billancourt avaient risqué un torticolis pour voir quelque chose à travers les grilles closes.
« Alors, ne serez-vous point contente de quitter bientôt ce personnage de Fanny ?
Oh non ! Je l’aime, ce rôle. J’ai prêté ce que j’ai pu à cette pauvre fille. »

Elle a dit cela très vite avec son joli accent chanteur du Midi. J’eus le malheur un jour de parler à Marcel Pagnol de cet accent « marseillais ». Il bondit, car Pagnol le connaît, l’accent de Marseille ! « Mais Orane Demazis n’est pas Marseillaise, ni dans la vie, ni dans le film. Elle est Algérienne, Oranaise exactement. J’ai pris la précaution, d’ailleurs, dans Marius, de spécifier cette origine de Fanny. Seulement voilà, personne n’y a fait attention ! »

Ajoutons, pour terminer cette histoire d’accent, que Marcel Pagnol avait pu craindre, lorsqu’il écrivit Marius, la monotonie de l’accent marseillais. C’est une des raisons pour lesquelles il fit intervenir le personnage du Lyonnais, M. Brun.

Pour Vous du 04 août 1932

Pour Vous du 04 août 1932

« Vous avez, mademoiselle, joué je ne sais combien de centaines de fois Fanny à la scène et vous l’avez créée deux fois sous les projecteurs. Comment préférez-vous l’interpréter, sur les planches ou devant la caméra ?
Franchement, je ne peux pas répondre. Je ne peux pas comparer le travail quotidien d’un rôle, de neuf heures à minuit, et le travail de deux mois au studio. Mon texte était souvent le même, plus ramassé à l’écran. N’était l’absence du public, je n’y trouvais pas grande différence. J’ai tâché d’être vraie dans les deux cas. Je n’ai été gênée qu’en cas de radiodiffusion de la pièce, par l’obligation d’élever la voix d’un demi-ton, ce qui amoindrit le naturel. »

Le naturel… C’est, je crois, la qualité essentielle d’Orane Demazis.
« Lorsque vous avez tourné les extérieurs, les Marseillais, qui tous connaissent Marius, ont dû vous faire fête ? »
C’est Marcel Pagnol qui répond.
« Ne m’en parlez pas l Mes compatriotes faillirent l’étouffer. Lors d’une prise de vues dans le Vieux Port, ils rompirent les barrages et l’entourèrent au point qu’il fallut la poigne de Raimu et de Fresnay pour la dégager. J’étais au premier étage avec l’opérateur. Nous avons tourné cette mer humaine. Vous verrez que je n’exagère pas.
— Et le soir, après le travail, on devait vous reconnaître ?
C’est très simple, nous ne sortions pas. C’était des cris de sympathie. »

Pour Vous du 04 août 1932

Pour Vous du 04 août 1932

Je sais que Marcel Pagnol n’exagère rien : dans certains cafés de Marseille, les joueurs se répètent, par plaisanterie, les répliques de Marius, lors de la fameuse partie de cartes. C’est une singulière fortune pour un auteur que de créer ainsi des types, comme Topaze, comme Marius, et je regarde le jeune auteur qui aurait l’air d’un étudiant, sans la tache rouge de la Légion d’honneur.

Fanny va tourner une nouvelle scène de la simple histoire humaine qui gravite autour d’un enfant. Et, à la fin, Marius, tête basse, repartira pour les pays lointains.
« Et après, que tournerez-vous ?
Je ne sais pas encore. Je ne suis pas pressée. Ne vaut-il pas mieux tourner un film par an, s’il est bon ? »
Sur ce dernier point, Orane Demazis, vous pouvez être absolument tranquille.

Yves Dartois

 

Quand ‘Fanny’ parle d’ ‘Angèle’

paru dans Pour Vous du 1 novembre 1934

Pour Vous du 1 novembre 1934

Pour Vous du 1 novembre 1934

Fanny m’a parlé d’Angèle avec amour, comme d’une jeune sœur à qui l’on fait faire ses premiers pas, dont on surveille la croissance.
Orane Demazis est devant moi. Quoi qu’elle fasse, elle ne peut se débarrasser de cette destinée « fiancée de Marius », de ce prestige ; Fanny est vivante en elle, comme une deuxième personnalité qui serait en son âme. Cest Angèle qui me parle, mais avec des accents de Fanny, et l’on ne peut s’empêcher, en l’écoutant, de penser à Marius, César, M. Brun, Panisse, Escartefigue, et à cette dynastie marseillaise née de l’art de Marcel Pagnol.

« Angèle est en réalité mon premier rôle cinématographique, me dit Orane Demazis. Pour Fanny et Marius, je n’ai fait que jouer une fois de plus un rôle que j’avais déjà interprété des centaines de fois à la scène. Et comme je ne conçois pas une façon de jouer différente au théâtre et à l’écran, mes deux premiers films ne furent guère autre chose qu’une représentation supplémentaire.

« Avec Angèle, j’ai connu le baptême du cinéma. J’ai dû faire vivre un personnage nouveau, lui donner une forme, une âme, une voix, l’habiller de ma chair, l’animer de ma vie : c’est toujours très émouvant
« Mais le caractère d’Angèle me plaît. C’est une femme que j’aime, fille de la nature qui revient à sa terre
— Vous aimez la nature ?…
Infiniment. C’est en se rapprochant d’elle que l’on peut devenir grand. Tous les vrais artistes ont puisé à sa source le plus clair de leur génie. Car le génie est fait de simplicité, et quoi de plus simple et de plus vrai que la nature ?

« Dans notre vie actuelle, nous avons, hélas ! trop perdu contact avec eue. Nous évoluons dans l’artificiel, dans une mousse légère qui nous empêche de voir le ciel et l’eau et la terre. Moi, poursuit Orane Demazis en riant, je n’ai rien pu trouver de mieux que d’habiter au septième et d’avoir des fleurs sur mon balcon !… J’ai ainsi un peu plus de ciel et de plantes à ma disposition que la plupart des Parisiens… »

Pour Vous du 1 novembre 1934

Pour Vous du 1 novembre 1934

Nous évoquons quelques souvenirs des beaux jours de juillet à Aubagne, tandis que l’on tournait Angèle : les dures journées de travail sous le soleil marseillais, l’heure sacrée du pastis, les repas pris sur les lourdes tables mal équarries de la ferme. Les vivres étaient apportés d’un hôtel des Camoins, à dix kilomètres, et il fallait parfois ménager le dessert ou le vin. En guise de hors-d’œuvre, nous mangions une large tartine de pain de campagne frottée d’ail. Trois mois plus tard, nous revoyons ce pays, cette vie dans la coulisse d’un film, à travers les images d’Angèle.
Nous reconnaissons les arbres, tel chemin où nous jouions aux boules, parties qui permettaient à Fernandel et à Henry Poupon de remporter quelques victoires retentissantes, et ce sentier qui escaladait la montagne, et ce rocher en forme de museau de chien qui dominait la vallée…

A la faveur du cinéma, tout cela est maintenant devenu le pays d’Angèle, et c’est par le petit sentier de montagne qu’elle partira vers Beaumugnes, cet étrange pays où jadis les paysans, à qui l’on avait coupé la langue, tenaient leurs conversations dans le langage musical de l’harmonica.

Fanny, qui était au fond une Angèle de la ville, nous est revenue gonflée d’une vie nouvelle, vivifiée, avec un autre enfant, qui trouvera lui aussi un père, un foyer, l’air pur de la famille.

Roger Régent

Peints par eux-mêmes, au moral et au physique

paru dans Pour Vous du 4 Juillet 1935

Pour Vous du 4 Juillet 1935

Pour Vous du 4 Juillet 1935

Orane Demazis est récalcitrante :
« Je n’ai sur moi-même que des idées très vagues, il m’est impossible de préciser mes qualités et mes défauts ; d’ailleurs, je me fais probablement des illusions sur moi-même et je ne tiens pas du tout, oh ! mais pas du tout, à les perdre en approfondissant. »
Elle rit, très vivante, et je constate :
« Vous semblez très gaie ?
Oui, je le suis, et pourtant, parfois, sans raison aucune, j’ai le cafard.
— Vous laissez-vous facilement influencer ?
Non, j’ai beaucoup de volonté.
— Vous faites toujours ce que vous voulez ?
Je ne fais pas tout ce que je veux, car je veux beaucoup plus que je ne peux, mais au moins, je ne fais jamais ce que je ne veux pas. Une cigarette ?
— Merci.
Si vous tenez absolument à connaître mes défauts, en voici un : je fume beaucoup.
— Est-ce le seul ?
Oh ! non. Je suis paresseuse, quoique… c’est exagéré, plutôt flâneuse que vraiment paresseuse, vous voyez ce que je veux dire ? Flâneuse comme tous les gens du Midi. Je suis désordonnée, très inexacte, bohème en un mot.
— Etes-vous tendre, douce ?
Hum… pas tant que ça. Je sais mordre. Je tape peut-être à tort et à travers, mais j’essaye de me défendre. Vous, en ce moment, vous voulez me faire parler, mais vous n’arriverez à me faire dire que des choses superficielles, car les choses profondes, essentielles, celles que peut-être je connais, je ne tiens pas du tout à les livrer à tout le monde, ah ! mais non ! Je tiens à ma cuirasse ! Parler de moi ? Découvrir mes faiblesses ? Mais ce serait donner aux autres un avantage, un avantage qui pourrait peut-être devenir dangereux. Je me défends ! Je ne veux pas me laisser écraser ! Non, non, non ! et à quoi bon d’abord ? non, je ne veux pas. »

Pour Vous du 4 Juillet 1935

Pour Vous du 4 Juillet 1935

Essayons d’aborder le sujet par des voies détournées :
« Quelles sont les choses que vous aimez ? Ceci, au moins, vous pouvez me le dire ?
Eh bien, j’adore les fleurs ; vous voyez, je me suis fait un jardin sur mon balcon, il y a même un arbre qui pousse. J’aime les arts, pas la sculpture ; je dois avouer que je ne la comprends pas, elle ne me fait éprouver aucune émotion ; mais j’aime la peinture, la musique
— Quelle musique ?
Pas la musique moderne, quoiqu’il y en a certainement de la très bonne, mais je préfère Chopin. J’aime les livres
— Vos auteurs préférés ?
Oh ! il y en a trop !
— Aimez-vous les vers ?
Beaucoup.
— Lesquels ?
Comme tout le monde j’aime la comtesse de Noailles, Baudelaire, Verlaine »

Pour Vous du 4 Juillet 1935

Pour Vous du 4 Juillet 1935

La simple logique me conduit à demander avec une étourderie ingénue :
« Etes-vous sentimentale ? »
Orane Demazis bondit (ai-je touché juste?) :
« Oh ! quelle indiscrétion ! Poser une question pareille, comme cela, avec l’air de ne pas y toucher ! Vous n’y allez pas par quatre chemins ! Je ne vous répondrai pas. Un verre de porto ?
— Vous me l’offrez pour m’échapper ?
Pour changer de sujet ; pour que vous m’excusiez de ne pas m’ouvrir devant vous comme une fermeture éclair ! »

Nadia Dovy

Variations sur Orane Demazis

paru dans Pour Vous du 22 août 1935

Pour Vous du 22 aout 1935

Pour Vous du 22 août 1935

Lorsque nous sommes las des faux cils qui distillent savamment le regard, des dix mètres de taffetas qui composent la petite robe d’intérieur d’une grande vedette, des visages synthétiques que le sunlight inonda, allons demander à Orane, fille de chez nous, une démonstration de charme sans effort et de talent probe.
Elle a le plus sensible visage qu’on puisse rêver. Les émotions s’inscrivent en signes vrais sur cette blanche figure, altèrent sa naturelle sérénité, éveillent un frémissement sur la bouche qui se révèle vulnérable, oppressent la voix, enfièvrent les longs et beaux yeux, sombres et comme liquides. Et tout cela est à la fois précis et suggéré ; le jeu est comme voilé de pudeur ; l’âme de Fanny ou d’Angèle ne nous est pas livrée avec cet excès d’élan et de naturel que manient adroitement quelques actrices virtuoses, mais sa détresse nous tord le cœur avec autant de force. Regardez Angèle après la déchéance, dans sa chambre de Marseille : même si vous ignorez les images qui ont précédé, vous devinerez dès la première vision, au geste, au regard, à la voix, que la prostituée est pure, douloureuse, résignée, coupable seulement de crédulité et d’amour.

Son talent si simple et si riche remporte sur la difficulté des victoires qui échappent à l’analyse. Rappelez-vous ce tour de force du couplet sur la naissance de l’enfant, à la presque dernière image de Fanny. Elle secouait d’émotion toute la salle, sans perdre cet accent qui traîne après lui la réputation d’une force comique invincible, sans gestes, sans larmes, sans ingéniosités de la voix ou du regard. Elle n’était qu’une silhouette blanche et un visage tendu. Et au travers de cela nous sentions son angoisse, son orgueil, ses souvenirs et ses espoirs, sa passion intacte et son amour maternel.

Si vous vous sentez près de la trouver moins belle que les reines du sex-appeal, pensez qu’elle est sans artifice, et que bien peu de beautés résisteraient comme la sienne au grand chapeau simplet et aux robes de cotonnade que lui imposent ses rôles. Et n’oubliez pas d’admirer au passage l’harmonie simple de ses gestes, sa sveltesse robuste d’animal libre, la grâce précise des mouvements familiers que lui dicte sa besogne de fille du peuple ou de fille des champs.

Le talent d’Orane Demazis est plein de ressources. Ne pensez pas qu’il faille la limiter aux emplois de marchande de coquillages ou de paysanne provençale. Elle a d’ailleurs un passé théâtral qui prouve le contraire. Elle sera toujours émouvante et vraie, si on lui permet d’exprimer sous ses mille aspects le personnage qui convient à son talent sincère : avec sa faiblesse, ses erreurs, et toutes les nuances de sa peine, une femme, tout simplement.

Françoise Holbane

Orane Demazis grande comédienne de la scène et de l’écran

paru dans Pour Vous du 7 Juin 1939

Pour Vous du 7 Juin 1939

Pour Vous du 7 Juin 1939

Pour une comédienne de qualité, c’est une singulière mésaventure que d’avoir créé, au théâtre et au cinéma, dans trois œuvres destinées à demeurer, un rôle que le succès le plus étendu a rendu populaire. Orane Demazis, qui a été Fanny dans Marius, dans Fanny et dans César, est désormais et pour toujours Fanny. Et cette identification avec le plus célèbre de ses rôles n’est pas sans l’impatienter quelque peu :
J’en ai assez d’être Marseillaise et fille-mère, me dit-elle avec une bonne humeur un peu boudeuse. Et d’abord, ce n’est pas vrai : je ne suis pas Marseillaise, mais Algérienne. Et fille-mère… enfin, heureusement pour moi, dans mes deux derniers films, Le Moulin dans le soleil et Feu de paille, ce dernier encore inédit, j’ai fait des progrès: j’ai toujours des enfants, mais, dans le premier de ces films, ils sont mes neveux, et dans le second, mon fils est né de mon mariage, fort régulier, avec Lucien Baroux. Oui, cela m’a changé un peu de mes autres rôles : humble Cendrillon dans Le Moulin dans le soleil, je deviens dans Feu de paille l’épouse fort bourgeoise et bornée du cabot que personnifie Lucien Baroux. Je ne vais rien vous dire de ce film : il est de Jean Benoît-Lévy, et je crois que ce nom suffit à vanter l’ouvrage. J’y ai joué mon rôle avec joie

Il serait superflu que je vous décrive Orane Demazis : elles sont rares les comédiennes dont l’image est aussi populaire que l’est la sienne.
La trilogie marseillaise de Marcel Pagnol, puis Angèle et Regains ont montré l’étonnante variété des dons d’Orane Demazis, sa bouleversante sincérité, la richesse du fonds humain dont elle tire ses pathétiques effets. Mais nous l’avons vue presque toujours triste, en proie au malheur… Or, au naturel, Orane Demazis est la plus vive, la plus gaie des femmes. Elle se défend d’être Marseillaise et de ressembler à Fanny… Pourtant, à la voir si « brave » et si naturelle, il est difficile de ne pas songer à Fanny, à ce que devrait être Fanny quand elle ne se trouvait pas placée au milieu de drames et de chagrins.
J’ai été longue à me détacher de ce personnage avec qui j’avais fini par m’identifier, me raconte-t-elle, et, bien qu’il soit vieux de plus de dix ans, aujourd’hui encore, si l’occasion s’en offrait, je n’hésiterais pas à le redevenir. Songez, j’ai vécu toute la vie de cette bonne femme: ses heures de jeune amoureuse dans Marius, à dix-nuit ans, quand on ne vit que d’amour et d’eau fraîche ; puis ses heures de fille-mère, dans Fanny, mûrie par son malheur, devenue femme à travers le chagrin ; enfin, ses larmes (car j’ai, somme toute, beaucoup pleuré dans la trilogie) de mère dans César, détachée de l’amour, ne songeant plus qu’à son fils… Toute une existence, et une existence bien remplie. On ne l’oublie pas facilement

Dans Feu de paille (qui est tiré de Grandeur nature, d’Henry Troyat), Orane Demazis est l’épouse qui bée d’admiration devant son cabot de mari et le prend pour le plus illustre des comédiens.(Il est curieux qu’on s’intéresse, tous ces temps-ci, à la vie privée des acteurs : une nouvelle trilogie est peut-être née, qui se composerait d’Entrée des Artistes, de Feu de paille et de Fin du jour…). Elle a un fils : et ce gosse, par hasard, est engagé pour interpréter un film, obtient un succès extraordinaire, et provoque la jalousie exacerbée de son père. On devine le drame de la jeune femme, placée entre ce mari dont elle découvre brusquement la nullité, et ce fils prodige… Mais l’enfant n’ira pas loin : son second film sera un four, et Orane reviendra à son mari qui, devenu souffleur à la Comédie-Française, lui fera croire qu’il y joue la tragédie, et retrouvera ainsi son empire sur elle.

Voilà le sujet de Feu de paille, que nous verrons bientôt, et dont Orane Demazis nous dit le plus grand bien — mais, naturellement, pas le moindre détail sur son rôle, car cette grande comédienne est terriblement discrète quand il s’agit d’elle-même.

Oui, je sais bien que c’est un tort, m’avoue-t-elle, et qu’au cinéma, il faudrait, au contraire, parler beaucoup de soi, courtiser les metteurs en scène et mobiliser les superlatifs. Mais, que voulez-vous, je ne sais pas le faire. Je n’aime pas me compliquer la vie et la compliquer aux autres. J’aime mon métier, et je cherche impatiemment parmi les rôles qu’on m’offre celui qui me conviendra : un rôle humain et vrai, où je puisse mettre mes sentiments. Cela n’a l’air de rien, mais c’est difficile. Car, n’est-ce pas, vous ne me voyez pas jouant les « vamps » ou les grandes coquettes ? Jean Benoît-Lévy veut faire un autre film avec moi et il cherche de son côté ; Marcel Pagnol prépare aussi quelque chose… Ah ! s’il n’y avait pas les producteurs pour mettre toujours des bâtons dans les roues !  »

Je vous le disais bien qu’Orane Demazis est vraiment la soeur jumelle de Fanny : la spontanéité et la sincérité faites femme…

Nino Frank

Pour Vous du 7 Juin 1939

Pour Vous du 7 Juin 1939

Orane Demazis a eut l’honneur d’être en couverture deux fois de la revue Pour Vous.

Pour Vous du 27 octobre 1937

Pour Vous du 27 octobre 1937

 

Pour Vous du 20 avril 1938

Pour Vous du 20 avril 1938

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

En bonus nous vous rajoutons la belle couverture du numéro de novembre 1934 de Cinémagazine :

Cinémagazine de novembre 1934

Cinémagazine de novembre 1934

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour en savoir plus :

Le site tenu par la famille d’Orane Demazis (un peu trop succint).

La notice biographique indispensable de l’Encinémathèque.

https://www.youtube.com/watch?v=xh9RSxLETiE

La scène « le mal est fait et il est bien fait » Orane Demazis / Fanny, sa mère Alida Rouffe / Honorine et sa tante Milly Mathis / Claudine.

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